Publicité

Jouer avec le temps. Avec Etienne Klein, Joan Scott, Jonathan Safran Foer, David Grossman...

Par
La pandémie perturbe notre notion du temps mais paradoxalement, nous pousse à réfléchir au temps long.
La pandémie perturbe notre notion du temps mais paradoxalement, nous pousse à réfléchir au temps long.
© AFP - GEOFFROY VAN DER HASSELT

La Revue de presse des idées. En ce vendredi 1er mai, nous avons fait le choix de porter notre regard sur quelques grandes signatures qui nous parlent du temps, mais aussi de leur désir d’action et d’art.

Souvenez-vous, c’était hier, l’économiste Daniel Cohen écrivait dans les colonnes de Libération : « On comprend désormais que le virus va continuer de rôder après le confinement. Cela nous fait changer d’échelle de temps : l’épidémie va durer plusieurs mois, voire plusieurs années… »

Le physicien Etienne Klein nous invite justement à réfléchir au temps dans un article sur le site The Conversation. Certes, nous dit-il, l’épidémie s’inscrit dans le temps long ; certes, ce qu’il appelle « le petit coronavirus » vient chambouler notre perception (nous avons perdu la notion du temps jusqu’à ne plus savoir quel jour on est) ; certes, notre rapport à l’espace s’en trouve perturbé également puisque le virus nous confine dans un espace réduit, que « notre ligne d’univers individuelle s’en trouve ratatinée de façon drastique » et que même si « chacun est chez soi, presque plus personne ne sait où il habite ».

Publicité

Mais comme ce que nous vivons actuellement est fait de paradoxes, explique Etienne Klein, nous sommes en même temps en train de retrouver précisément cette pensée du temps long. N’en étions-nous pas restés à l’idée d’effondrement, de fin des temps ? « En seulement quelques semaines, par un effet paradoxal de la catastrophe en cours, la flèche du temps s’est donc renversée : alors même que de multiples effondrements sont en cours, l’idée qu’il y aura demain un monde, éventuellement autre que celui d’avant, a remplacé l’idée de fin du monde ! »

Dans ces conditions, même si « nous éprouvons le sentiment de ce qu’Antonin Artaud appelait une "espèce de déperdition constante du niveau normal de la réalité" », il convient de prendre la mesure de cette nouvelle importante : « le temps se trouve redynamisé en force historique ! »

Voilà qui ouvre de nouvelles perspectives.

Puisque nous avons retrouvé le sens de l’Histoire en quelque sorte, nous devrions être en mesure d’agir de nouveau. C’est ce à quoi nous invite l’écrivain Jonathan Safran Foer dans The Guardian, traduit sur le site de Courrier International : « Cette période d’incertitude si perturbante nous rappelle aussi que l’avenir nous appartient », écrit l’auteur de Faut-il manger les animaux ? (éditions de l’Olivier).

Le romancier commence par rappeler un fait : « C’est dans les élevages industriels de poulets que nous avons le plus souvent trouvé des virus ayant muté et étant passé des animaux aux humains (ce que les scientifiques appellent une « cassure antigénique »). Ce sont ces « nouveaux » virus que notre système immunitaire ne connaît pas et qui peuvent s’avérer les plus mortels. »

Son ambition est de nous inciter à faire bouger les pouvoirs publics, qui, s’ils ont agi sur les marchés d’animaux sauvages, ne sont pas encore intervenus sur les élevages industriels. Or, « le lien entre l’élevage industriel et l’augmentation du risque de pandémie est prouvé scientifiquement. Le moment est venu de faire en sorte que l’objectif de réduire ce risque devienne la priorité des pouvoirs publics. Nous ferons toute la différence en parlant, en partageant nos inquiétudes avec nos amis, en expliquant ces questions à nos enfants, en nous interrogeant ensemble sur notre alimentation, en interpellant nos dirigeants politiques et en soutenant les associations qui luttent contre l’élevage et l’agriculture intensive. »

La science contre la résignation ? 

