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Journal d'Anne Frank : une histoire encore mystérieuse

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Photo du passeport d'Anne Frank posé sur des cahiers de son journal
Photo du passeport d'Anne Frank posé sur des cahiers de son journal
© AFP

Cette semaine, deux pages du journal d'Anne Frank, jusque-là recouvertes par du papier kraft, ont été révélées par des chercheurs. Une partie de ses écrits reste, elle, introuvable. Seuls trois cahiers et des feuilles volantes ont été retrouvées après l'arrestation de la famille Frank en août 1944.

28 septembre 1942, Amsterdam. Anne Frank est cachée depuis deux mois avec sa famille et quatre autres clandestins dans un appartement secret dans l'Annexe de l'entreprise de son père, afin d'échapper aux nazis. Ce jour-là, sur deux pages de son journal, l'adolescente de 13 ans écrit quatre blagues "salaces" et trente-trois lignes sur la sexualité. Ce sont ces deux pages, jusqu'ici recouvertes de papier kraft, qui ont été révélées mardi par des chercheurs. Une découverte qui intervient plus de 70 ans après la première publication du Journal. Retour sur un ouvrage qui s'est vendu à plus de trente millions d'exemplaires dans le monde entier.

La découverte des écrits : "un chantier en vrac"

Anne Frank commence à écrire son journal intime le 12 juin 1942. Elle continuera jusqu'au 4 août 1944, jour où elle est arrêtée puis déportée au camp de concentration de Bergen-Belsen. Seul son père, Otto Frank, survit à la déportation. Il revient à Amsterdam en juin 1945 et est hébergé par Miep Gies et son mari. Ce couple, avec d'autres employés, a aidé la famille Frank à se cacher des nazis dans un bâtiment de l'entreprise.

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Lorsque nous sûmes, vers le mois de juillet 1945, qu’Anne comme Margot (sa sœur) étaient mortes à Bergen-Belsen, j’ai rendu à M. Frank tous les écrits d’Anne que je possédais. Je lui ai donné tout ce que j’avais rangé dans le tiroir de mon bureau.                                                                   Miep Gies, Elle s'appelait Anne Frank (1987)

L'employée n'a en fait récupéré qu'une partie des écrits d'Anne Frank, juste après l'arrestation de la famille. Seuls trois cahiers ont été retrouvés, le reste a été perdu. "En revenant, le père d’Anne Frank a trouvé les ruines des écrits de sa fille : ils n’étaient pas au complet. Il a retrouvé son journal qu’elle a tenu pendant deux ans sur des cahiers. La moitié a été perdue au moment de l’arrestation de la famille Frank, donc on ne possède que le début et la fin du journal d’Anne Frank", explique Philippe Lejeune, ancien professeur de littérature française à l'Université Paris-Nord et spécialiste de l'autobiographie. 

Extrait du journal d'Anne Frank
Extrait du journal d'Anne Frank
© AFP

Le premier cahier contient des écrits du second semestre 1942, dans les deux autres sont inclus le premier et le second trimestre de 1944. Pour savoir ce que l'adolescente a écrit en 1943, l'année manquante dans le journal, il faut lire un dossier d'environ trois-cents feuilles volantes. Anne Frank avait entrepris de réécrire son journal à "des fins de publication, quand la guerre serait finie", précise Philippe Lejeune. "Quand elle réécrit son journal, elle n’est pas fidèle elle-même à ce qu’elle réécrit. Elle recompose, elle voit ce qui est trop intime. Elle réécrit pour que cela soit mieux écrit, elle recentre des entrées. Il y a tout un travail rhétorique, c'est un travail d’écrivain admirable chez une si jeune fille", détaille-t-il.

Après avoir reçu les écrits de sa fille, Otto Frank hésite beaucoup puis décide finalement de les publier. Il fait part de ses doutes à Buddy Elias, son neveu.

