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Kalypso Nicolaïdis : "L’ambition première de l’UE devait être de devenir la gardienne du long terme"

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La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen Charles Michel donnent une conférence de presse après une vidéoconférence des dirigeants du G7 sur la COVID-19, Bruxelles, le 16 mars 2020.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen Charles Michel donnent une conférence de presse après une vidéoconférence des dirigeants du G7 sur la COVID-19, Bruxelles, le 16 mars 2020.
© AFP - Kenzo Tribouillard

Coronavirus, une conversation mondiale. Kalypso Nicolaïdis est professeure de relations internationales à l'Université d'Oxford et chercheuse à l’European Studies Centre du St Antony's College. De nationalité française, grecque, et récemment britannique, elle vit au Royaume-Uni depuis une vingtaine d’années.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en   ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd’hui, la politologue Kalypso Nicolaïdis revient sur la gestion de la crise sanitaire par l’Union européenne et tire les premières leçons pour l’après-crise. 

À lire : Nancy Fraser : "Aux États-Unis, l'épidémie met en lumière les problèmes systémiques et structurels"

Inertie européenne ? 

Contrairement aux États qui seuls exercent une autorité coercitive légitime, l'Europe n’a pas vraiment les moyens d’agir dans l’urgence. Elle a seulement le pouvoir, qui est précieux, de réunir les États autour d’une table. Pour sûr, dès le début de la crise, la Commission et le Conseil Européen auraient pu mieux organiser la solidarité qui découle de la logique de réciprocité diffuse qui est propre à l’UE : quand un pays peut en aider un autre qui en aide un troisième, ou quand on peut donner des respirateurs à son voisin aujourd’hui en échange de personnel médical demain, il semble logique de coopérer – surtout quand la situation peut se renverser en quelques semaines. Mais quand l’incertitude est telle que l’on ne peut même pas évaluer les risques liés à différentes options, on garde ses réserves chez soi, c’est logique. 

Le rôle de l’UE est de compenser le manque de confiance et de solidarité à l’échelle européenne par des mécanismes de coordination qui rationalisent cette réciprocité diffuse.

Entre interdépendance ou autonomie, la question du commun.

Il faut mettre davantage de ressources en commun quand il s’agit d’exploiter des économies d’échelle, par exemple pour développer ou acheter dans l’urgence des nouveaux tests ou vaccins. Mais il faut se garder de penser que la nécessité d’Europe implique forcément une échelle européenne. 

Deux logiques, toutes deux légitimes, se combinent en Europe et continueront à le faire, différemment au fur et à mesure que nous avancerons dans cette crise. 

Il y a d’abord la logique évidente de l’interdépendance et de la coopération, travailler ensemble pour trouver les remèdes sanitaires et  économiques qui nous permettront d’en sortir. Cette logique-là est avant tout globale, celle de « l’unification microbienne du monde » par la maladie, pour faire écho à Emmanuel Le Roy Ladurie, comme nous en avons pris conscience pour la première fois avec la crise du choléra en 1851. 

Mais il y a aussi la logique des cercles d’autonomie différenciés. Elle s’explique par l’hétérogénéité des situations, tant au niveau local qu’international. En France, on voit bien que les différentes régions ont des vulnérabilités et des capacités différentes face au virus. De même entre les pays, nos sociétés ont des rapports très différents à la puissance régalienne, ne répondent pas toutes de la même manière aux questions posées par la distanciation sociale, le niveau légitime d’atteinte aux libertés individuelles ou le rôle de la police. 

Les cercles d’autonomie optimale se forment et se reforment au gré des circonstances et des règles, mais aussi en fonction de critères sociaux plus fondamentaux. 

L’autonomie de survie se réinvente d’abord dans les unités de base du confinement que sont la famille ou l’individu (j’ai la chance d’avoir des enfants adolescents  qui la rende bien vivable). Elle s’organise ensuite  au niveau des voisinages, des métropoles, des régions transfrontalières, des États bien sûr et au niveau européen (quand besoin est). Les États membres essaient d’apprendre les uns des autres mais en fin  de compte ils auront raison d’adapter les solutions à leurs réalités locales. 

Ici comme ailleurs, l’UE doit organiser sa diversité. 

Il n’est donc pas surprenant qu’elle réagisse au jour le jour, semaine après semaine, fasse un travail d’apprentissage collectif de cette relation entre nos cercles d’autonomie et nos cercles d’interdépendance. Espérons que ce faisant, elle saura rattraper le temps perdu.

Relancer l'économie en Europe

Les cercles principaux d’autonomie sont bien sûr les États avec leur force de frappe fiscale nationale – proche de la moitié du PNB européen contre moins d’un pour cent pour l’UE. Comme on l’a vu, en temps d’urgence économique, les États peuvent décider quasi instantanément de déployer des fonds pour aider les entreprises et les  particuliers. La Commission n’a pu briller que par son pouvoir négatif : lever les contraintes budgétaires associées à l’union monétaire – c’est à dire en fait réaffirmer la primauté des cercles d’autonomie que sont les États. 

