Joyeux anniversaire le SMS ! Comment le téléphone a appris à lire et écrire

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Joyeux anniversaire le SMS ! Comment le téléphone a appris à lire et écrire

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... Ou comment le sms a changé nos vies.
... Ou comment le sms a changé nos vies.
© Getty - We Are

Comment les SMS ont-ils transformé nos vies ? Des premiers textos à la concurrence sans pitié des messageries instantanées, cette technologie en laquelle aucun opérateur téléphonique ne croyait a profondément renouvelé notre façon de communiquer. Et fait du téléphone autre chose qu'un téléphone.

Un jour, vous recevez un "Joyeux noël" et, trente ans plus tard, ce SMS est vendu 107 000 euros aux enchères. C'est à peu près ce qui est arrivé l'an dernier à Richard Jarvis, collaborateur de Vodafone. Cette communication était le tout premier short message service émis sur le réseau GSM de l'opérateur britannique, envoyé depuis un ordinateur à un cellulaire Orbitel 90 (l'ancêtre de nos smartphones qui pesait pas moins de 2 kilos). Le premier d'une longue série de messages qui habitent depuis nos téléphones portables : d'abord contraints de se faire tout petits, à l'étroit sur l'écran de nos téléphones, ils se sont allongés en s' habillant d'emojis et en se parant d'images.

Cette technologie, dont nous fêtons les 30 ans ce 3 décembre 2022, s'est ainsi installée dans nos vies, transformant nos manières d'écrire et de communiquer. On a craint qu'ils ne tuent l'écrit, avant de voir qu'ils n'étaient qu'un lieu où celui-ci se déplaçait, se réinventait… Au point que nous avons développé diverses attitudes (voire de véritables traits de personnalités) par rapport aux SMS : il y a ceux qui ne sont "pas trop message" et observent leur nombre augmenter au-dessus de la petite bulle de conversation sur l'écran d'accueil, ceux qui rédigent "des pavés" à l'encre de leurs pouces, ou encore ceux qui les ont délaissés au profit des messages vocaux sur les messageries instantanées… mais qui se rappellent à eux les soirs de grand bug des Messenger et autre WhatsApp.

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Mais plus significativement encore peut-être, c'est le téléphone que les SMS ont transformé. Si par exemple vous voyez aujourd'hui des rappeurs smartphones à la main déclamer leur texte devant un micro, c'est qu'il est devenu un support d'écriture et de lecture en soi. Un nouveau rapport à cet objet porte-voix qui n'aurait pas existé sans qu'on se soit préalablement, collectivement, acculturé au SMS.

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Tam-tam, Alphapage ou Tatoo

Le succès du SMS n'était pas écrit. Quand est conçue la norme de téléphonie GSM, un canal dédié aux messages est bien aménagé, mais il sert uniquement à envoyer des informations entre techniciens des opérateurs de télécoms (localiser les pannes de réseau, par exemple). En 1994, l'entreprise finlandaise Nokia, laquelle avait débuté dans l'industrie du papier avant de parier sur la téléphonie mobile, commercialise le premier portable avec un clavier, permettant alors… de taper des SMS. À l'époque, personne ne mise sur eux. Les opérateurs sont un peu comme le petit Nicolas et se disent que "Téléphoner, c'est rigolo", mais écrire "c'est embêtant".

Les doigts ont pourtant la bougeotte. Pour preuve le succès des bipeurs dans les années 1990, tels le Tam-tam, l'Alphapage, le Koobi ou encore le Tatoo - "Tatoo, votre tribu garde le contact", sérine alors la publicité. Ces petits boîtiers, qu'on voit aux ceintures des médecins de la série Urgences ou dans les sacs des lycéens à la pointe, permettent d'échanger de courts messages (comptez 0,73 francs - soit 20 centimes d'euros - pour le message bip sur l'Alphapage, et 8 francs - 2 euros - pour le texte complet de 80 caractères ) ou de simples codes ("123" pour "je t'aime", facile).

