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Judith Butler, Sian Norris, Maxime Ait Kaki... Derrière l'unité proclamée

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Derrière l'unité affichée, des divisions surgissent tout comme certaines inégalités et discriminations.
Derrière l'unité affichée, des divisions surgissent tout comme certaines inégalités et discriminations.
© AFP - Valéry Hache

La Revue de presse des idées. Tandis que science et politique luttent ensemble, bon an, mal an, contre le coronavirus, c'est une autre lutte qui se joue actuellement : celle des femmes qui veulent pratiquer un IVG.

Après le temps de la sidération vient celui des collectifs. Plusieurs tribunes fleurissent aujourd’hui pour porter des revendications variées nées de la crise du Covid-19. 

Les noces de la science et de la politique 

Ainsi de ce texte, signé par neuf universitaires, dont les philosophes Bernadette Bensaude-Vincent et Frédéric Worms, qui préconise dans Le Monde d’envisager un « Grenelle » pour l’après, impliquant syndicats, associations, politiques, scientifiques et soignants, forum transparent et démocratique, préfigurant « une démocratie où science et politique dialoguent, où les intérêts à court terme ne priment pas sur le long terme. »

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Ce mélange actuel entre science et politique ne semble pas, pourtant, aussi évident au politiste Maxime Ait Kaki dans Libération

Quel est le sens de ces noces ? Qui courtise qui ? Le pouvoir cherche-t-il un gage de crédibilité pour faire avaliser ses décisions auprès de l’opinion publique ? Ou bien l’ «ordre médical » et son service public hospitalier, sacrifiés sur l’autel des économies de bout de chandelle des gouvernements successifs, est-il en train de prendre sa revanche sur l’ «ordre politique» ?

Car « depuis deux mois, les Français vivent au rythme d’une information ultramédicalisée (…) et découvrent des personnalités, des sensibilités, des courants de pensée », explique Maxime Ait Kaki, qui poursuit : « Ils entrent de plain-pied dans un aréopage médical avec ses divergences, ses controverses, ses polémiques. Bref, une démocratie médicale, sans leaders ni partis, mais où néanmoins les discours pontifiants des uns et des autres et l’exacerbation des clivages ressemblent à s’y méprendre à ceux qui prévalent dans le monde politique. »

Mais « l’association de la communauté médicale au processus de décision mis en place par l’exécutif pour lutter contre la propagation du Covid-19 n’a vraisemblablement pas réduit ses membres à une mise au pas. Et pour cause, le 19 mars, trois médecins du collectif C19 portent plainte contre le Premier ministre, Edouard Philippe, et l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn, et depuis cette date, les recours de ce type, à l’initiative de médecins et de soignants, se multiplient. Dès lors, l’on peut légitimement se demander dans quelle mesure la stratégie de l’exécutif de mise à contribution des médecins ne se retournera pas contre lui. »

Cette situation d’exception, née de la crise, semble inquiéter l’essayiste libéral Jean-Philippe Delsol qui, dansLe Figaro, craint un État qui se croirait désormais grand ordonnateur : « L’État ne sait pas tout ! D’autres politiques étaient possibles. Sans confinement généralisé, la Corée du Sud et Taïwan, dont le système de santé est très largement privatisé, ont réussi à maîtriser la propagation de la maladie avec des distributions ou ventes massives de masques de protection et la multiplication des dépistages permettant un suivi des parcours du virus pour chaque patient. » 

Adepte d’une société du risque, Jean-Philippe Delsol, auteur d’un « Eloge de l’inégalité », craint pour demain une « douce tyrannie »

Une nouvelle religion de précaution se sera répandue pour croire que l’héroïsme conduit à vivre chez soi s’il est dangereux d’en sortir. Tous se seront accoutumés à une présence publique plus tutélaire que jamais.

Le virus discrimine 

Le Monde, habitué depuis longtemps à accueillir pétitions et tribunes, publie également aujourd’hui celle d’une centaine de professionnels de l’IVG, soutenus par des politiques, qui témoignent des difficultés actuelles à organiser les avortements dans des établissements hospitaliers presque uniquement dédiés à la lutte contre le Coronavirus. « Ces difficultés vont obliger nombre de femmes à conserver leur grossesse contre leur gré, mettant en danger leur autonomie et l’avenir des enfants nés dans ces conditions. » Et les signataires se disent prêtes et prêts à défier la loi.

