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L'Académie française est-elle encore utile ?

Par
Amin Maalouf, lors de son entrée à l'Académie française, en juin 2012.
Amin Maalouf, lors de son entrée à l'Académie française, en juin 2012.
© AFP - François Guillot

PREVIOUSLY. En qualifiant l’écriture inclusive de “péril mortel”, l’Académie française est revenue sur le devant de la scène médiatique. Pour chaque problématique qui a trait à l’orthographe ou la grammaire, cette institution tricentenaire est appelée à donner son avis. Mais est-elle toujours aussi nécessaire ?

L’Académie française est une habituée des polémiques. Qu’il s’agisse d’une réforme orthographique portant sur l’aspect obligatoire ou non des accents circonflexes ou bien qu’elle se prononce sur la féminisation des fonctions et des titres, ses prises de position ne manquent jamais de provoquer le débat. Le plus récent exemple en est sa dénonciation de l’écriture inclusive, qualifiée de rien de moins qu’un “péril mortel”. Si la formule est excessive, c’est sans doute parce que l’Académie y a vu une menace pour sa mission plusieurs fois centenaire de “travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences.”

A lire aussi : Dominique Bona, de l'Académie française : "L'écriture inclusive porte atteinte à la langue elle-même"

Garante de la langue française depuis 1635

Fondée en 1635 par Louis XIII, la création de l’Académie française marque pour la première fois l’importance de la langue dans l’organisation de la société. “L’une des plus glorieuses marques de la félicité d’un État est que les sciences et les arts y fleurissent, et que les lettres y soient à l’honneur aussi bien que les armes” précisent les lettres patentes du monarque - l’équivalent de décrets, qui marquent alors la fondation de cette nouvelle institution. L’Académie française est créée sous l’impulsion du Cardinal de Richelieu, qui était alors “le chef et protecteur” de l’Académie, une fonction maintenant exercée par le Chef de l’Etat.

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Pour assurer sa bonne marche, l’Académie est constituée de 40 membres, appelés les “Immortels”, un titre qui trouve son origine dans la devise gravée sur le sceau donné à l’Académie par Richelieu : “A l’immortalité”. Elus par leurs pairs, leur fonction importe finalement peu : il peut s’agir d’hommes de lettres, de sciences ou d’Etat, pour peu qu’ils aient contribué à la langue française. Si l’Académie est d’abord plutôt ouverte aux “prélats et grands seigneurs”, les Immortels se diversifient au fil du temps. Voltaire puis d’Alembert marquent l’arrivée des gens de lettres au sein des membres de l’Académie.

Huit dictionnaires et demi

Plusieurs missions sont confiées aux Immortels, qui doivent rédiger quatre ouvrages : une rhétorique, une poétique, une grammaire, et un dictionnaire. Les deux premiers ne verront jamais le jour, et il faudra à l’Académie 296 ans pour publier sa première “Grammaire”, en 1932. L’ouvrage est très décrié et rapidement oublié. L’Académie a plus de succès concernant son dictionnaire : sa première occurrence est publiée en 1694 et est suivi de huit autres éditions. La neuvième et dernière est encore en cours de publication.

"Le Dictionnaire de l'Académie Françoise dédié au Roy"
"Le Dictionnaire de l'Académie Françoise dédié au Roy"

Au XVIIIe siècle, l’Académie a joué un rôle très important, expliquait l’historien Olivier Ihl en mai 2008, dans Du Grain à Moudre. Elle était portée par le siècle des Lumières : il y a eu trois éditions du dictionnaire et deux réformes de l’orthographe extrêmement importantes" :

L'Immortalité touche-t-elle à sa fin ? (Du Grain à Moudre, 23/05/2008)

55 min

Les différentes éditions du dictionnaire portent en effet des réformes orthographiques majeures, qui modèlent la langue française. Ainsi, en 1740, avec la 3ème édition, un tiers des mots change d'orthographe et les accents font leur apparition : "throne” ou “escrire” deviennent ainsi “trône” et “écrire”. Près d’un siècle plus tard, en 1835, la réforme de l’orthographe française, accompagnée du 6ème dictionnaire, statue sur la conjugaison : le -oi devient -ai, étoit devient donc était.

"Si demain l’Académie disparaît, on ne s’en rendra pas compte"

Force est de constater que l’Académie française n’a plus aujourd’hui le même statut. “Ca n’est plus la question ! poursuivait d’ailleurs le poète et philosophe Michel Deguy, toujours dans Du Grain à Moudre. La question est que cette fonction n’a plus lieu, il n’y a plus de rôle normatif de l’Académie. Ça n’intéresse pas grand nombre de bons écrivains, parce que cette espèce de gloire, de réputation, de rôle social fondamental qu’il y a eu pendant des siècles, tout simplement n’a plus lieu.“

Aujourd’hui, la mission de l’institution est en effet de “contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres” : l’Académie a donc un rôle d’autorité morale, mais elle n’a plus d’autorité normative. Seule lui reste pour fonction d'approuver ou non la publication au Journal officiel d'équivalents francophones de termes techniques étrangers.