Dans cette vidéo de l'INA de 1996, des jeunes attablés à la table d'un café lisent les messages de leur bipeurs : "'Xavière Tiberi, mise en examen', ça doit être sa fille ou sa mère ; 'Plusieurs colis suspects dans le RER'... On a des flashs infos trois à quatre fois par jour". L'ancêtre des notifications pushs ? Quoiqu'il en soit, le commerce de ces petits récepteurs colorés ne tarde pas à s'effondrer. Pas la faute au bug de l'an 2000, mais à la démocratisation du téléphone portable. Dans cette archive de 1999, le directeur de l’ancienne compagnie de télécommunication Cegetel en témoigne : "Au mois d’août, on a envoyé 300 000 messages à partir de Tam-tam, et 5 millions de messages à partir du téléphone".

Écrire, c'est moins cher que parler

Viennent les années 2000, le gel fixation béton et les premiers forfaits intégrant des SMS les soirs et les week-ends. Même si, à la télévision, on voit Kelly Rowland les rédiger sur un tableau Excel dans le clip de Dilemma, les SMS ont bel et bien été adoptés. Ouverture des frontières : les opérateurs téléphoniques ont mis fin à cette forme d'endogamie réticulaire qui contraignait les usagers à correspondre uniquement avec les personnes qui partageaient le même opérateur. Surtout, le prix du SMS est beaucoup moins élevé que celui d'un appel téléphonique. Avec son coût de 1 franc (environ 15 centimes d'euros), le SMS séduit et ce, malgré le fait qu'il est facturé à l'unité.

Une aubaine financière pour les opérateurs, et pour la télé-réalité au sommet de sa gloire qui use et abuse de ces textos surtaxés. Au point qu' en 2003, l’UFC-Que Choisir saisit le Conseil de la concurrence pour "abus de position dominante" contre Orange, SFR et Bouygues Telecom. L'association accuse le "cartel des SMS" de s’être entendu sur le prix des messages et de réaliser 82 % de marge sur chaque envoi. En désencombrant le réseau téléphonique, le SMS ouvre un marché : de nouvelles fonctionnalités, payantes ou non, sont proposées aux consommateurs, comme par exemple la confirmation de réservations, système qui a toujours cours aujourd'hui.

L'exercice demande alors de faire preuve d'un peu de concision : le message ne peut déborder les 160 caractères. Apparaît l'écriture abrégée que d'aucuns appelleront le "langage SMS" ou "langage texto", suivant ses contraintes créatrices comme taper deux fois sur la touche "2" pour obtenir la lettre "b", ou la technologie T9 (pour "text on 9 keys"), forme d'écriture prédictive où les mots tapés sont enregistrés et viennent compléter un dictionnaire intégré… Avec tous les fantasmes, craintes et inventions que le phénomène suscite.

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Avec le déploiement des premières offres SMS et MMS illimités au début des années 2010, les textoteurs arrêtent de compter. On communique alors par écrit un peu partout, un peu tout le temps : 250 messages mensuels par carte SIM en moyenne en 2012, selon l'Arcep. Si on les aime tant alors, ce n'est pas seulement par rentabilité économique ou gain de temps (vous souvenez-vous de nuits passées à échanger des SMS ?), mais parce qu'ils offrent un cadre moins intrusif et stressant que l'appel téléphonique. Plus pratique aussi, c'est l'époque des premières ruptures par texto et, bientôt, de phénomènes qu'on étudiera comme le "ghosting".

Il y a presque 10 ans, Le Monde donnait la parole à ceux qui, portable en mains, avaient délaissé l'oral pour l'écrit, cliquant sur l'icône de la petite lettre plutôt que celle du téléphone. Charlotte l'introvertie, rassurée par ce SMS qui permet de "remanier ses phrases" et pour qui l'appel est un supplice ; le jeune Corentin et ses 250 SMS quotidiens (!) qui réserve le téléphone "à la vraie intimité" et demande d'abord par message à sa copine s'il peut l'appeler avant de le faire ; Sophie la mère de famille dont les trois ados n'écoutent jamais les messages téléphoniques, mais lisent en revanche les SMS ; ou encore Pierre, le consultant agricole sexagénaire qui en est devenu adepte pour contrer une langue bien pendue qui lui joue trop souvent des tours : "Je n'oublie jamais la règle d'or, 'scripta manent', encore plus vraie à l'ère numérique. Ecrire m'incite à la prudence".

Les SMS, c'est la décadence, han ?

Exemples d'erreurs de "correcteur automatique" sur le site "correcteurautomatique.com", dans les années 2010.
Exemples d'erreurs de "correcteur automatique" sur le site "correcteurautomatique.com", dans les années 2010.

