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Ku Klux Klan : "Les têtes cagoulées, sitôt coupées, semblent toujours repousser"

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Deux membres du Ku Klux Klan portant des torches, en 1980.
Deux membres du Ku Klux Klan portant des torches, en 1980.
© Getty - Boston globes

Previously. Le film "BlacKkKlansman" de Spike Lee met en scène l'histoire d'un policier noir et la façon dont ce dernier a infiltré le Ku Klux Klan, une organisation fondée en 1865, revendiquant la suprématie blanche, et connue pour ses actions racistes et xénophobes.

L'histoire, curieusement, était assez peu connue avant que Spike Lee ne la porte au cinéma. Son film, BlacKkKlansman, récompensé du Grand Prix du 71e Festival de Cannes, retrace l'histoire vraie de Ron Stallworth, un policier afro-américain qui, en 1978, est parvenu à infiltrer le Ku Klux Klan. Cette organisation suprématiste blanche, aux membres facilement reconnaissables du fait de leurs costumes encapuchonnés, est devenue tristement célèbre en raison des nombreux lynchages dont elle s'est rendue coupable. 

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Le Ku Klux Klan, ou KKK, est fondé en 1865 à la suite de la défaite des troupes confédérées contre les unionistes. L'organisation est alors créée pour défendre, prétendument, les intérêts des Blancs, comme le racontait l'écrivain Michel Le Bris en 2009 dans l'émission Les années jungle, qui retraçait toute l'histoire du Klan : 

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Le Ku Klux Klan est né, comme le disaient ses promoteurs, six officiers sudistes de la ville de Pulaski, comme une société d'entraide pour secourir, entre guillemets, les Blancs du sud victimes des exactions des troupes confédérées, et pour défendre, toujours entre guillemets, les valeurs du sud. Le mot Ku Klux Klan vient du grec Kuklos, qui veut dire cercle. C'est un des fondateurs, James Crow, qui a l'idée de le séparer en deux mots, Ku Klux. Et comme ils sont tous Écossais, un autre suggère de rajouter "clan" et d'y rajouter un "k". Au début le développement est assez lent, c'est une myriade de petites associations locales, sans trop de liens entre elles, car l'idéologie qu'ils développent est hostile au pouvoir central, fédéral, des confédérés.  

Darwin, Ku Klux Klan et Charleston (Les années jungle, 04/08/2009)

1h 00

Le Ku Klux Klan est alors très inspiré des fraternités étudiantes qui existent en Grande Bretagne ou en Allemagne, et l'organisation se dote de rituels également inspirés des loges maçonniques. Quand l'ancien général confédéré Nathan Bedford Forrest prend la tête du KKK, en 1867, il proclame ainsi une constitution le définissant comme "une institution chevaleresque, humanitaire, miséricordieuse, patriotique" dont "le but sacré" n'est autre que "le maintien de la suprématie de la race blanche dans cette république". Conformément à l'aspect mystique dont se pare l'organisation, il crée le statut de "Grand sorcier du Ku Klux Klan", dont il s'affuble. 

Une première disparition

Rapidement, les membres du Ku Klux Klan s'emploient à terroriser et massacrer les populations noires, dont ils réfutent les droits. Chaque intervention du général Forest, orateur talentueux, déclenche des vagues de violence contre les Noirs. Les victimes subissent le fouet, sont lynchées et pendues, des hommes noirs sont castrés, des femmes noires enceintes éventrées.

Un sénateur républicain, John W. Stephens, un ancien confédéré qui après la guerre aida à organiser politiquement les populations noires de Caroline du Nord, irrita tellement le KKK que l'organisation le "jugea" en son absence et le condamna à mort. Il fut abattu alors qu'il était au tribunal, par une dizaine de membres du Ku Klux Klan. L'affaire fit suffisamment de bruit pour que le gouvernement se décide à réagir : en avril 1871, The Klan Act, est voté par le Congrès des Etats-Unis et abolit l'organisation suprématiste : plusieurs milliers de membres du KKK sont alors arrêtés. Le Ku Klux Klan disparaît peu à peu, malgré quelques mouvances survivantes, avant d'être définitivement interdit en 1877. 

La résurgence du Ku Klux Klan

Un rally du KKK, dans le Maryland.
Un rally du KKK, dans le Maryland.
© Getty - Paul Souders

C'est au sortir de la Première guerre mondiale que le mouvement renaît de ses cendres. En 1906, l'ouvrage de Thomas Dixon, The Clansman : A Historical Romance of the Ku Klux Klan, et le film qui en découle en 1915, The Birth of a Nation, redonnent au KKK une certaine forme de popularité, poursuivait Michel Le Bris : 

Un certain William Joseph Simmons, qui se prétend colonel, vétéran de la guerre hispano-américaine alors qu'il n'a jamais été que simple soldat, enthousiasmé par la vision du film de Griffith, The Birth of a Nation - qui est peut-être une date importante dans l'histoire du cinéma mais est aussi un film épouvantablement raciste - décide de recréer le défunt Ku Klux Klan. Et comme on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, il se proclame "Imperial Wizard", le sorcier impérial du nouveau Klan. 