Doit-on se résigner à son sort ? Pour l’historien Yuval Noah Harari, peut-être, au fond. Dans l’hebdomadaire L’Obs, l’auteur de Sapiens : Une brève histoire de l'humanité et de sa suite Homo Deus : Une brève histoire de l'avenir, analyse notre rapport à la mort en adoptant une perspective historique. Pendant longtemps, « les humains s’étaient docilement soumis à la mort », dit-il, les religions nous ayant appris à accepter notre finitude comme une volonté divine. « Lorsqu’une épidémie éclatait dans une société pré-moderne, par exemple dans l’Europe médiévale, les gens craignaient certes la mort, et étaient bouleversés par celle de leurs proches, mais la réaction culturelle dominante était la résignation. Les psychologues pourraient parler d’"impuissance acquise". On se disait que c’était la volonté de Dieu, ou peut-être un châtiment divin des péchés de l’humanité. »

La révolution de la science a bouleversé cette conception de la fin de la vie. Aujourd’hui, nous réagissons avec « un mélange de révolte et d’espoir ». De révolte, car nous cherchons des coupables. « Nous postulons que l’humanité dispose des connaissances et des outils nécessaires pour maîtriser de tels fléaux : par conséquent, si une maladie infectieuse devient malgré tout incontrôlable, ce ne peut être dû qu’à l’incompétence humaine plutôt qu’à la colère divine. Le Covid-19 ne fait pas exception à la règle. Nous sommes loin d’être sortis de la crise, et pourtant nous cherchons déjà les coupables. Des Etats s’accusent mutuellement. Des politiciens rivaux se rejettent la responsabilité comme une grenade dégoupillée. » D’espoir, car nous sommes certains qu’un vaccin nous sauvera. 

Sans remettre en question le progrès scientifique, Yuval Noah Harari nous invite à accepter notre mortalité.

Durant des siècles, les humains ont recouru à la religion comme mécanisme de défense, convaincus qu’ils vivraient éternellement dans l’au-delà. Aujourd’hui, ils recourent parfois à la science comme mécanisme de rechange, convaincus que les médecins les sauveront toujours, et qu’ils vivront éternellement dans leur appartement. Nous avons besoin d’une approche plus nuancée. Nous devons faire confiance à la science pour affronter les épidémies, sans cesser pour autant d’assumer le fardeau de notre mortalité, la conscience de l’éphémère.

Refuser la résignation par un renouveau de la perspective critique, c’est l’objet du texte de Joan W. Scott dans AOC, dans lequel elle appelle à un sursaut des intellectuels. L’historienne états-unienne regrette de lire seulement des observations qui se contentent de décrire les choses telles qu’elles sont, les discussions aux États-Unis ne portent que sur un "retour au passé", un retour "à la normale". « On nous dit ce que nous savons déjà. Les symptômes et le bilan de la maladie y sont très bien décrits, mais ces articles ne proposent ni critique ni analyse critique — on ne nous donne pas les moyens de réfléchir à ce qui pourrait constituer un remède aux maux sociaux manifestement mis en évidence par le virus. »

Or, on le voit par exemple dans les protestations du personnel soignant ou des ouvriers des usines d’Amazon, écrit-elle en citant Michel Foucault, « dans cette grande inquiétude autour de la manière de gouverner […], on repère une perpétuelle question qui serait : "comment ne pas être gouverné comme cela, par cela, au nom de ces principes-ci, […] pas pour ça, pas par eux" » ; « Ne pas vouloir être gouverné ainsi signifie aussi ne pas non plus vouloir accepter ces lois-là, parce qu’elles sont injustes, parce que […] elles cachent une illégitimité essentielle. »

Pour construire le monde d’après, et parvenir à en faire un monde plus juste, il incombe donc aux intellectuels de s’intéresser à ces formes de protestation et de les analyser. « Il me semble que cela doit être notre travail maintenant — un travail qui consiste non plus à détailler à l’infini les injustices que cette crise n’a fait que rendre plus évidentes, mais à rechercher les refus qui pourraient se révéler les leviers pour ouvrir un autre avenir. »

Et si nous parlions littérature ?

Ouvrir un autre avenir. Tout un programme auquel pense également l’écrivain et intellectuel israélien David Grossman, qui s’exprime sur notre moment, sur la situation en Israël, sur la politique et sur l’art, le tout dans un très long entretien sur la plateforme Le Grand continent. « Et si nous parlions littérature » ? C’est le titre de ce bel entretien avec l’auteur de Tombé hors du temps. Lui aussi, à l’instar de Joan W. Scott, regarde du côté des protestations naissantes, car dit-il, « je pense que nous allons assister à toutes sortes de phénomènes de protestation, alimentés par une pauvreté croissante. » 

Cette période est propice aux questions : « alors que nous sommes dans cette situation intermédiaire, dans ces limbes, il est peut-être bon de se poser cette question, et de la prendre comme une sorte d’opportunité, une opportunité très douloureuse et menaçante : pourquoi pas ? » 

Pourquoi pas espérer la fin de la guerre, par exemple ? 

