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L'abstention : un mal européen ?

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La Slovaquie est le pays où il y a eu le plus d'abstention aux élections européennes de 2014 : seuls 13,05 % des Slovaques sont allés voter.
La Slovaquie est le pays où il y a eu le plus d'abstention aux élections européennes de 2014 : seuls 13,05 % des Slovaques sont allés voter.
© AFP - Samuel Kubani

L’abstention ne cesse d'augmenter au fil des scrutins européens. La plupart des États membres de l'Union européenne sont aujourd'hui touchés par ce phénomène. Quels sont les pays les plus touchés ? Comment expliquer que l'abstention soit plus ou moins forte en fonction des pays ? Tour d'horizon.

À chaque scrutin européen, c'est un peu la même rengaine : "L'abstention est le premier parti de France" titrent les journaux. Lors des dernières élections européennes en 2014, le taux d'abstention était en effet de 56 %,  plus du double du score du Front national arrivé en tête avec 24,86 % des voix. Cette affirmation est donc vraie à l'échelle de la France mais il faut en fait la nuancer, car les Français ne sont pas les plus mauvais élèves en terme de participation aux élections européennes. La France se situe en milieu de classement, à la 14e position. L'abstention tend également à augmenter dans l'ensemble des pays de l'Union européenne. En 1979, lors des premières élections européennes au suffrage universel, le taux de participation était en moyenne de 61,99 %. Il est passé à 42,61% lors du dernier scrutin européen en 2014. Quels sont les pays qui s'abstiennent le plus lors des élections européennes ? Quelles sont les raisons de cette abstention ? Tour d'horizon des 28 États membres de l'UE.

Vote obligatoire

Le vote obligatoire est l'une des principales explications au taux élevé de participation dans un pays. C'est le cas par exemple en Belgique, où le vote est obligatoire pour l'ensemble des scrutins depuis 1893. Les Belges qui ne vont pas voter risquent une amende qui peut aller jusqu'à 150 euros en cas de récidive. En Belgique, le taux de participation aux élections européennes oscille donc autour de 90 % depuis le premier scrutin en 1979. En 2014, 89,64 % des Belges se sont ainsi rendus aux urnes. Le Luxembourg fait également partie des pays de l'UE, où le vote est obligatoire. Dans ce pays aussi, le taux de participation est très élevé : 90,76% en 2009 et 85,55 % en 2014. Enfin, le vote est également obligatoire en Grèce, 4e pays de l'UE où les citoyens ont le plus voté en 2014.

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La Belgique est le pays qui a le plus voté lors des élections européennes de 2014 avec 89,64% de participation. Ici, dans un bureau de vote belge, à Limal, le 25 mai 2014.
La Belgique est le pays qui a le plus voté lors des élections européennes de 2014 avec 89,64% de participation. Ici, dans un bureau de vote belge, à Limal, le 25 mai 2014.
© AFP - ERIC LALMAND

D'autres pays ont mis fin à cette obligation du vote, comme l'Italie en 1993. "Cela a pu laisser une sacrée trace dans la culture civique des générations qui ont plus de 50 ans", souligne Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po et spécialiste des comportements électoraux en France et en Europe. En 2014, 57,22 % des électeurs italiens sont en effet allés voter aux élections européennes.

Frontière ouest-est

Il existe un clivage encore très marqué entre les pays de l'Europe de l'ouest et ceux de l'Europe de l'est. La plupart des pays très touchés par l'abstention aux élections européennes se trouvent aujourd'hui en Europe de l'est et ont intégré l'UE lors des vagues d'élargissement de 2004 et 2007. La Slovaquie est par exemple la plus mauvaise élève en termes de participation au scrutin européen : en 2014, seuls 13,05% des Slovaques sont allés voter. Un peu au-dessus, se trouve la République Tchèque avec un taux de participation de 18,20 % la même année. "Il y a une moindre mobilisation des électeurs dans ces pays-là, liée à des raisons historiques profondes : l’expérience du communisme, le vote n’a pas le même statut, l'instabilité partisane depuis la fin de la Guerre froide. Enfin, le système partisan a beaucoup évolué, les partis sont transformés ; cela ne favorise pas l’ancrage du vote à l’est", explique Olivier Rozenberg, politologue, spécialiste des questions européennes. "Ce sont des pays qui ont été marqués par un régime autoritaire, un régime soviétique où la pratique du vote a été délaissée et n'avait plus beaucoup d'intérêt", complète Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en Sciences politiques à l'université de Montpellier et spécialiste des questions européennes. 

La plupart des pays, où le taux de participation est le plus bas, ont intégré l'UE à partir de 2004.
La plupart des pays, où le taux de participation est le plus bas, ont intégré l'UE à partir de 2004.
© Visactu

Une fois que des référendums d'adhésion ont été organisés dans ces pays de l'est européen, "il y a une chute du sentiment favorable à l'Europe dans la plupart de ces pays", selon Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof. En 2003, soit un an avant l'arrivée de dix nouveaux pays au sein de l'UE, des référendums sont organisés pour que les citoyens valident ou non l'adhésion de leur pays à l'UE. En Slovaquie, 52% des électeurs participent alors au référendum et le "Oui" l'emporte à 92,5%. En 2014, c'est dans ce pays que le taux de participation au scrutin européen est pourtant le plus bas. De même en Slovénie : 60% des électeurs slovènes participent au référendum d'adhésion en 2003 et près de 90% d'entre eux votent en faveur de l'entrée de la Slovénie au sein de l'UE. Lors des dernières élections européennes, la Slovénie se classait également parmi les moins bons élèves en terme de participation, avec un taux de 24,55%. Comment expliquer cette différence entre la participation lors d'un référendum d'adhésion à l'UE et celle lors d'élections européennes ? "Il y a une part de déception de voir que l'UE n'a pas réglé tout un tas de tensions politiques post-transition démocratique, cela n'a pas réglé la question du pouvoir d'achat et des grandes inégalités sociales", souligne Bruno Cautrès.