Au-delà, la question qui se pose pour les semaines et les mois à venir est de trouver un équilibre entre nos deux logiques : celle d’une Europe qui est là pour renforcer le pouvoir d’action autonome des États en leur permettant de s’endetter d’avantage (par exemple en empruntant auprès du mécanisme de stabilité mais avec une conditionnalité radicalement atténuée, ou auprès de la Banque européenne d’investissement, ou grâce aux achats de la Banque Centrale Européenne)  ; et celle d’une Europe qui traduit notre interdépendance économique par des instruments partagés, avant tout, par un budget européen adapté, comprenant par exemple un fonds européen d’assurance chômage. 

Peut-on enfin aller jusqu’au bout de cette logique en mutualisant ces nouvelles dettes grâce à des « corona bonds », ou comme certains d’entre nous l’avons préconisé, des « Renaissance bonds » ? Cette discussion ne fait que commencer. Malheureusement, les vieux réflexes dont nous avons été témoins lors de la crise de l’Euro concernant la  peur de l’« aléa moral » émergent à nouveau aujourd’hui, qui voudraient que cette mutualisation soit une incitation pour les cigales du Sud à dépenser l’argent des fourmis du Nord. Mais l’argument, déjà bancal à l’époque, ne tient vraiment plus dans les circonstances actuelles d’une  « crise symétrique  à effets asymétriques ». Les antis « eurobonds » purs et durs comme le premier ministre néerlandais nous disent que le risque n’est peut-être pas celui de récompenser des gouvernements irresponsables par le passé, mais dans le futur.

Avec ces procès d’intention, ce qui est mis en procès, aujourd’hui, c’est notre avenir commun.

"Le problème du bouc émissaire"

Cette  question me préoccupe profondément. Je pense effectivement que la mythologie grecque peut nous aider à lire le présent car nous vivons dans une sorte de laboratoire tragique où le sacrifice présente un double visage. 

Il y a le sacrifice héroïque de tous ceux qui sont prêts à perdre la vie pour aider les autres, en particulier le personnel soignant. Et, à côté de ce sacrifice de soi, resurgissent les vieux réflexes qui consistent à sacrifier l’autre, le bouc émissaire, qui va pouvoir porter le fardeau d’une société déboussolée. 

Pour Donald Trump, la faute vient alternativement du virus chinois, européen ou de l’Organisation Mondiale de la  Santé. On montre du doigt les personnes asiatiques, les réfugiés, les étrangers qui seraient sûrement « porteurs ». Demain, ce sera la faute de  jeunes qui prennent le confinement trop à la légère, ou des personnes âgées dont les vies nous auront trop coûté, ou des fonctionnaires qui n’auront pas bien fait leur travail. Comme  l’expliquait l’anthropologue René Girard, les sociétés qui sont en prise à une violence mimétique, quelle qu’en soit la  source, ont besoin de faire porter le poids de cette violence sur certains groupes ou individus qui vivent en notre  sein, de préférence « pas tout à fait les mêmes, pas tout à fait autre ». Les Grecs anciens, à travers la figure de Thésée vainqueur du Minotaure par exemple, ont voulu signifier qu’il fallait arrêter de chercher des victimes sacrificielles. 

Malgré cette prise de conscience très ancienne, le réflexe du bouc émissaire semble rester la marque de fabrique civilisationnelle de l’Homo Sapiens. 

Au sortir de la crise,  une nouvelle temporalité en Europe ?

Je  crois qu’il s’agira en particulier pour les Européens de changer de  registre temporel. Serons-nous capables de passer d’une logique de l’urgence à une logique du long terme ? 

On n’a pas besoin de bouc émissaire quand l’énergie collective est tournée vers l’avenir.

Il me semble que l’ambition première de l’UE devait être de devenir, aux yeux de ses citoyens, la gardienne du long terme, y compris en investissant massivement dans la prévention des crises à venir et dans la résilience collective. Ce qui demande que l’UE change de raison d’être pour mettre dorénavant l’accent sur la gestion du temps après avoir jusqu’à présent privilégié la gestion de l’espace. 

Il faudra bien prendre conscience qu’une crise sanitaire comme celle que nous traversons est le produit des dégâts écologiques dus à notre mode de vie et au développement excessif des systèmes de production agroalimentaires. Concrètement, il faudra évaluer l’impact de chacune des politiques européennes  (politique agricole, de santé…) sur un an, cinq ans, dix ans, cinquante ans même. 

Quant aux citoyens européens, ils doivent apprendre collectivement à penser le projet européen comme l’espace où la conversation démocratique porte sur le long terme et les choix sociétaux qui y sont liés, y compris quand il s’agit de redéfinir le rapport entre puissance publique et société. La démocratie nationale étant par essence de court terme, utilisons l’Europe pour inventer une démocratie transnationale, transgénérationnelle et radicalement participative.

Le site de Kalypso Nicolaïdis. Son dernier livre est paru l’été dernier et s’intitule, Exodus, Reckoning, Sacrifice : Three Meanings of Brexit (Unbound, 2019). 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.