« Nous souhaitons pouvoir, à titre exceptionnel pendant la durée du confinement, réaliser des aspirations jusqu’à seize semaines d’aménorrhée, soit quatorze semaines de grossesse. Le gouvernement a prouvé qu’il pouvait prendre des mesures rapides dans la période épidémique que nous connaissons. La loi doit aligner les pratiques médicales sur les besoins sociaux. Nous y sommes prêt(e)s, et sommes également prêt(e)s à nous mettre hors-la-loi pour appliquer ces trois mesures. »

Car, une fois dépassée la première impression d’avoir à faire à un fléau qui touche à la fois riches et pauvres, le virus discrimine. C’est ce qu’explique dans AOC, la philosophe Judith Butler

Le virus, à lui seul, ne discrimine pas, mais nous, les humains, si, façonnés et animés que nous sommes par les puissances imbriquées du nationalisme, du racisme, de la xénophobie et du capitalisme. 

Et l'autrice de Rassemblement. Pluralité, performativité et politique (Fayard, 2016) d'ajouter : « il semble probable que l’année prochaine nous assistions à un scénario douloureux dans lequel certains feront valoir leurs droits à vivre aux dépens des autres, réinscrivant la distinction fallacieuse entre les vies dignes d’être pleurées et celles qui ne le sont pas, c’est-à-dire entre ceux et celles qui devraient être protégés contre la mort à tout prix et celles et ceux dont la vie n’est pas considérée comme digne d’être protégée contre la maladie et la mort. » 

Le Covid-19 discrimine aussi hommes et femmes quand les hommes menacent physiquement les femmes. C’est ainsi que, dans The Guardian, l’écrivaine féministe Sian Norris, fondatrice d’un festival de livres de femmes à Bristol, analyse la prison dans laquelle sont enfermées depuis le confinement les épouses ou filles d’hommes violents. Car si la ministre de l’Intérieur britannique a affirmé que les victimes de violence pouvaient quitter leur domicile pour rejoindre des foyers, ces derniers sont moins nombreux après les coupes budgétaires de ces dernières années. « Et de nombreux services sont confrontés à un dilemme difficile: doivent-ils fermer leurs portes aux nouveaux arrivants afin de prévenir la propagation du virus, ou rester ouverts aux victimes ? »

Tandis que d'autres associations caritatives contre la violence domestique ont commencé à offrir un soutien en ligne. Mais pour les personnes dont les partenaires surveillent l’activité Internet, chercher de l'aide en ligne peut être un risque.

Discrimination générationnelle 

La très riche revue en ligne Le Grand Continent, habituellement consacrée à étudier les politiques européennes, accueille depuis le début de la crise un « Observatoire géopolitique du Covid-19 ». Sous le titre ironique de « OK virus », le rédacteur en chef, Mathéo Malik, analyse « un phénomène social et culturel inquiétant, qui voit de plus en plus de jeunes mobiliser l’épidémie comme un signe de la providence ». 

Comme Marcel Gauchet le notait la semaine dernière dans Le Figaro, Mathéo Malik imagine que « la crise sanitaire a rencontré la crise générationnelle. » Il le fait en observant de près le contenu du réseau social TikTok. Dans les vidéos qui y sont postées, il note le succès du qualificatif de « boomer remover » (tueur de baby-boomers) appliqué au Covid-19 : 

La multiplication des vidéos parodiques et violentes sur le thème du boomer remover envoyé par Dieu pour sauver la génération Z n’a rien d’anodin. (…) Nous voilà, enfin, confrontés à une crise qui donne l’impression de menacer les fondations du monde que les baby boomers sont tenus pour responsables d’avoir bâti. 

Et de parler d’eschatologie, de fin du monde mi-parodique, mi-sérieuse, pour évoquer la crise en cours avant de conclure que « l’heure de la fin de la dérision absolue sur le conflit générationnel est peut-être venue ». 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».