À l'inverse, l'abstention est moins élevée dans les pays fondateurs de l'UE, comme la France, l'Italie ou l'Allemagne, qui sont issus "d'une matrice historique de la deuxième Guerre mondiale et de la réconciliation franco-allemande", selon Bruno Cautrès. "Nous ne sommes pas inscrits exactement dans la même histoire du continent européen, eux et nous", affirme le chercheur CNRS au Cevipof. Cette analyse reste à nuancer avec l'exemple des Pays-Bas, qui font également partie des pays fondateurs de l'UE. Lors du dernier scrutin européen en 2014, 37,32% des Hollandais se sont rendus aux urnes pour élire leurs eurodéputés.

Une moyenne européenne en trompe-l’œil

L'arrivée des douze pays de l'est, lors des vagues d'élargissement de 2004 et 2007, a fait chuter le taux de participation moyen aux élections européennes. "Il y a eu une forte augmentation de la moyenne de l’abstention au moment de l'élargissement", souligne Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en Sciences politiques à l'université de Montpellier et spécialiste des questions européennes. L'écueil, selon Bruno Cautrès, est donc de calculer le taux de participation moyen, en prenant "la moyenne agrégée de l’ensemble des pays membres de l’UE comme si cet ensemble était homogène depuis le début". Il faut donc "impérativement séparer les pays qui sont là depuis le début et les pays qui ont rejoint l'UE après".

"La moyenne européenne est une donnée à prendre avec prudence : quand vous isolez les pays qui participent aux élections européennes depuis le début, c’est-à-dire les 9 pays qui étaient là en 1979 auxquels vous pouvez ajouter la Grèce qui rejoint l'UE en 1981 et qui va organiser des élections dans la foulée, vous pouvez voir que la chute de l’abstention est peut-être moins impressionnante qu’elle n’en a l’air", précise Bruno Cautrès. 

En 2014, le taux de participation moyen était de 42,61% lors des élections européennes, contre 42,97% en 2009.
En 2014, le taux de participation moyen était de 42,61% lors des élections européennes, contre 42,97% en 2009.
© Visactu

Les résultats des dernières élections européennes en 2014 donne le "sentiment d'une profonde et massive chute de la participation", selon Olivier Rozenberg. Pour atteindre un calcul plus juste, ce politologue, spécialiste des questions européennes, propose de mettre de côté la Belgique et le Luxembourg, les deux pays où l'on vote le plus, ainsi que les onze anciens pays communistes, où les électeurs ne votent presque pas. L'écart entre la moyenne de participation de 1979 (à 7 pays) et celle de 2014 (à 15 pays) est de six points. "Il n’y a pas une tendance à l’indifférence qui serait de plus en plus marquée vis-à-vis des élections européennes. C’est vrai qu’elles font moins participer les citoyens que les élections locales, mais pour autant il est faux de dire qu’il y aurait une désaffection spécifique au fur et à mesure du temps vis-à-vis de ces élections là", affirme Olivier Rozenberg.

Calendrier électoral et modes de scrutin

Le calendrier électoral peut également influencer la participation lors d'un scrutin européen. "Est-ce que les élections européennes sont juste avant, après ou à mi-chemin d'une élection majeure ?", interroge Bruno Cautrès, spécialiste des comportements électoraux en France et en Europe. En France, par exemple, le scrutin européen a lieu deux ans après l'élection présidentielle. "Nous sommes dans une logique qui ressemble aux mid-terms aux États-Unis : ce sont des élections faiblement mobilisatrices qui vont plutôt favoriser un vote sanction pour faire passer un premier message à l’équipe qui est au pouvoir", analyse Bruno Cautrès.

Autre donnée qui peut avoir des conséquences sur le taux de participation : le vote simultané. Si un autre scrutin est organisé le même jour que les élections européennes dans un pays, la participation tend à augmenter. Le 25 mai 2014, en Lituanie, il y avait par exemple à la fois le second tour de la présidentielle et les élections européennes. Cette année-là, 47,35% des Lituaniens sont allés voter aux élections européennes. De même en Grèce, où le deuxième tour des élections locales ont eu lieu en même temps que les élections européennes le 25 mai 2014. "Comme les électeurs sont là pour voter, ils ne vont pas voter que pour l’un des deux scrutins", analyse Olivier Rozenberg, chercheur au Centre d'études européennes et de politique comparée de Sciences Po. Cette année, l'Espagne et la Belgique seront également concernées par ces votes simultanés : le 26 mai 2019, les Espagnols voteront pour les élections municipales, régionales et européennes ; les Belges pour les élections législatives fédérales, régionales et les européennes. Enfin, les Roumains sont également appelés par leur Président à un référendum le 26 mai, pour ou contre la réforme controversée de la justice initiée dans le pays par le gouvernement.

Enfin, selon Olivier Rozenberg, certains modes de scrutin peuvent inciter les électeurs à aller voter. Dans des pays comme l’Italie, la Grèce, le Danemark ou encore la Suède, il existe un système de vote préférentiel, c'est-à-dire que les listes sont ouvertes. "Vous choisissez votre liste et au sein de cette liste, vous entourez le nom des candidats que vous voulez ou vous raturez le nom des candidats que vous ne voulez pas", explique le politologue. La moitié des députés au Parlement européen sont élus grâce à ce mode de scrutin.

Le vote préférentiel favorise un peu plus la participation car cela donne un rôle plus actif au citoyen.                                            
Olivier Rozenberg, politologue