Publicité

Kazakhstan, un pouvoir sous influence

Par
Le président Tokaïev (à gauche) et l'ancien président Nazarbaïev (à droite) chantant l'hymne national lors d'une cérémonie en 2019
Le président Tokaïev (à gauche) et l'ancien président Nazarbaïev (à droite) chantant l'hymne national lors d'une cérémonie en 2019
© AFP - Aliia Raimbekova / ANADOLU AGENCY

Les manifestations d'ampleur sont inhabituelles au Kazakhstan. Et face à la colère des habitants, le régime a répondu par la force. Pourtant, pour la première fois depuis 30 ans, le pouvoir vacille. Dans ce chaos, qui dirige réellement le pays ? Le président Tokaïev ? Ou son influent prédécesseur ?

Le président kazakh Kassim-Jomart Tokaïev a choisi la manière forte pour venir à bout de la révolte populaire déclenchée le 2 janvier par la hausse du prix du gaz au Kazakhstan. L’intervention militaire de la Russie et le rôle occulte de l’ancien chef de l’État Noursoultan Nazarbaïev confirment l’opacité et la violence du régime. 

La Russie à la manœuvre

"Tirer pour tuer sans avertissement", c’est la consigne donnée aux forces de l’ordre par le président en exercice Tokaïev, coupant court aux appels au dialogue lancés par une partie de la communauté internationale. La police est autorisée à ouvrir le feu pour éliminer les manifestants qualifiés de "bandits armés". Des troupes russes sont arrivées sur place jeudi matin dans le cadre de l’OTSC - Organisation du Traité de Sécurité Collective - une structure régionale créée au lendemain du démantèlement de l’Union soviétique, destinée à garantir la défense de la douzaine d’États signataires.

Publicité

L’intervention armée de la Russie est chaleureusement saluée par le chef de l’État kazakh, qui remercie personnellement Vladimir Poutine d’avoir répondu "très rapidement et surtout de manière amicale" à son appel. Un assaut de politesse surréaliste, au moment où les morts se comptent par dizaines. Le directeur de recherche à l’IRIS Jean de Gliniasty n’est pas surpris de cette intervention militaire de la Russie. "Jusqu’à présent, les Russes avaient refusé l’intervention de l’OTSC dans les crises en Asie centrale, mais là, l’enjeu est tellement important pour eux qu’ils ont répondu à la demande des autorités du Kazakhstan", explique l’ancien ambassadeur de France en Russie. 

Le Kazakhstan représente plus de la moitié du PIB de l’ensemble des États d’Asie centrale. C’est un pays qui conserve une forte minorité russe - aux environs de 20 % - et c’est le pays où les positions commerciales de la Russie sont les plus fortes dans la région. Ils sont le premier ou le deuxième partenaire du Kazakhstan avec la Chine, c’est un pays où ils ont une énorme base de lancement qui s’appelle Baïkonour d’où ils envoient leurs satellites et dont la surface est l’équivalent de plusieurs départements français, et c’est un pays riche.

Pour la Russie, il est donc hors de question de laisser le Kazakhstan sombrer dans le chaos. 

L’ombre de l’ancien président Nazarbaïev

Premier président du Kazakhstan indépendant après l’éclatement de l’URSS, Noursoultan Nazarbaïev a régné sur le pays pendant près de trente ans, avant de laisser la place à son dauphin désigné : Jassim-Jomart Tokaïev, élu président en 2019. Cet ancien diplomate de carrière -véritablement entré en politique comme président du Sénat entre 2013 et 2019 - doit tout à son mentor auquel il ne manque jamais de rendre hommage.  

La première décision de Tokaïev en tant que président a été de débaptiser la capitale Astana pour lui donner le prénom de l’ex-chef de l’État. Une déférence appuyée, caractéristique du culte de la personnalité imposée par son prédécesseur pendant près de trois décennies. "Noursoultan Nazarbaïev a transmis les rênes du pouvoir à Kassim-Jomart Tokaïev pour un vrai départ en trompe l’œil", confirme Michaël Levystone, spécialiste de l’Asie centrale à l’IFRI.  

