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Jules Hoffmann : "Le prix Nobel, c'est comme la radioactivité, il faut vivre avec"

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Le Français d'origine luxembourgeoise Jules Hoffmann, prix Nobel de médecine 2011 pour ses travaux sur le système immunitaire, pose à l'Institut de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg le 13 octobre 2011.
Le Français d'origine luxembourgeoise Jules Hoffmann, prix Nobel de médecine 2011 pour ses travaux sur le système immunitaire, pose à l'Institut de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg le 13 octobre 2011.
© AFP - Frédérick Florin

Entretien. Biologiste, Luxembourgeois devenu Français, il fut en 2011 Nobel de médecine pour ses travaux sur les mécanismes génétiques et moléculaires responsables de l’immunité innée chez les insectes. Celui qui présida l'Académie des sciences raconte comment cette nouvelle distinction a changé sa vie.

"Je n'étais pas sûr que ce domaine méritait un prix Nobel" et "je ne pensais pas que notre contribution attirerait autant l'attention" déclarait en 2011 Jules Hoffmann, prix Nobel de médecine, conjointement au généticien américain Bruce Beutler et à l’immunologiste canadien Ralph Steinman. Le Président de l'époque, Nicolas Sarkozy, y voyait un "honneur" pour toute la France. Et aujourd'hui, comment le désormais "immortel", ancien président de l'Académie des sciences, qui a créé et dirigé le laboratoire CNRS "Endocrinologie et immunologie des insectes" considère cette distinction et ses conséquences ?
Réponses en toute modestie du Professeur à l'Université de Strasbourg qui obtint aussi la médaille d'or du CNRS ou le prix Shaw.

La vie après le Nobel de médecine. Reportage de Cécilia Arbona

1 min

Qu'a représenté dans votre vie cette journée de 2011, à l'âge de 70 ans ? Et quand vous avez su que vous étiez le lauréat ?

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D'une certaine façon, je ne cacherai pas que c'est un moment très émouvant. On m'a souvent posé cette question et la première chose importante est que cela vous donne à vous, à votre laboratoire, à la thématique que vous avez développée, cela donne une certaine crédibilité. Une crédibilité certaine, nationale et internationale. 

Moi, j'ai commencé à travailler en zoologie, sur les insectes et, très longtemps, personne ne prenait cela très au sérieux. Finalement, le CNRS a permis de développer ces travaux. Et le jour où, avec les collègues, avec les interactions internationales, vous arrivez à un haut niveau, c'est reconnu, c'est un moment d'extrême soulagement ! Et par la suite, cette crédibilité vous permet d'être écouté. Je me bats souvent pour la vaccination, mais dans le grand public, si vous avez ce prix là, vous êtes davantage crédible. De même vis-à-vis des hommes politiques et quand vous demandez des soutiens pour continuer des travaux. A ce moment là, vous avez plus de chances d'être écouté, d'être soutenu.  

Vous avez eu un rayonnement personnel, puis collectif après ce prix, j'imagine. Qu'est-ce que cela vous a permis justement d'obtenir pour votre unité de recherche ? 

Au début, j'étais encore en plein dans le laboratoire. Cela a permis un soutien peut-être plus direct des autorités, mais le soutien ne manquait pas à l'époque. Cela a été important pour la thématique, de travailler sur des insectes, sur la drosophile (veut dire celui qui aime la rosée). Et d'arriver à être associé au prix Nobel de médecine était quelque chose d'assez important pour tous les gens avec qui nous travaillions au laboratoire. 

Ceci étant, humainement, on dit souvent que le prix Nobel, c'est comme la radioactivité. C'est quelque chose qu'il ne faut pas surestimer et ne pas sous estimer, il faut vivre avec. Ça vous change un peu, pas personnellement, mais cela change l'ambiance autour de vous, la façon dont on vous perçoit. Et cela vous donne un moyen d'intervenir plus positivement, de faire partie de beaucoup de jurys, de prix, d'avoir une influence qui, si vous êtes raisonnable - et j'espère l'être - vous permet de faire des choses qui n'étaient pas possible avant. 

Par exemple, pour vous et votre équipe, qu'est-ce que cela a changé ? Vous avez réussi tout d'un coup une cascade de subventions ? 

Peut-être pas directement comme ça. J'étais le premier chercheur du CNRS à avoir le prix Nobel. Beaucoup de Français l'avaient eu, mais qui étaient souvent au Collège de France ou à l'Ecole normale supérieure ou dans des institutions de ce type. Moi, j'ai été purement CNRS, de base, et donc le CNRS m'a donné la secrétaire que je peux garder au laboratoire jusqu'à la fin de mon activité. Et au niveau international, en Chine, on nous a proposé de créer un laboratoire qui porte mon nom et qui nous soutient beaucoup financièrement. Beaucoup de choses que je fais actuellement ne pourraient pas se faire sans les soutiens étrangers.  