L'opinion de mes amis était que je n'avais aucun droit de considérer ceci comme un héritage privé, car c'était un document d'une grande richesse sur l'humanité. Au départ, j'étais très réticent, puis, peu à peu, j'ai compris qu'ils avaient raison (...) Anne aurait été si fière.                                                                                                                                                                                                              Mémoire d'Otto Frank, collection privée de Buddy Elias, cité par Carol Ann Lee 

Le père d'Anne Frank choisit de travailler sur un livre qui regrouperait les deux versions. "Otto s'était découvert un nouveau but. Il travaillait à partir de l'original et de la version qu'elle avait remaniée dans l'intention de la publier, et il mêlait les deux. Il omit certains passages de moindres intérêt, plus intimes, ceux où elle se montrait en colère notamment", décrit Carol Ann Lee dans Anne Frank. Les secrets d'une vie.

"C'est un chantier qui reste en vrac. Le père se trouvait devant un puzzle avec deux versions et il a essayé d'en faire la synthèse, en restant fidèle au projet de sa fille", confirme Philippe Lejeune. Le livre est publié pour la première fois aux Pays-Bas en 1947, sous le titre qu'Anne lui avait donné Het Achterhuis : Dagboekbrieven van 12 Juni 1942 – 1 Augustus 1944 (L'Annexe : notes du journal du 12 juin 1942 au 4 août 1944). "Il était convaincu que c'était ce qu'Anne aurait voulu", ajoute Carol Ann Lee.

Trois ans plus tard, le Journal d'Anne Frank est publié en France aux éditions Calmann-Lévy. En 1952, le livre paraît en Grande-Bretagne, au Japon et aux Etats-Unis.

La disparition de cinq pages

En 1980, Otto Frank remet cinq pages des écrits de sa fille à Cornelius Suijk, un ancien employé de la maison Anne Frank à Amsterdam. A ce moment-là, "deux néo-nazis allemands étaient jugés pour avoir dénoncé dans le journal l'oeuvre d'un faussaire. Les deux hommes furent reconnus coupables et, lorsque l'affaire vint en appel, les autorités fédérales allemandes confièrent à une équipe d'historiens le soin d'évaluer l'authenticité des notes du Journal. Otto les autorise à examiner les œuvres de sa fille, mais non sans en avoir préalablement retiré cinq pages qu'il voulait garder confidentielles", décrit Carol Ann Lee. "Il ne voulait pas que d’autres puissent les lire, il les a donc données à cet ami pour pouvoir ensuite jurer au tribunal qu'il avait donné tous les papiers en sa possession. Les ayant données à un ami, il considérait que les papiers n’étaient plus en sa possession", complète Philippe Lejeune.

A sa mort, le 19 août 1980, Otto Frank lègue les écrits de sa fille à l'Etat hollandais. Ils sont ensuite remis à l'Institut national néerlandais pour la documentation de la guerre (RIOD). Cornelius Suijk reste silencieux quant à la disparition des cinq pages. "Le silence de Suijk, à l'en croire, s'expliquerait par son souci de protéger Fritzi, la veuve d'Otto (il s'est remarié en 1953 ndlr)", avance Carol Ann Lee. Ce n'est qu'en 1998 que l'ami d'Otto Frank décide de révéler son secret.

Comment expliquer qu'Otto Frank ait décidé de cacher cinq pages, écrites le 8 février 1944 ? "Ces pages étaient très cruelles pour lui. Anne fait une analyse du couple que forment ses parents. Elle fait allusion aux premières amours de son père, au fait que son père aimait une autre femme avant d’avoir rencontré sa mère et de l’épouser", analyse Philippe Lejeune, spécialiste de l'autobiographie_._ 

Philippe Lejeune : "Ces pages étaient très cruelles pour Otto Frank"

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Carol Ann Lee privilégie, elle, un autre motif dans Anne Frank. Les secrets d'une vie

C'est en raison du désarroi dans lequel le plongeait la mésentente entre son épouse et sa fille cadette qu’Otto, j'en suis convaincue, a omis ces passages du Journal. Il entendait préserver l’image de sa fille aux yeux de ses lecteurs comme aux siens. Anne n’était pas une sainte, il le savait. Mais, en sa qualité de père, son instinct lui dicta d’écarter les passages où Anne exprima sa colère avec le plus de véhémence, en particulier lorsque celle-ci avait pour cible la femme qu’il avait perdue.

Le Journal d'Anne Frank, dans le domaine public ?