Nazarbaïev s’est maintenu à la tête du parti présidentiel, il s’est également maintenu en tant que président à vie du Conseil national de sécurité, la structure qui dirige les forces du pays. Il a gardé une influence très forte sur la vie politique et Tokaïev s’est retrouvé avec au-dessus de lui "le leader de la nation kazakh" qui n’était plus président mais toujours un peu président.

Dans les faits, précise Michaël Levystone, le Kazakhstan s’est retrouvé avec deux présidents, Tokaïev dans la capitale - l’ancienne Astana renommée Noursoultan - et l’autre, Nazarbaïev, dans le sud, à Almaty. Selon le chercheur de l’IFRI, Kassim-Jomart Tokaïev s’apparenterait plutôt à une sorte de super Premier ministre, chargé des questions de politique intérieure et d’économie, tandis que l’ancien président se poserait en garant de la stabilité nationale, en arbitre qui aurait aussi un pouvoir de représentation nationale. Une situation "très très particulière".

7 min

La crise rebat les cartes

Fort du soutien de Moscou, Noursoultan Nazarbaïev - 81 ans - a imposé une présidence autoritaire au Kazakhstan. Il est aussi soupçonné par ses adversaires de s’être considérablement enrichi et d’avoir fait profiter son clan des largesses de l’État. Cette pratique du pouvoir explique pourquoi la colère de la foule s’est principalement dirigée contre l’ancien dirigeant lors des émeutes de ces derniers jours, aux cris de "Dehors le vieux !", tandis que dans le sud-est du pays, à Taldykourgan, une statue de Nazarbaïev a été déboulonnée.   

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Depuis le début des émeutes, l’ex-président ne s’est pas manifesté. Des rumeurs d’une fuite à l’étranger ont même circulé. Et la répression féroce menée par le dirigeant en exercice Kassim-Jomart Tokaïev donne à ce dernier une stature d’homme fort qui plaît à ses principaux interlocuteurs étrangers, la Russie et la Chine. Les remerciements chaleureux adressés par le président kazakh à Vladimir Poutine pour l’envoi des troupes russes témoignent de cette proximité, de même que les déclarations de Pékin qui salue "les mesures fortes" prises contre les manifestants au Kazakhstan. Le président chinois Xi Jinping va jusqu’à rendre hommage à la "responsabilité et au sens du devoir" de Tokaïev. 

Le spectre de la déstabilisation

Outre leur soutien traditionnel à ce régime brutal, la réaction des dirigeants russe et chinois s’explique aussi par leur peur de voir le Kazakhstan sombrer dans un chaos susceptible de s’étendre à d’autres États de la région. "Il y a toujours le risque comme dans tous les pays d’Asie centrale que des partis islamistes prennent la main, c’est la grande crainte des autorités russes, chinoises, et du Kazakhstan", analyse Jean de Gliniasty.   

Ce qui est sûr c’est que dans les autres pays d’Asie centrale il y a des mouvements islamistes très importants, au Tadjikistan, au Kirghizistan, ou en Ouzbékistan, qui ont fait l’objet de répressions régulières et qui jusqu’à présent étaient maintenus, contenus, tenus en lisière. Et la grande crainte des autorités russes, chinoises et locales, est que ces mouvements connaissent une nouvelle impulsion suite aux évènements d’Afghanistan, avec une perméabilité avec Al-Qaïda, éventuellement Daech. C’est une crainte réelle.

L’ancien ambassadeur précise toutefois qu’il est très difficile de savoir si ces mouvements sont puissants au Kazakhstan. Est-ce la même crainte qui justifie la réaction tiède des occidentaux face aux dizaines de victimes recensées par le pouvoir kazakh et l’ordre de "tirer pour tuer" donné par le président Tokaïev ? Pour l’instant, la France et l’Union européenne ont appelé à "la fin des violences et à la retenue" tandis que Berlin demande une "désescalade et une solution pacifique".