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Julia de Ipola, Marta Fraile, David Hockney… Une lecture de genre ?

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Vivons-nous une période d’un genre inédit ?
Vivons-nous une période d’un genre inédit ?
© AFP - Gabriel Bouys

La Revue de presse des idées. Les soignantes, les caissières, les femmes de ménage… sont en première ligne face au Coronavirus. La crise sanitaire est-elle vécue de la même manière par les hommes et par les femmes ? Vivons-nous une période d’un genre inédit ?

Ce vendredi, comme les jours précédents, beaucoup des tribunes sur la crise en cours sont tenues par des hommes : les prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, dans Le Figaro, ou Paul Krugman dans le New York Times. Les intellectuels Francis Fukuyama, Achille Mbembe et Peter Frankopan dans Le Point. Beaucoup de « ils », très peu de « elles ». Pourquoi si peu de femmes pour analyser quotidiennement une crise mondiale alors même qu’il est possible d’en faire une lecture féministe ?

Crise de genre

Dans le quotidien belge Le Soir, une quinzaine d’universitaires souhaitent ne pas oublier que ce que nous vivons est aussi une « crise de genre ». Pourquoi ? Parce que la période réactive des slogans féministes telles que « le privé est politique », « à travail égal, salaire égal » ou bien « travailleurs de tous pays, qui lave vos chaussettes ? ». « Il est donc essentiel de lire la crise actuelle avec des lunettes de genre. En effet, cette crise n’est pas la même pour les hommes et pour les femmes. Elle remet en cause les avancées des dernières décennies et, si rien n’est fait, elle creusera davantage les inégalités. Il s’agit bien « d’éviter que les femmes et les précaires ne soient les grand·es perdant·es du (dé)confinement. »

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Vivons-nous une période d’un genre inédit ? C’est la question que pose, dans Le Grand Continent Julia de Ipola. Elle note que depuis le début du confinement, la question des violences conjugales, des freins mis à l’IVG pendant cette période et le fait que les emplois de la fonction publique hospitalière soient tenus à 78% par des femmes ont été traitées séparément. Se référant à l’historienne Joan Scott, Julia de Ipola rappelle que « la question de la masculinité présupposée mais niée, cachée ou inconsciente de l’individu abstrait sujet de droits reste un prisme intéressant pour saisir un certain nombre de problématiques liées au genre nées de la pandémie du Covid-19. » Dans cette longue analyse en dix sujets de discussion (vulnérabilités, tâches ménagères, violences conjugales, corps dans l’espace public…), Julia de Ipola insiste sur deux points qui structurent l’ensemble de sa réflexion : 

« Tout d’abord, la prise de décisions dans le cadre de l’épidémie ne tient pas suffisamment compte – ou ne le fait que dans un deuxième moment – des difficultés auxquelles les femmes se voient spécifiquement confrontées dans un contexte de confinement. (…) D’autre part, un certain nombre de problématiques traditionnellement mises en avant par la population féminine – et par les mouvements féministes en particulier – apparaissent dans toute leur évidence lorsqu’elles touchent, désormais, l’ensemble de la société. » 

Avant de conclure : « au-delà des façons de gérer les problèmes liés au genre pendant la durée de cette épidémie, nous pouvons souhaiter que ces questions soient dorénavant traitées en amont par les pouvoirs publics. »

Premières lignes féminines 

Cette analyse de genre de la crise du coronavirus est également partagée par Cécile Andrzejewski de Mediapart. Elle rappelle que « les premières lignes sont des femmes, souvent invisibles, et toujours très mal payées. (…) Les chiffres parlent d’eux-mêmes : elles représentent presque 98% des aides à domicile et des aides ménagères, 89 % des aides-soignantes, 88 % des infirmières, près de 80 % des caissières … ». La plupart d’entre elles assurent leur poste pendant la crise, ce que commente la philosophe Sandra Laugier : « Les travailleuses du care ont toutes le réflexe de dire qu’elles ne peuvent pas faire autrement. Il y a une dimension morale très forte dans ces métiers. »

Une gestion différente

Elles sont également à leur poste et sont devenues sujets de discussion depuis le début de la semaine. Comme le titre la revue de presse du quotidien suisse Le Temps, « Les leaders qui montrent la voie dans la lutte contre le Covid-19 sont souvent des femmes, mais il y a débat. » 

Le magazine économique Forbes a en effet noté en début de semaine que certains pays où la pandémie avait moins sévi, comme l’Islande, la Nouvelle-Zélande, Taïwan, Hong-Kong ou l’Allemagne, étaient gouvernés par des femmes. 