On écrit donc davantage, ok, mais comment ? Voilà ce qui inquiète les observateurs, plus ou moins rabat-joies. Au moins deux critiques sont alors faites au SMS. D'une part, le système de messagerie, fondamentalement dialogique et en temps réel, tend à transformer l'écrit en un bavardage constant, dans une forme d'enchevêtrement néfaste de l'écrit et de l'oralité. D'autre part, les textos contribuent à détériorer la langue française.

Les exemples qu'on retrouve dans l'Encyclopædia Universalis prêtent presque à sourire par leur aspect caricatural : "C toi ki socupe d chien a valentin ?", "On mangera au flunch tu vien ver midi", "tu pourai prendre un rendé-vous ché le docteur pour mon genou". Dans le dernier message, on remarquera d'ailleurs qu'écrire "rdv" aurait été plus rentable en termes d'économie de signes… Et c'est bien ce qu'ont reproché les gardiens de la langue : au-delà des abréviations, les SMS feraient baisser le niveau de grammaire et d'orthographe des jeunes générations.

Dès 2004, un projet européen d'étude des SMS est mené pour appréhender l'influence à long terme de ce langage sur la pratique de l’écrit. L'étude d'un corpus de plusieurs dizaines de milliers d'échanges francophones collectés en Belgique, en Suisse, au Québec et à La Réunion, révèle des fautes malheureuses et assez fréquentes - un conditionnel à la place du futur ou l’infinitif à celle du participe passé… Une partie de ces incorrections cependant est imputée à l'écriture prédictive ou au correcteur orthographique, phénomène qui fera le miel des publications Facebook issues des sites damnyouautocorrect.com ou correctionautomatique.com dans les années 2010 (image ci-dessus).

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Un nouveau registre de langue écrite

Mais les études du "langage SMS" ne concluent pas toutes sur le constat d'une dégradation de l'écriture. Certaines évoquent plutôt un nouveau registre de langue écrite, avec ses formes syntaxiques et sémantiques appropriées. "L’idée de l’existence de différents registres de la langue écrite [était] nouvelle, commente la professeure de psychologie spécialiste du langage et de la communication Josie Bernicot. Dans la mesure où, jusqu’à une période récente, elle était essentiellement utilisée dans des situations formelles et institutionnelles. (...) Ce qui doit être appris par l’enfant et l’adolescent, ce ne sont pas les normes d’une langue écrite unique, mais les variations des formes de la langue écrite en fonction des situations de communication."

Si le SMS a donc donné naissance à des "textismes", ces mots dont la forme orthographique diffère par rapport à l'écrit traditionnel, souvent pour les raccourcir ("tfq" pour "tu fais quoi ?"), il n'est pas nécessairement responsable de la baisse du niveau en orthographe. C'est en tout cas ce qu'observait une équipe de chercheurs en 2014 : en testant des jeunes âgés de 12 ans en possession depuis peu d'un téléphone portable, ils ont constaté que les bons élèves en orthographe maîtrisaient mieux ce "langage texto". Au lieu de considérer "l'écrit SMS comme une forme de dégénérescence de l’écrit conventionnel", on pourrait plutôt le considérer comme un registre qui fait appel à des compétences linguistiques propres.

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Dans un article paru en 2011 dans la revue Neologica, les linguistes Louise-Amélie Cougnon et Richard Beaufort évoquaient certaines caractéristiques de cette écriture de textoteurs. Les abréviations par syncope ("tkt" pour "t’inquiète"), les allongements expressifs ("bisouuuus"), les acronymes ("lol"), les phonétisations du rire ("haha" bien sûr, mais aussi "555" en thaï (le chiffre 5 se prononce "ha"), "krkrkrkr" pour imiter le ricanement ou des aléatoires "grgskjhsfdfs", pour simuler un écrasement frénétique des touches)… Les SMS ont finalement été une occasion supplémentaire de pratiquer l’écrit. Et de débattre des nouvelles conventions qui s'y jouent : faut-il mettre des points à la fin des SMS, s'interroge par exemple le New York Times…

Et presque sans que l'on ne s'en rende compte, à mesure que le téléphone cellulaire devenait "smart", cet objet d'appel et de poche devenait également un incroyable support d'écriture et de lecture quotidiennes. "Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes par GPS, en tous lieux par la Toile, à tout le savoir, contait Michel Serres dans Petite Poucette (Le Pommier, 2012). Ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous vivions dans un espace métrique, référé par des distances.

