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Joseph Campbell et son "monomythe", aux origines de la saga Star Wars

Par
 Mark Hamill, Carrie Fisher et Harrison Ford, sur le tournage de "La Guerre des étoiles".
Mark Hamill, Carrie Fisher et Harrison Ford, sur le tournage de "La Guerre des étoiles".
© Getty - Sunset Boulevard

Alors que le neuvième opus de la saga Star Wars se révèle sur les grands écrans, faisons la lumière sur l’un des inspirateurs du célèbre space opera créé par George Lucas : Joseph Campbell, théoricien du “monomythe”, un concept qu'Hollywood a très vite adopté.

Après des mois d’attente, les fans de Star Wars vont enfin pouvoir découvrir le neuvième opus de la saga intergalactique, L’Ascension de Skywalker. A la réalisation de ce dernier épisode, on retrouve le scénariste J.J. Abrams. Sa mission n’était pas mince : conclure en beauté la fresque de la famille Skywalker, initiée en 1977 avec le premier Star Wars signé George Lucas, ovni cinématographique devenu un blockbuster. Depuis 42 ans maintenant, l’engouement suscité par la saga est resté intact.

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Aux sources de ce succès, on ne trouve pas la Force - ce pouvoir au cœur du conflit entre les Jedi et les Sith -, mais un scénario grandement inspiré des travaux de Joseph Campbell, célèbre pour son essai intitulé Le Héros aux mille et un visages (The Hero with a Thousand Faces), publié en 1949. Dans cette étude de mythologie comparée, l'auteur soutient que tous les grands mythes, de l'Antiquité à nos jours, répondent à un même schéma narratif.... C'est ce qu'il appelle le “monomythe”, un terme qu’il emprunte à James Joyce et qui fera sa renommée :

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  • "Que nous écoutions avec une réserve amusée les incantations obscures de quelque sorcier congolais aux yeux injectés de sang ou que nous lisions, avec le ravissement d'un lettré, de subtiles traductions des sonnets mystiques de Lao-tseu, qu'il nous arrive, à l'occasion, de briser la dure coquille d'un raisonnement de saint Thomas d'Aquin ou que nous saisissions soudain le sens lumineux d'un bizarre conte de fées esquimau — sous des formes multiples, nous découvrirons toujours la même histoire merveilleusement constante". Joseph Campbell, Le Héros aux mille et un visages

Joseph Campbell, gourou érudit

"Le héros est celui ou celle qui donne sa vie pour quelque chose de plus grand que lui", disait Joseph Campbell, à la manière d'un maître Yoda.
"Le héros est celui ou celle qui donne sa vie pour quelque chose de plus grand que lui", disait Joseph Campbell, à la manière d'un maître Yoda.
© Getty - Matthew Naythons

Le parcours de Joseph Campbell est celui d’un insatiable érudit. Né en 1904 à New York, il se passionne très tôt pour la culture amérindienne. Plus tard, Campbell étudie la biologie et les mathématiques à l’université de Dartmouth, avant de se tourner vers les sciences humaines et la littérature à l’université de Columbia. Il a constamment soif de connaissances, et décide même d'apprendre l’ancien français et le sanskrit lors de séjours d'étude en Europe. Mais en 1929, victime de la crise économique, il renonce à un doctorat et décide de vivre son expérience “Walden” en s’isolant dans les bois avec ses livres. Quatre ans plus tard, Campbell obtient un poste d'enseignant dans le Connecticut puis au Sarah Lawrence College près de New York, où il occupera la chaire de mythologie comparée.

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C'est en développant le concept du “monomythe” que son nom sort des cercles universitaires. Hollywood, qui a fait du scénario l’outil d'hameçonnage des producteurs, s’éprend de la théorie de Joseph Campbell, largement vulgarisée par le résumé à l’usage des scénaristes qu’en fait l’écrivain Christopher Vogler dans les années 1980. En s’appropriant l’idée qu’il existe récit prétendument universel, l’industrie hollywoodienne entretient la croyance en une recette miracle contenant tous les ingrédients d'une bonne histoire populaire, tout en se donnant un rôle “civilisateur”.