Ce nouveau KKK promeut toujours la vertu, la moralité, le patriotisme, le protestantisme et les valeurs de la "race blanche". Si en 1915, le Klan peine à réémerger, il finit pourtant par prendre de l'ampleur : 

Il rencontre un couple diabolique, Edward Clarke et Elizabeth Tyler. Ce sont des pros de la levée de fonds, ils se sont rodés en trouvant de l'argent pour la ligue contre les saloons, qui a joué un grand rôle dans la loi de prohibition de l'alcool. Ils prennent les choses en main et engagent une armée de démarcheurs pour vendre des bulletins d'adhésion à 10 dollars : 4 dollars pour le couple, 4 pour les démarcheurs et 2 pour le Klan. 

Ouvert à tous les Américains blancs et conservateurs, le mouvement s'oppose à tout ce qui inquiète l'Amérique conservatrice : communisme, socialisme, mouvements féministes, syndicalisme, libération des mœurs, sont autant de combats à mener. Le Klan bénéficie du soutien de certaines personnalités mais aussi du vingt-huitième président des États-Unis Woodrow Wilson, ouvertement ségrégationniste, qui déclare d'ailleurs : 

Les hommes blancs ont développé un instinct simple d'auto-préservation… jusqu'à ce qu'enfin ils fassent naître un grand Ku Klux Klan, un véritable empire du Sud pour protéger le Sud du pays.

En 1920, le nouveau Klan compte ainsi plus de 5 millions de membres. Les campagnes de lynchage reprennent : Noirs et juifs sont pourchassés et assassinés, si bien qu'en 1928, le KKK est à nouveau interdit. Les lynchages ne s'en poursuivent pas moins : entre 1889 et 1940, selon les estimations du Tuskegee Institute, 3 883 personnes ont été lynchées, 90 % de ces assassinats ayant été commis dans les Etats du Sud. Quatre victimes sur cinq étaient noirs. 

La chanteuse de jazz Billie Holiday tirera une chanson de ces exactions, Strange Fruit, devenue un hymne contre la ségrégation raciale : 

Southern trees bear strange fruit (Les arbres du Sud portent un fruit étrange)                              
Blood on the leaves and blood on the root (Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines)                              
Black bodies swinging in the southern breeze (Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud)                              
Strange fruit hanging from poplar trees (Un fruit étrange suspendu aux peupliers)

Billie Holiday, une vie, une voix : Black Lady (Continent Musiques d’été, 22/07/2015)

59 min

La Seconde guerre mondiale créée des dissensions au sein de ce qu'il reste du KKK : certains membres du Ku Klux Klan se trouvent des affinités avec le régime nazi, mais l'attaque de Pearl Harbor achève de diviser les reliquats de l'organisation. En 1944, elle disparaît officiellement, achevée par sa mise en liquidation judiciaire, en raison d'impôts impayés.  

Après la seconde guerre mondiale : une organisation diminuée 

Le Ku Klux Klan ne retrouve heureusement jamais sa "gloire" d'antan. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale se créent différents groupuscules qui tentent de le raviver sans jamais parvenir à susciter l'enthousiasme. Au plus fort de son succès, en 1924, le Klan comptait 6 millions de membres. Après la guerre, il en comptera au maximum près de 40 000, en 1965.

Cela n'empêche évidemment pas les groupuscules se revendiquant du KKK d'accomplir des attentats, en posant des bombes et en assassinant de jeunes Noirs, dans une Amérique qui n'a toujours pas mis fin à la ségrégation raciale. Ce que rappelait, en octobre 1957, le journaliste Anthony Mark, dans l'émission Paris vous parle :

A New York, où les Noirs sont assez nombreux et qui n'a aucun règlement d'Etat contre la population de couleur, vous avez dans les restaurants les plus connus de petites notes au bas des pages des menus indiquant "La direction se réserve le droit d'admission". Il n'est pas spécifié ce que veut dire ce droit d’admission mais en général il s'applique d'abord aux gens de couleurs. Et dans certains hôtels il s'applique non seulement aux gens de couleurs mais aussi aux israélites.

La ségrégation raciale aux Etats-Unis (Paris vous parle, 22/09/1957)

6 min

En 1964, les Etats-Unis abolissent définitivement la ségrégation raciale. Dans les années 70, le KKK milite pour rétablir la ségrégation. C'est dans ce contexte que se déroule le film BlacKkKlansman. Prenant le parti de la caricature du Ku Klux Klan, le film n'en dénonce pas moins le racisme latent aux Etats-Unis. Il est d'ailleurs dédié à Heather Heyer, la jeune femme tuée lors des émeutes de Charlottesville en août 2017, pendant lesquelles s'étaient opposés l'extrême droite américaine, dont le KKK, et des militants anti-racistes.

Un membre du Ku Klux Klan marchant dans la rue.
Un membre du Ku Klux Klan marchant dans la rue.
- Enrique Rodriguez-Roda

Dans l'Amérique de Donald Trump, alors que le président américain évite de prendre parti en déclarant qu’il y a "des gens bien des deux côtés", le Ku Klux Klan se sent renaître. En septembre 2017, dans Concordance des Temps, Jean-Noël Jeanneney constatait : 

Les têtes cagoulées sitôt coupées semblent toujours repousser. Il faut donc s’employer à comprendre les ressorts et les avatars du Klan de génération en génération, et ce qu’ils nous disent sur les tensions géographiques, sociales et idéologiques qui n’ont pas cessé de travailler les États-Unis en profondeur.

Le Ku Klux Klan n'est pas mort (Concordance des temps, 23/09/2017)

59 min