Le risque est grand de tomber dans l’essentialisme, soulignent certaines tribunes. Mais le quotidien espagnol El Pais comme le principal journal argentin Clarin portent une grande attention à cette question. Marta Fraile, dans El Pais, note que :

« Dans la bande originale de la gestion de la crise du coronavirus, la langue masculine dominante, si courante en matière politique, sonne à plein volume. Les métaphores que l'on entend souvent sur la propagation de la pandémie se réfèrent à la guerre, à l'offensive, au combat ou à la résistance dans la lutte contre le coronavirus. (…) Gérer les crises majeures nécessite de la détermination, de ne pas avoir peur des conflits et de prendre des décisions risquées et, dans des circonstances exceptionnelles, d'avoir une main lourde. Et à cette figure expéditive qui décide sous pression, nous avons tendance à mettre un visage ou un nom masculin. » 

Pourtant Marta Fraile se dit convaincue « par le style de leadership de ces femmes. Un style qui les relie davantage à la citoyenneté pour laquelle elles gouvernent. Et, plus important encore, leurs décisions semblent être plus efficaces. Si vous n’y croyez pas, consultez le site du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies. Le nombre d'infections et de décès dans les pays où les femmes gouvernent parlent d'eux-mêmes. Est-ce juste une coïncidence ? »

En sortir différent.e.s ?

Dans Clarin, c’est une cinéaste et avocate, Cristina Motta, et un professeur de relations internationales, Juan Gabriel Tokatlian, qui poursuivent ensemble cette réflexion depuis l’autre côté de l’Atlantique. Et regardent en priorité deux figures du continent, Donald Trump et Jair Bolsonaro, qui, dans la crise ont affiché arrogance et insouciance. Comme ce personnage d’un roman de Joyce Carol Oates, dépassé par sa masculinité. Mais il faut se souvenir, disent les auteurs de cette tribune, que les hommes « ne sont pas que les bénéficiaires du patriarcat. Comme s'ils n'avaient pas souffert des préceptes d'agressivité, d'invulnérabilité, d'invincibilité et d'inaccessibilité que le patriarcat leur imposait. (…) Le temps viendra où l'avancée de la pandémie les dépassera tous et ils seront ainsi vaincus par la force des événements. Peut-être que la force des faits est capable de mettre en évidence le niveau d'aliénation auquel mène ce mélange fatal de masculinité compulsive, d'idéologie et de pandémie. »

C’est ce qu’espèrent également les signataires d’une tribune dans le quotidien italien Corriere della Sera. Il faut reconstruire la société d’après en donnant un rôle central aux femmes expliquent Maurizia Iachino et Alessia Mosca. « Même dans l'expérience dramatique du Coronavirus, nous avons compris que chaque aspect de notre vie a des accents différents pour les hommes et les femmes : pour cette raison, les décisions politiques doivent toujours être prises en accordant une attention particulière à ces différences, sous peine de creuser les disparités déjà existantes dans notre société. (…) Il est nécessaire de porter une attention plus soutenue à ces questions aujourd'hui afin que tous les thèmes et toutes les actions soient décidés en tenant compte de la perspective de genre, précisément parce que, malheureusement, jusqu'à présent il n'en était pas ainsi. C'est la raison pour laquelle il est essentiel que dans toutes les équipes spéciales de gestion des crises et de la reconstruction, dans le retour à une phase à nouveau "normale", les femmes soient présentes de manière significative. Nous pensons que cette présence doit s’accompagner d'un programme très clair, avec la définition d'actions et de priorités concrètes partagées avec les femmes, visant principalement à essayer de minimiser les risques d'aggraver les inégalités entre les sexes. »

Lumineux printemps 

Changer tout, c’est ce que souhaite aussi, dans Le Figaro, Ruth Mackenzie, directrice artistique du Théâtre du Châtelet et amie du peintre David Hockney, qui vit son confinement en Normandie. Elle dit de lui : « David n’a pas peur d’être un artiste, se soucie profondément de l’art, de ce qu’il se passe et des enjeux de la nature. Cette crise du COVID-19 implique de changer tout dans la marche du monde. C’est donc son moment. » Et, pour nous le prouver, Le Figaro nous offre la lettre de David Hockney à Ruth Mackenzie, écrite depuis la Normandie, et lue hier sur France Inter. Une lettre qui accompagne des dessins lumineux, aux couleurs éclatantes, magnifiant les arbres en fleurs au printemps. Elle se termine ainsi : 

« Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce tourbillon de nouvelles effrayantes ? Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie me va, j’ai quelque chose à faire : peindre. Comme des idiots, nous avons perdu notre lien avec la nature alors même que nous en faisons pleinement partie. Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer ? J’ai 83 ans, je vais mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie. Amitiés, David Hockney »

Bon week-end.

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