Il est intéressant de constater qu’entre Israël et ses voisins, la belligérance a un peu diminué. Soudain, nous avons tous des guerres beaucoup plus urgentes à mener. Dans le texte que j’ai publié en mars, j’ai fait le souhait, très naïf bien sûr, que peut-être qu’après une telle expérience et avec un peu de chance les gens commenceraient à se demander si la guerre avec les Palestiniens était vraiment un impératif. Puisque nous connaissons tous la solution à ce conflit, pourquoi ne pas essayer maintenant, pourquoi attendre ? Pourquoi gaspiller plus de vies ? Pourquoi rester coincés dans cette situation ? 

Mais foin des considérations politiques vaines et des espoirs qui risquent d’être douchés par la réalité, et place à l’art. Alors qu’en France, le monde de la culture est en berne, et que la situation des travailleurs du secteur est dramatique, le grand écrivain salue les premières initiatives, les « théâtres, les musées et toutes sortes d’institutions culturelles qui ont ouvert leurs portes numériques au public. À chaque instant, vous pouvez regarder de merveilleuses pièces de théâtre, des films et des concerts, et je dois dire que lorsque je suis là, lorsque je regarde l’un d’entre eux, je me sens protégé d’une certaine manière, je me sens en contact avec quelque chose de positif, quelque chose de significatif. C’est tout le contraire de l’arbitraire abstrait de la maladie. »

L’auteur de Une femme fuyant l’annonce (un chef d’oeuvre, NDLR) rappelle au passage, pour celles et ceux qui auraient tendance à l’oublier, que « l’art en général peut être très utile en cette période d’incertitude », et son entretien se présente comme un vibrant plaidoyer : 

Je me suis rendu compte qu’il n’y avait qu’un seul endroit où je pouvais ressentir avec la même intensité et la même ampleur le néant de la mort et la plénitude de la vie, l’art. C’est dans la littérature, dans la musique, dans le théâtre, dans le cinéma que se résout sans cesse la contradiction entre la vie et la mort ; c’est là que ces deux phénomènes se produisent tout le temps ensemble. Tout ce qui est de l’art — et une bonne œuvre d’art — doit refléter le «  double » et le mélange des deux, du néant total et de l’être absolu, de la plénitude de la vie.

Qu’a-t-il lu ou relu pendant cette période ? « Pour la troisième fois dans ma vie, j’ai relu Les Frères Karamazov_. J’ai lu_ Mort à Venise_,_ La Promenade au phare de Virginia Woolf, et puis plusieurs autres. Tous ces livres, je les connaissais avant, et pourtant en les lisant maintenant, j’ai eu l’impression de prendre un traitement périodique, pour m’immuniser contre ce qui nous attend en dehors de cette petite bulle d’art et de culture. »

Est-ce que cette période est propice à la création, à la fiction ? « Il est bon de se méfier de l’utilisation de ces moments dans les livres, répond David Grossman, car cela peut conduire à de la littérature un peu facile. Nous aurons besoin de temps pour en comprendre toutes les conséquences. Mais qui sait, il y aura peut-être un écrivain brillant qui, un jour après l’épidémie, écrira un livre magnifique sur le sujet. » 

Avignon 2017 - Fictions
1h 21

Mais une chose est sûre : il y a chez l’auteur de Un cheval entre dans un bar  une urgence d’agir, une impérieuse nécessité d’écrire mue par « un sentiment très fort du passage du temps, et de la nécessité de faire quelque chose de significatif dans ce court laps de temps qui nous est imparti ». De fait, ses romans démontrent une véritable adresse dans l’enchevêtrement des temps narratifs. D’où viennent cette obsession et cette maîtrise du temps ? « Dès mon plus jeune âge, répond David Grossman, à 4 ou 5 ans, j’ai réalisé que des gens allaient mourir. Je me souviens l’avoir compris et l’avoir ressenti d’une manière très vive et très concrète. Cette connaissance s’est infiltrée dans tout ce que j’ai écrit. Dans Voir ci-dessous : amour_, un des personnages est un petit bébé qu’un groupe de partisans a trouvé dans la forêt, et c’est une sorte de bébé légendaire, parce qu’il va vivre toute sa vie en vingt-quatre heures : de l’enfance à la vieillesse, il se développe, mûrit, devient un artiste ; il a des amis et des ennemis ; il trouve même l’amour. Tout cela en vingt-quatre heures. Une fois qu’il est blessé, toutes sortes de particules transparentes commencent à sortir de ses veines. Ses compagnons le regardent alors tous et comprennent qu’il n’a pas de sang dans les veines, mais du temps »_.

Ce temps que nous éprouvons de façon si singulière aujourd’hui.  

Références :