Plusieurs versions du Journal d'Anne Frank ont été publiées depuis la première version de 1947. En 1986, paraît L'Edition critique, un ouvrage qui réunit le journal original d'Anne, sa propre version remaniée et le texte synthétisé par son père, paru en 1947. Ce livre a été réalisé afin de "réduire au silence les cercles malveillants qui mettaient en cause l'authenticité" du Journal d'Anne Frank, comme l'affirme Gerrold Peter van der Stroom, dans Les Journaux d'Anne Frank. "Sur chaque page de l'édition, pour chaque paragraphe, on trouve du haut en bas les trois versions, A, B et C, la section correspondante étant laissée en blanc quand il n'y a pas de texte. On peut, horizontalement, lire chaque texte dans sa continuité, et verticalement, étudier les transformations ou omissions", décrit Philippe Lejeune.

Une troisième version est, elle, publiée en 1991. Certains avancent que cette nouvelle publication est due à des préoccupations de droits d'auteur. C'est le cas du chercheur hollandais, David Barnouw, qui a travaillé à l'Institut Néerlandais de Documentation de la Guerre (RIOD) :

Le Fonds Anne Frank craignait que les droits d'auteur de l'ancienne version de L'Annexe et de toutes ses traductions n'expirent cinquante ans après la mort de son auteur. Tout le monde aurait alors pu imprimer le livre sans avoir à verser un sou au Fonds Anne Frank. (...) Bien que la période ait été, entre-temps prolongée, jusqu'à soixante-dix ans, le Fonds s'est dépêché de prendre des mesures. Il a chargé l'auteur allemand Miriam Pressler d'écrire une version plus étoffée du Journal en se basant sur l'édition intégrale. Et c'est ainsi qu'une nouvelle version de L'Annexe a été publiée en 1991, composée de textes réunis par Otto Frank (décédé depuis plus de dix ans) et Miriam Pressler. Les droits d'auteur et de traductions sont ainsi sauvegardés pour soixante-dix ans à compter de la mort d'Otto et de Miriam Pressler.

Le Fonds Anne Frank refuse en effet que le Journal tombe dans le domaine public. Cela devait être le cas au 1er janvier 2016, soixante-dix ans après la mort de l'auteur, comme le veut le Code de la propriété intellectuelle. Mais le Fonds, bénéficiaire des droits du Journal, met en avant la co-écriture de l'ouvrage paru en 1947. Puisqu'Otto Frank a modifié certains passages des manuscrits de sa fille, il peut être considéré comme un des auteurs. Il faudra donc a priori attendre 2050, soit soixante-dix ans après sa mort, pour que le Journal d'Anne Frank entre dans le domaine public. 

Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot
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La fausse dernière découverte de blagues salaces

Dernier rebondissement en date dans l'histoire du Journal : la révélation du contenu de deux pages, ce mardi. Grâce à la technologie de traitement de l’image, des scientifiques ont pu déchiffrer leur contenu, caché par du papier kraft. "Nous avions mentionné l'existence de ces deux pages dans L'Edition critique en 1986, mais à l'époque, ce n'était pas possible de lire le contenu des pages sans les détruire", explique David Barnouw, chercheur hollandais à l'Institut national de documentation sur la guerre d'Amsterdam. 

Mais il s'agit d'une fausse découverte, selon Philippe Lejeune. Il dénonce "l'ignorance crasse" des médias qui ont eu l'air de s'étonner que le Journal contienne des "blagues salaces". "Anne Frank cachait des histoires salaces tout au long de son journal. Notamment dans la page du 24 mars 1944, qui est consacrée uniquement à une description anatomique précise de tous ses organes sexuels. A dix ou vingt reprises, Anne Frank parle donc de sexualité dans son journal", précise le spécialiste de l'autobiographie. Philippe Lejeune, lui, s'interroge plutôt sur le moment où l'adolescente a décidé de recouvrir ces deux pages de papier kraft : " Est-ce que cela été caché au moment même où cela a été écrit ? ou plus tard, Anne ayant des remords d’avoir écrit des cochonneries indignes d’elle ?"

Selon la Maison Anne Frank, il ne reste en tout cas plus aucune page du Journal dont le contenu reste à déchiffrer.