Si Campbell n'est pas très “traditionnel d’un point de vue universitaire, souligne Richard Mèmeteau, professeur de philosophie et auteur de Pop culture. Réflexion sur les industries du rêve et l'inventions des identités (La Découverte, 2014), il est reconnu pour son érudition et endosse le rôle du guide donneur de conseils." Son préféré : "écoutez votre cœur”. De ce fait, on a pu le lire comme un coach de vie. Campbell est d'ailleurs très apprécié des amateurs de développement personnel.

Le monomythe ou “le voyage du héros”

Luke Skywalker, figure campbellienne, dans "La guerre des étoiles" (À partir de 2000, il est exploité sous le nom de "Star Wars, épisode IV : Un nouvel espoir").
Luke Skywalker, figure campbellienne, dans "La guerre des étoiles" (À partir de 2000, il est exploité sous le nom de "Star Wars, épisode IV : Un nouvel espoir").
© Getty - Sunset Boulevard

Derrière le terme de monomythe, il y a pour Campbell l’idée qu’il existe une "histoire archétypale qui jaillit de l’inconscient collectif". Dès l'introduction du Héros aux mille et un visages, il résume ce canevas narratif commun à tous les mythes : "Un héros s'aventure à quitter le monde du quotidien pour un territoire aux prodiges surnaturels : il y rencontre des forces fabuleuses et y remporte une victoire décisive. Le héros revient de cette mystérieuse aventure avec la faculté de conférer des pouvoirs à ses proches."

Si cette théorie séduit l'industrie hollywoodienne, c'est parce qu'elle contient la promesse d'une histoire qui satisfait tout le monde. “Cette vérité est contenue dans une histoire simple que tout le monde connaît, ce qui ne peut que plaire au grand public. Mais le sens de cette histoire doit être décodé, ce qui ne peut que plaire au public savant”, explique Richard Mèmeteau dans Pop culture. Dès lors, il s’agit pour Hollywood de réintégrer les codes du monomythe dans ses productions cinématographiques.

Les scénaristes vont surtout s’intéresser à la partie de l'essai de Campbell consacrée à la figure du héros. Selon le professeur, le rôle du personnage principal n’est pas de nous apprendre à changer le monde mais de nous transformer nous-mêmes. Mais attention, ce changement doit être progressif, et visible au terme d’un parcours initiatique. Si certains coachs d’écriture aiment multiplier les étapes de ce parcours - ce qui permet sûrement de faire davantage de séminaires sur le sujet -, on s’accorde généralement autour de trois grands moments. La première étape est celle du “départ” : le héros est appelé par l’aventure, il quitte le monde ordinaire. La deuxième concerne la phase d’“initiation” : le héros va vers son objectif, ce qu’on appelle “le trésor”. Enfin, dans une ultime étape, le héros revient vers l'univers quotidien, changé par l’aventure et soucieux de partager son pouvoir avec le reste de sa communauté. “C'est une descente aux enfers, une forme de catabase qui correspond à une descente au fond de soi. Puis un retour dans le monde ordinaire qui est aussi un moment de purification”, commente Richard Mèmeteau.

Cette fable peut être réadaptée et réitérée à l’envi. “Il y a une sorte de répétabilité du monomythe qui est très pratique pour les séries et les films, note Richard Mèmeteau. C'est une formule facile et séduisante, si bien qu'au bout d'un moment, elle a tendance à s'appliquer sans aucun discernement et donc à produire un standard.” Le succès du monomythe au moment de sa première réception doit aussi à sa capacité à embrasser l’esprit du temps :