Objet en voie de disparition ?

Proportion de la population qui, pour communiquer par message texte, utilise…Source : Credoc
Proportion de la population qui, pour communiquer par message texte, utilise…Source : Credoc

Mais depuis quelques années, les SMS entre particuliers se voient largement concurrencés par les messageries instantanées comme WhatsApp par exemple. Selon l'Arcep (l’autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse) le nombre de SMS envoyés par trimestre est passé en dessous de la barre des 50 milliards en France pour la première fois en 2017. En 2021, nous passions à 20 milliards de SMS, une moyenne divisée par deux de 132.

Sans grande surprise, les jeunes sont les principaux utilisateurs de ces messageries instantanées dont les nombreuses fonctionnalités (partage de localisation, messages vocaux, envoi de fichiers…) peuvent rendre plus attractives par rapport aux SMS : les 12-17 ans et les 18-24 ans sont respectivement 29 % et 38 % à en faire leur outil privilégié pour envoyer du texte, en 2019. "Par ailleurs, l’intégration de plus en plus forte des messageries instantanées au sein des réseaux sociaux (Instagram) peut expliquer la consolidation de cet usage", précisent les auteurs de l'enquête.

Si elles ne détrônent pas les SMS, les messageries instantanées se sont imposées comme mode de communication mobile, et ne se cantonnent plus à des moments ou des types de contacts spécifiques (voyage à l’étranger, communication de groupe, …). D'après l'Enquête sur la diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française de l'Arcep, en 2019, 23% des Français utilisaient plus souvent les messageries instantanées que les SMS (+7 points par rapport à 2018). Il reste par ailleurs un outil privilégié des marques pour communiquer avec leurs clients. Il a l'avantage d'être plus souvent ouvert que les mails qui s'accumulent ou se perdent dans les courriers indésirables : les SMS transactionnels (code d’accès, notification, validation de paiement…) représentaient 6,8 milliards de ceux émis en France en 2021, tandis que les SMS promotionnels (publicités, spams…) en représentaient 4,5 milliards ( d’après le baromètre 2021 Marketing af2m).

Pour s'adapter à la concurrence, les SMS tendent à se "connectifier", en s'adaptant aux Rich Communication Services, abrégé RCS. Une fonction qui permet à deux téléphones portables compatibles et connectés à un réseau internet de remplacer les messages SMS ou MMS par un système de messagerie enrichie permettant le dialogue en temps réel, la transmission de flux multimédia, le transfert de fichiers, etc., le tout facturé comme du trafic de données.

Finalement, l'usage de ces messageries est plutôt complémentaires à celui des SMS. "La proportion de Français utilisant des messageries instantanées qui affirment se servir plus souvent des applications que des SMS s’élève à 23 % en 2019 contre 58 % pour ceux qui indiquent avoir plus souvent recours aux SMS", peut-on lire dans cette enquête. Cependant, la situation tend à s'inverser : sur deux ans, l’utilisation des SMS est en baisse de 6 points et celle des applications est en hausse de 3 points.

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Le texto : une valeur sûre

Mais le sms réapparaît parfois là où on ne s'y attend pas forcément : dans un contexte professionnel, une partie de la jeune génération préfère communiquer par SMS que par mails, par exemple. Il revient aussi, comme une "valeur sûre" dans les temps de crise. Les aléas techniques de Facebook, WhatsApp et Instagram peuvent ainsi faire le bonheur des SMS. Le lundi 4 octobre 2021, par exemple, alors les plateformes de la société Meta étaient en panne, ce vieil outil de correspondance reprenait le devant de la scène. Bouygues Telecom observait une hausse des envois de textos de 45 % par rapport aux lundis habituels, avec près de 100 millions de SMS échangés entre 17h et minuit et SFR enregistrait sa plus forte hausse de l'année "hors jour de l'An". Encore une fois, peu importe le support, ces messages gardent la même fonction et s'envoient d'un téléphone : on pourrait presque les considérer comme des SMS qui se déplacent...

