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Journaux de confinement, la lutte des classes

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"J’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans la Belle au bois dormant" ecrit l'écrivaine Leïla Slimani dans son "Journal du confinement" publié par le quotidien Le Monde
"J’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans la Belle au bois dormant" ecrit l'écrivaine Leïla Slimani dans son "Journal du confinement" publié par le quotidien Le Monde
© Getty - Rieko Honma

#LaThéorie . Il y a la littérature d’épidémie mais aussi le "journal de confinement", un genre qui se multiplie ces jours-ci et suscite parfois l'indignation. Un certain romantisme de la claustra révèle les fractures sociales et culturelles, mais aussi le délai de conscience entre la France et l'Italie.

Il y a la littérature d’épidémie mais aussi, dans un autre registre, le "journal de confinement". Un genre qui se multiplie ces jours-ci et engendrera sans doute une sorte de « manuscrits boom » après le passage du coronavirus. Pour l’heure, les premières tentatives publiées suscitent surtout l’indignation.

Evidemment, écrivain confiné égale journal de bord, c’est presque mathématique. D’autant que nous vivons un moment "dramatique certes, mais historique" comme le soulignait l’auteur italien Roberto Ferrucci depuis sa mortuaire Venise. "Du jour au lendemain, notre vie quotidienne est de­venue singulière, étrange et incompréhensible" notait-il dans Le Monde. Invitant ses étudiants comme chacun à tenir un journal, pour nous même, mais aussi pour ceux qui dans des années auront besoin de comprendre ce que fut ce « crash » du coronavirus.

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"Décence commune"

Le problème c’est qu’en littérature aussi, le décalage entre la prise de conscience italienne et celle de la France, se fait sentir. Le message d’un virus rendant plus visibles toutes les inégalités et invitant à la "décence commune", chère à Orwell, ne nous est semble-t-il pas totalement parvenu. Voilà ma théorie.

Le premier volet du journal de confinement de l’écrivaine et essayiste Leila Slimani publié par le même journal Le Monde, celui de la romancière Marie Darieusecq dans Le Point, ou encore les confidences confinées de la chanteuse Lou Doillon sur notre site, ont suscité de vives réactions. L’une posant à la fenêtre de sa résidence secondaire entourée de lierre avec cette exergue "j’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans la Belle au bois dormant" ; l’autre racontant comment il a fallu planquer la voiture immatriculée 75 au garage « parce qu’il n’est pas bon de rouler avec un 75 aux fesses »;  la troisième regrettant qu’on « ne considère pas les magasins de fourniture de dessin comme essentiels à la nation»… Bref ce romantisme de la claustra et du temps de pause créatif est venu percuter un réel beaucoup moins doux. 

À lire : Lou Doillon : le confinement, cet espoir

Comme le résume une autre autrice, Lola Lafon, dans un message publié sur son compte twitter "hâte de lire les journaux de confinement de celles et ceux qui vivent dans des petits appartements sans maison de campagne, de celles qui ne supportent déjà plus leur enfants. De ceux et celles qui vivent dans les quartiers populaires etc.". On aurait pu ajouter le journal de celles qui se font tabasser par leurs conjoints. Ou encore le journal des "célibataires, des petits salaires, des banlieusards, des sans famille, des gens en somme, qui n’ont pas de vie de secours" comme le formule cette fois l’écrivaine franco-belge Diane Ducret, dans Marianne. Mais aussi le journal de ces "non-confinés" qui triment dans les hôpitaux, les supermarchés, les hangars d’Amazon, les chantiers ou les hôtels, tandis que d'autres s'émerveillent devant l'apparition des bourgeons et la force de la mer. 

"Marie-Antoinettes" du coronavirus?

De prime abord, ce que révèlent et sous-tendent ces réactions, c’est une fracture culturelle entre écrivains dorés et scribes précaires, entre artistes privilégiés et soutiers de la culture. Plus largement, ce sont les inégalités soudain grossies par le microscopique virus qui sont rendues plus visibles. Et d'autant plus insupportables qu'elles sont renforcées par ce décalage de vécu quand il est raconté par le menu.

Le scénariste et historien Antoine Germa qui tient son journal Facebook depuis ce qu’il appelle la "mégalopole de la mort", la Lombardie, reprenait ces mots lus en Espagne "la romantisation du confinement est un privilège de classe". 

Il me semble aussi que la décence qui fait défaut à ces textes, reflète autre chose que le statut social de leurs autrices et leur part de déconnexion. 

Délai de conscience franco-italien

Cette attitude renforce un autre décalage : le délai de conscience entre la France et l'Italie. Cette insoutenable légèreté telle qu'on a déjà pu la mesurer, se lit encore dans ces textes de "privilégiés confinés", car ils sont en totale dissonance avec ceux de leurs homologues italiens. La lettre de l'écrivaine italienne Francesca Melandri publiée quasi en même temps par Libération en est une parfaite illustration : "Je vous écris d’Italie, je vous écris donc depuis votre futur. Nous sommes maintenant là où vous serez dans quelques jours. (..) À un certain moment, vous vous rendrez compte que c’est vraiment dur" nous dit-elle. C'est l'incapacité à entendre cette mémoire du futur dont ces journaux polémiques sont aussi le nom.

À lire : Confinement vôtre