  • Ce qui est très fort avec Joseph Campbell, même si ses travaux sont critiquables, c’est qu'il a parfaitement saisi quelque chose qui relève d'une forme de croyance ou d'une sorte de pensée transformatrice ou magique. On doit voir les signes de façon à ce qu'ils organisent un cheminement nécessaire avec une fin, de sorte que le monde n'est plus quelque chose de totalement absurde, accidentel, contingent. Par conséquent, les personnes qui écrivent ou pensent leur vie avec ce schéma sont systématiquement en quête... d'une quête ! Dans le fond, ça désigne la possibilité d'un succès, d'une réussite, alors que dans notre monde matérialiste, les choses arrivent souvent de façon aveugle et mécanique. Richard Mèmeteau
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Quand le père de Star Wars rencontre son mentor

Grâce à cette théorie, Joseph Campbell acquiert un rôle de mentor auprès de George Lucas. Le réalisateur a lu la plupart de ses livres, dont Le Héros aux mille et un visages qu’il consulte à nouveau au moment de la rédaction du scénario du premier Star Wars sorti en salles en 1977. Le monomythe infuse le script : Luke Skywalker quitte le monde ordinaire de sa ferme pour affronter l'Empire des forces obscures, trouver les plans secrets de l’Étoile noire, délivre la princesse Leia et accomplit sa mission en tant que héros de l'Alliance rebelle, guidé par le sage Obi-Wan Kenobi. On retrouve aussi l’idée de la Force, manifestation d’une puissance divine supérieure, ou le fameux incipitil y a longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine...”, censés donner une couleur mythologique au film au lieu de le marquer du seul sceau de la science-fiction.

En 1983, George Lucas décide de rencontrer son mentor. Il invite le professeur, sa femme et son fils à découvrir les trois premiers épisode de  Star Wars… dans son ranch ! Dans Mythologie et épanouissement personnel, (Oxus, 2011), Campbell raconte cette expérience :

  • "Il se trouvait que je n'avais pas vu de films depuis trente ans, je fus donc tout simplement ébahi. Le matin du premier jour, nous vîmes la Guerre des étoiles. L'après midi même, nous visionnâmes l'Empire contre attaque, et le soir, le Retour du Jedi. Et je pouvais voir ma matière là-dedans, il n'y avait aucun doute possible. Je suis devenu fan, et j'ai développé une grande admiration pour ce jeune homme. (...) Lucas utilisait de façon systématique les archétypes dont il avait pris connaissance en lisant mes œuvres - d'après ses propres mots. (...) Cette série est une véritable pièce en trois actes : l'appel de l'aventure ; le chemin des épreuves ; la réconciliation avec le père et le repassage du seuil. (...) Je suis très honoré de savoir que mon petit livre a fait ce que je souhaitais qu'il fasse, à savoir inspirer un artiste dont l’œuvre émeut vraiment le monde. Le Héros aux mille et un visages a été refusé par deux éditeurs ; le second m'a demandé : "Mais qui va lire ça?". Nous connaissons maintenant la réponse." Joseph Campbell, Mythologie et épanouissement personnel
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Le triomphe de Star Wars est ainsi également celui de Campbell : le film confirme l’efficacité de ses travaux comme méthode pour fabriquer un blockbuster. Plus implicitement, Campbell valide aussi les motivations en quelque sorte morales de Georges Lucas avec Star Wars :

  • "Dans cette période de post-modernisme, Georges Lucas avait l'intention de réenchanter le monde. Le cinéma expérimental, d’auteur ou de genre, était alors très critique à l'égard de la société américaine et résonnait trop avec la sinistre réalité des États-Unis. Lucas voulait faire en sorte qu'on croit de nouveau dans des valeurs, pas directement patriotiques, mais au moins plus optimistes. Ce qui est assez étonnant, c'est que Campbell surfe un peu sur cette vague, alors que c’est très éloigné de son travail initial." Richard Mèmeteau

Ce qui plaît particulièrement à Campbell, conformément à ses lectures de Jung, Joyce ou Nietzsche, c’est l’idée qu’une civilisation “ne se construit pas grâce au triomphe de la rationalité technique, ni d’ailleurs suivant l’idéal démocratique, explique le professeur de philosophie. Dans Star Wars, c’est moins la technologie que la dimension spirituelle qui l’intéresse. C'est l'enseignement de Yoda, la destruction de l'ego.