Proportion de la population qui utilise plutôt les messageries instantanées ou plutôt les sms pour envoyer des messages.
Proportion de la population qui utilise plutôt les messageries instantanées ou plutôt les sms pour envoyer des messages.
- Source : CREDOC

Reste que, si certains en doutaient encore, recevoir un SMS fait toujours plaisir. Une étude publiée cet été dans l'American Psychological Association nous pousse à ne plus hésiter à envoyer des textos, ou à jouer plus souvent les secrétaires en traitant nos vieux messages non lus. Les chercheurs ont réuni près de 6 000 participants dans 13 expériences différentes, afin d'évaluer l’effet d’une prise de contact avec un ami ou une connaissance, par l’envoi d’un message par mail, message, ou court appel, ou l’envoi d’un petit cadeau, comme des gâteaux… Il ressort de cette étude que les personnes à l’origine de la prise de contact sous-estiment systématiquement le bénéfice de l’échange lorsqu’on compare leur évaluation à celle du destinataire ! L'écart se creuse lorsqu'ils n'ont été en contact depuis longtemps ; la surprise n'en est que meilleure pour le destinataire…

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Quand le SMS fait œuvre

Si le SMS a fait le téléphone d'aujourd'hui, il en déborde également. C'est un objet qu'on vend (en NFT de préférence), qu'on étudie (comme un document de correspondance), qu'on expose (par léger voyeurisme sur les réseaux sociaux, par esprit de décalage au musée), qui acquiert même une valeur de preuve juridique. La communication par SMS et, par extension sur les messageries instantanées, devient un sujet de société en soi : on décèle dans les emojis les plus usités par messages ou ceux qui sont en passe d'être développés des signes des temps. Depuis le début de la pandémie par exemple, le visage légèrement souriant en train de fondre est particulièrement populaire - c'est "un mood", une humeur du moment (image ci-dessous). Le sérieux New York Times y lit à la fois l'expression d'une fatigue, de la gêne, l'ironie de la genZ ou même l'angoisse climatique…

The melting face emoji...
The melting face emoji...

Et quel serait le sens de cette "melting face" dans le cadre d'un dossier de procédure de divorce ? Puisque nos échanges sont principalement dématérialisés, les textos peuvent faire preuve en droit, depuis une jurisprudence qui remonte à 2007 déjà (une salariée avait engagé des poursuites contre son employeur pour des faits de harcèlement sexuel, apportant au dossier un grand nombre de textos envoyés par ce dernier). La valeur juridique des SMS reste cependant très encadrée : leur authenticité doit être constatée par huissier et ne pas déroger au secret de la correspondance avec une tierce personne - sauf dans le cas des procédures de divorce, tant que ces messages ne sont pas obtenus "par violence"...

On ne compte plus les projets plus ou moins artistiques qui travaillent le texto comme matériau. Pour leur intimité : des artistes qui rassemblent ces messages jamais envoyés, restés en brouillon, par exemple, ou les exposent dans ces musées conceptuels très touristiques comme le Musée des relations brisées de Zagreb). Ou pour leur praticité, le SMS comme outil muséal : puisqu'il ne peut exposer qu'une partie de sa collection, le Museum of Modern Art de San Francisco met en contacts ses œuvres et son public… par SMS. Grâce à un système de mots clés, le MoMA envoie sur votre téléphone une image et une courte description des 34 678 œuvres de sa collection choisie en rapport avec votre message.

Une autre façon pour le SMS de faire document est de faire le chemin inverse, de l'immatériel (tout relatif) au matériel, par l'impression des SMS sur papier. Des services se sont bien sûr engouffrés dans la brèche, proposant de faire de vos conversations un livre, 29 euros pour 400 messages. Au-delà du marketing "idée de cadeau de Noël", c'est la valeur documentaire et littéraire de nos correspondances que l'on interroge.

En 2015, Pierre Guyotat était le premier écrivain à faire don de ses e-mails et SMS à la Bibliothèque nationale de France, après avoir déjà confié à la BnF ses manuscrits. "Il a toujours écrit dans la perspective d'un public, même ses écrits privés. Il a été l'un des premiers à déposer des archives de son vivant", commentait alors Catherine Brun, spécialiste de l'auteur d'Eden, Eden, Eden. ll a toujours dit qu'il considérait [sa correspondance électronique] pleinement comme une correspondance écrite, à laquelle il accorde autant d'attention qu'à sa correspondance papier". Le geste s'inscrivait alors pour Guyotat dans une démarche d'écriture globale qui s'immisce dans tous les lieux où elle s'exerce ; ce qu'il nommait joliment des "preuves de vie”.