"JPP", "ha ha", "krkrkr" : ce que notre manière d’écrire le rire dit de nous

Des plus récents "JPP" ou "krkrkr" aux plus vintages "LOL" ou "hi hi", les formulations écrites du rire ne sont pas anodines.
Des plus récents "JPP" ou "krkrkr" aux plus vintages "LOL" ou "hi hi", les formulations écrites du rire ne sont pas anodines.

“JPP”, “ha ha”, “krkrkr” : ce que notre manière d’écrire le rire dit de nous

Publicité

"JPP", "ha ha", "krkrkr" : ce que notre manière d’écrire le rire dit de nous

Par

Il y a les interjections, qui reproduisent le son du rire, les onomatopées, qui sont des sigles, et les émojis, sortes de gestes à l'écrit. Derrière ces écritures numériques du rire, il y a en réalité une partie de notre être.

Saviez-vous qu’on ne rit pas de la même façon partout sur la planète ? Le “ha ha” est loin d’être universel. On écrit plutôt “jaja” en espagnol, la lettre H ( هههه) en arabe, “ha3” en malais (pour trois fois “ha”), 555 en thaï (le chiffre 5 se prononce “ha”) et même “ololo” en russe. Dans la plupart des cas, ces interjections retranscrivent à l’écrit le son du rire, qui lui, est universel.

Parfois, les différences d’usage des émoticônes, les pictogrammes qui sont les ancêtres des émojis, renvoient à des décalages culturels dans la réalité.

Publicité

Les émoticônes occidentales font varier les bouches, donc c’est la forme de la bouche qui va déterminer l’émotion. Dans les émoticônes japonaises, c’est la forme des yeux. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une étude de 2007 qui montre qu’en fait, dans les interactions en face à face, les occidentaux regardent les bouches et les orientaux regardent les yeux. On voit bien, du coup, que ce sont des signes iconiques qui ressemblent à des pratiques qu’on a quand on se parle. Pierre Halté, maître de conférences en sciences du langage

Les écritures numériques du rire seraient aussi des marqueurs générationnels et sociologiques, soumis à des effets de modes.

L’émoji mort de rire (😂) a par exemple été délaissé par les plus jeunes lorsque leurs aînés commençaient à se l'approprier, au profit de son voisin de clavier, plus larmoyant (😭).

Exit "MDR", bonjour "krkrkr"

Au rang des dernières innovations linguistiques, il faut noter le “krkrkr”, une interjection qui recrée le son du ricanement, ou le “SDSLJGFPJG”, qui n’a pas de forme fixe car il simule un écrasement frénétique du clavier.

On est bien loin des pionniers “ha ha” et “ah ah”, tous deux validés par l’Académie française, présents dans les dialogues littéraires depuis plusieurs siècles. On en trouve trace par exemple à la toute fin du XVIIIe siècle, dans Le Quart-d'heure de Rabelais, une pièce de théâtre de Michel Dieulafoy.

Appauvrissement du langage ?

Certains voient dans la prolifération des émojis un appauvrissement du langage. Frédéric Beigbeder a intitulé ironiquement son dernier livre “🤣”, et y voit “la victoire de Disney sur Proust”. Selon des spécialistes du langage, ce jugement de valeur des usages n’a pas vraiment de sens.

Parler d’appauvrissement du langage, c’est quelque chose qui est un peu impossible. C’est-à-dire qu’un langage qui s’appauvrit, ce serait un langage qui perdrait de ses locuteurs et qui, du coup, commencerait à mourir. L’usage fait la règle en fait, en linguistique. Si on utilise des outils, si on utilise des émoticônes, c’est qu’il y en a besoin. Chloé Leonardon, doctorante en sciences du langage

Le Billet politique
3 min