Les premiers fans de Star Wars vont également découvrir à cette époque l'homme qui a inspiré la saga. Entre 1985 et 1988, Campbell est interviewé à la télévision américaine par le journaliste Bill Moyers, dans une série intitulée “Le Pouvoir des mythes", qui contribue à la médiatisation de ses idées.

Quand la “soupe Campbell” refroidit

Mais l’exégèse hollywoodienne de la “recette Campbell” a aussi agacé. Trop limpide, trop récurent, le monomythe va être entaché par la déception suscitée par le nouveau cycle de films de l'épopée intergalactique dont le quatrième épisode, La Menace fantôme :

  • "Star Wars a été le produit d'appel des travaux de Campbell. Ceci étant, ça n'a pas duré très longtemps. A la fin des années 1990, quand Star Wars essaye de revenir, on entend des “arrêtez avec le monomythe”. Les script doctors et scénaristes n'en peuvent plus. Ça devient quasiment un enjeu conceptuel de pouvoir dépasser le monomythe, le déstructurer ou le parodier. Le dernier grand film qui joue de façon très consciente sur ce schéma c'est Matrix. Il lui donne ses lettres de noblesse mais en même temps, l'épuise totalement." Richard Mèmeteau

Désormais, n’importe quel spectateur saisit les éléments grammaticaux du monomythe. “Il y a une scène où le héros paraît mourir, c'est le climax, il règle alors son plus gros problème, sa plus grande peur. Et puis ensuite, il revient… Aujourd’hui, on vit dans les ruines recomposées du monomythe”, constate l’auteur de Pop Culture. On trouve néanmoins une survivance de ce schéma dans des aventures comme celles d’Harry Potter, ou plus généralement dans ce qu’on appelle la “young adult litterature” dont les intrigues reposent sur un récit initiatique.

En savoir plus : L'imagination au pouvoir
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Les critiques à l’encontre de Star Wars prennent également un tour plus politique : on reproche à Georges Lucas - et par la même occasion au modèle du monomythe - de montrer un peuple passif qui n’a d’autres possibilités que de s’en remettre aux héros qui, eux-mêmes, ne doivent leur pouvoir qu’à une force transcendante ou héritée. Le schéma éculé du monomythe pousse presque le spectateur à préférer un Dark Vador, une “figure exceptionnelle et aristocratique” à un Luke Skywalker peut-être moins charismatique : "C_’est un type d’idéologie qu’on peut aussi retrouver dans_ Batman : un homme qui peut tout faire, sauver une ville entière sans aucune force propre, explique Richard Mèmeteau. Mais on peut aussi se pencher sur la seconde partie du livre de Campbell, où il évoque le moment du partage du pouvoir entre le héros et le peuple qui s'est constitué autour de lui. Cet aspect, on le retrouve plutôt dans les séries qui ont une autre temporalité, comme Buffy contre les vampires, par exemple."

La postérité de Joseph Campbell doit beaucoup à son influence sur l’industrie hollywoodienne, bien que son œuvre en soit, par bien des aspects, très éloignée :

  • "Le charme de Campbell est d’ouvrir la grande bibliothèque de l’humanité et de convier tout le monde à une grande veillée Marshmallow pour parler de monstres et des grandes épées qu’on peut leur fourrer à l’intérieur. Pour certains, au contraire, Campbell est essentiellement un universitaire qui donne beaucoup trop de crédit aux fantasmes d’adolescents et aux grilles jungiennes et freudiennes qu’il est si facile de leur plaquer dessus pour les interpréter." Richard Mèmeteau, Pop Culture