Et vous continuez à vous intéresser aux insectes ? Avec quelle question déjà à l'époque ?

Tous les invertébrés, en dehors donc des poissons et des oiseaux, représentent 95 % des espèces animales sur Terre. Ce sont des animaux très résistants aux infections et ils transmettent beaucoup de maladies, les moustiques notamment. Et nous nous demandions, avec mon patron déjà - cela remonte, comment les insectes arrivent à être aussi résistants aux infections ? Nous voulions comprendre ce mécanisme. Rien de cela n'était connu, absolument rien. Nous sommes enfoncés dans l'étude de ce que l'on appelle aujourd'hui l'immunité innée. Avec une chose qui n'était pas connue non plus à l'époque : ce que nous avons trouvé chez les insectes vaut aussi chez l'homme est donc limité. Et la particularité chez l'homme est que cette immunité innée déclenche la réponse qu'on appelle adaptative, qui est celle qui permet la vaccination. 

Subitement, de façon totalement inattendue, ce qui est tellement beau dans ces histoires-là, on se trouve un peu au carrefour de toute une série de choses. Pour donner un exmple, j'ai fait plusieurs conférences en Italie, il y a deux semaines, sur le Covid, alors que je n'ai jamais travaillé sur le Covid. Mais finalement, on s'est rendu compte que dans la réponse immédiate au Covid, l'immunité innée intervient. Elle fait une première défense, mais qui fait aussi des maladies, des inflammations graves, tout cela remonte à l'immunité innée. Ensuite vient la deuxième réponse qui permet la vaccination. 

C'était quelque chose de passionnant, tout à fait inattendu, très fondamental. Et au début, peu de gens croyaient que c'était intéressant.  

Et vous, qu'est-ce qui a fait que vous vous êtes intéressé à ces insectes ? C'est par votre père professeur ? 

Effectivement, je l'accompagnais, il faisait beaucoup ce qu'on appelle de la faunistique, aujourd'hui on parle de biodiversité, et je l'ai accompagné sur le terrain parce qu'il était professeur d'histoire naturelle à Luxembourg. 

Les insectes représentent le groupe le plus important et c'était le moins bien connu au Luxembourg. On ne connaissait pas beaucoup la distribution des insectes, la bio distribution, comme on dit aujourd'hui. Ce sont des groupes intéressants et très beaux. Mon père, en plus, peignait des insectes. Nous avons des dizaines d'images d'insectes encore aujourd'hui dans notre logement, des peintures qu'il avait réalisées. 

Et votre père a-t-il cru en vos thèmes de recherche ? Pouvait-il s'attendre à ce que plus tard vous décrochiez le Nobel avec ces petites bêtes ? 

Je ne pense pas. Mon père faisait de la biologie, de la zoologie descriptive et nous, ce que nous avons fait, c'est de l'expérimental. Il n'était pas convaincu au début. Malheureusement, il était décédé depuis une dizaine d'années quand j'ai eu le prix Nobel. Cela lui aurait fait énormément plaisir, c'est évident.  

Aujourd'hui, monsieur Hoffmann, ce prix Nobel vous oblige-t-il, quelque part, à continuer votre carrière, de chercher ? 

C'est un peu cela qui me fait vivre. Pour l'intérêt que cela a dans ma vie, à côté de la vie familiale et des amis. Mais je continue à travailler tout le temps dans le domaine, de façon expérimentale, et dans des lectures, écritures, conférences.  

Mais je me sens très heureux. Indépendamment des prix Nobel.

Et dans cette année particulière de pandémie, vous sentez-vous utile aujourd'hui ? Votre voix compte dans cette pandémie mondiale ?  

Oui, je crois, sincèrement. Je ne veux pas exagérer non plus parce qu'il y a beaucoup de gens qui travaillent sur ces questions là en France et ailleurs. Nous ne travaillons pas directement à ce sujet. En revanche, oui, dans la mesure où les gens se rendent compte aujourd'hui que l'immunité innée est au départ, c'est la première réaction vis-à-vis du Covid, et ensuite, elle enclenche l'autre qui permettra la vaccination. Si vous avez ce type de prix, vous avez une crédibilité vis-à-vis des gens de ce secteur.  

Mais je ne veux pas me flatter, je suis assez prudent et assez modeste aussi. Je dis simplement, je suis absolument convaincu que très rapidement, on parle de quelques mois, on va disposer de vaccins. Et un de mes rôles est de donner un peu d'optimisme aux gens quand je fais des conférences, mais aussi de leur expliquer l'importance d'utiliser le vaccin et de se faire vacciner. Et ce n'est pas gagné. Au moins le tiers des gens sondés disent qu'ils vont refuser le vaccin. C'est une tragédie.