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Juan Solanas : "L’Argentine n’a pas le luxe de réfléchir à un ‘monde d’après’"

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Des manifestants brandissent des pancartes indiquant "Si nous payons la dette, nous ne mangeons pas", à Buenos Aires, alors que l'Argentine est confronté à une grave crise économique
Des manifestants brandissent des pancartes indiquant "Si nous payons la dette, nous ne mangeons pas", à Buenos Aires, alors que l'Argentine est confronté à une grave crise économique
© AFP - Juan Mabromata

Coronavirus, une conversation mondiale. Le pic épidémique arrive en Argentine, mais les fortes inégalités sociales révélées par les trois mois de confinement poussent le président fraîchement élu à faire redémarrer la machine économique, comme le raconte le réalisateur argentin.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une  conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? » Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

_Juan Solanas est réalisateur. Il est l'auteur de fictions (_Nordeste, en 2005, Upside Down, en 2012), et d'un récent documentaire (Que Sea Ley, 2020) sur la lutte des femmes pour légaliser l'IVG en argentine. Il voit, depuis l’Uruguay où il réside, son pays d’origine tomber dans une crise économique sans précédent. Alors que le pic épidémique n’est pas encore arrivé, et que la province de Buenos Aires est encore confinée, les populations les plus précaires demandent à travailler à nouveau. 

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De ce côté du monde, où l’hiver arrive, la vague du virus commence à peine à déferler. Buenos Aires et la province de la capitale sont confinés depuis trois mois : l’Argentine a été l’un des premiers pays à décréter ce genre de mesures, alors même que quelques cas avaient été déclarés. Tout le reste du pays, (qui est) largement sous-peuplé et qui produit peu de richesse a été déconfiné. Le Parlement a même été fermé car un foyer de contamination était apparu – il a repris son activité il y a seulement deux semaines.  

L’Argentine est un pays au bord du gouffre, qui est entré une nouvelle fois en défaut de paiement il y a près d’un mois. On assiste à de la haute voltige linguistique pour ne pas qualifier cette catastrophe économique de « défaut de paiement » mais plutôt de simple « décalage de paiement », car les négociations avec les créanciers sont très dures. Le pays ne peut pas affronter, seul, cette échéance [NDLR : L'Argentine, dont la dette totale atteint les 324 milliards de dollars, soit 90% de son produit intérieur brut (PIB), est entrée en défaut de paiement, le second en moins de vingt ans, le 22 mai faute d'avoir pu honorer une échéance de 500 millions de dollars]. Et un confinement aussi long provoque naturellement d’énormes difficultés économiques et sociales. Des vies ont sûrement été sauvées, mais les plus précaires n'ont pas les moyens de ne pas travailler. C’est là toute la problématique de l’inégalité que la Covid-19 met à jour. Des classes populaires jusqu’aux classes moyennes supérieures, après tout ce temps sans travailler, la misère pointe rapidement à l’horizon. Dans un pays où l’État providence n’existe pas, et où le néolibéralisme a dévasté les pouvoirs publics, la situation devient catastrophique.  

En Argentine, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Il ne faut pas oublier qu’en Argentine, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les gens ici n'ont pas d’économies : ils sont très nombreux à vivre au jour le jour. L’État n’a plus de dollars, il ne distribue que des pesos qui ne valent rien. Comme il n’y a pas de consommation puisque tout est gelé, l’inflation a grimpé à 50%. Le pic épidémique arrive, donc il serait prudent de confiner davantage. Mais les gens n’en peuvent plus. Ils doivent travailler pour payer leur frais fixes. Un gérant de magasin, un vendeur de chaussures, ce n’est vraiment pas un nanti. Il arrive tout juste à payer le loyer ! Quand on l’oblige à baisser le rideau pendant trois mois, il doit quand même régler les factures ! Et l’État ne donne rien, car lui-même n’a aucun moyen !  

Dans les bidonvilles, la situation est encore plus difficile. Et elle n’est pas marginale : un Argentin sur dix vit dans ce genre d’espaces. Là-bas, il est courant de voir six personnes qui vivent dans 20 mètres carrés. La mère dort sur une chaise, les enfants sur un matelas parterre, le grand-père dans la baignoire… Constatant une explosion de cas, le gouvernement commence à réaliser des tests maison par maison. On trouve des taux de contagion extraordinaires. Le gouvernement a décidé de fermer un bidonville le mois dernier : l’armée se charge de vérifier que personne n’entre ou ne sorte de la zone.  

L’Argentine vit à un énième moment critique de son histoire. Le pays n’a pas le luxe de réfléchir à un “monde d’après”. Comment le cartonero peut-il réfléchir à un monde alternatif ? Lui, il ramasse les cartons la journée, et le soir on le rémunère au poids. Cette personne-là, comme ceux qui sont payés sans être déclarés, et ils sont très nombreux en Argentine, comment vivent-ils aujourd’hui ?   

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.