A réécouter : D'Académie Française à républicain... une adaptation du "Dictionnaire des idées reçues" de Flaubert

Le rôle tranche profondément avec l'influence qu'a pu avoir par le passé l'Académie française. Si depuis sa création, l'institution a toujours été mise en doute, elle n’en a pas moins fait figure d’autorité pendant des siècles, quand seuls quelques lettrés étaient en mesure de s’y opposer. C'est entre autres l’accès massif de la population à l’éducation, couplé à la professionnalisation des sciences du langage, qui ont achevé de déposséder l'institution du monopole de la normalisation du langage. Signe des temps, il n’y a d’ailleurs eu aucun linguiste à l’académie depuis le décès du philologue Gaston Paris, en 1903.

L’Académie “a commencé à être très contestée au XIXe siècle, quand il y a eu les premières sociétés savantes en linguistique, des contre-propositions de réforme de l’orthographe, etc. Après leur dernier dictionnaire de 1935, l'Académie a décliné, et leur première grammaire a été tellement attaquée et tournée en ridicule que ça a un peu été le coup de grâce”, raconte Maria Candea, enseignante-chercheuse en linguistique et sociolinguistique à l’université de Paris 3 et autrice de l’ouvrage L'Académie contre la langue française.

Gravure de la séance de l'Académie française du 23 avril 1868, publiée "L'Univers illustre" en 1868.
Gravure de la séance de l'Académie française du 23 avril 1868, publiée "L'Univers illustre" en 1868.
© AFP - leemage

Pourtant, curieusement, l’Académie semble toujours être considérée comme responsable du bon fonctionnement de l’orthographe et de la grammaire française, alors même que leur dernier dictionnaire en date, débuté en 1986 et publié en plusieurs volumes, n’est pas terminé, couvrant jusqu’ici les mots de “A” à “Quotité”. “Il faut reconnaître que l’Académie réussit bien ses coups de comm’, poursuit Maria Candea. Comme il y a des gens connus et que le titre d’académicien donne des entrées dans les médias, on les entend et ça donne l’impression qu’il y a des choses à communiquer."

Quand les académiciens donnent un avis, c’est bien, et quand il n’en donnent pas et bien… il n’y a pas d’avis, c’est tout. C’est anecdotique. Si demain l’Académie disparaît, on ne s’en rendra pas compte, ce n’est pas là que se fait le travail. Maria Candea

L'entre-soi cultivé à l'Académie, la "célébrité" de ses membres, lui sont depuis longtemps reprochés. En 1985, dans l'émission Grand Angle, François Fossier, auteur de l'ouvrage Au pays des immortels, et pourtant plutôt bienveillant à l'égard de l'Académie française, pointait du doigt cet état de fait : "Les académiciens sont recrutés tous dans le même milieu, dans la mesure où l’Académie se veut l’illustration de ce qu’il y a de mieux dans la France. [...] Il est certain qu’il faut appartenir à un milieu social qui se définit à la fois par une assez grande aisance financière, une parenté d’éducation avec un certain nombre d’études qui ont été menées dans les mêmes conditions, des alliances familiales qui vous font entrer de plain-pied très vite avec d’autres académiciens qui seront vos confrères, des types de carrière aussi qui se font d’une manière similaire. [...] C’est cette espèce de convivialité sélective et un peu élitiste qui est à l’origine de bien des élections."

Portrait de l'Académie française (Grand Angle, 31/10/1987)

59 min

Ces gens font partie du même milieu et s’auto-recrutent. Je ne peux pas dire que le talent ne rentre pas en ligne de compte sur ce chapitre, il est évident qu’on considère les qualités littéraires des candidats. Il n’y a plus de cas aussi scandaleux qu’il y a pu y en avoir sous l’Ancien régime et jusqu’au début de ce siècle, d’élus qui n’avaient rien écrit. Mais c’est essentiellement une parenté et une cohésion sociale qui est à l’origine des élections. François Fossier

Qui décide de la langue ?

Si l'Académie n'est plus décisionnaire et si son dictionnaire avance si lentement, alors où se décide le sort de la langue française ? C'est essentiellement à la Direction générale de la langue française et des langues de France (DGLFLG), qui dépend du ministère de la Culture. Plus de 200 experts appartenant à 19 collèges, sélectionnés en fonction de leurs compétences linguistiques, y sont chargés de normaliser la langue. “Les besoins sont dans l’industrie, dans la technique, où on a besoin de glossaires, assure Maria Candea. Il y a aussi un gros travail qui est mené par l’Afnor. L’enrichissement de la langue se fait surtout par la technique, plus que par les mots dont on parle beaucoup comme le ‘mot-dièze’.” Au rang des institutions qui participent à la Direction générale de la langue française, on retrouve évidemment l’Académie française, chargée de donner son avis sur les néologismes. Mais quand c’est le cas, il s’agit bien plus souvent d'employés de l’Académie membre du service du Dictionnaire, que d'académiciens eux-mêmes.

L'influence de l'Académie, finalement, est essentiellement de l'ordre du médiatique, preuve en est de sa capacité à régulièrement s'inscrire dans des polémiques à propos de la langue française. Ce que regrette Maria Candea :

L’Académie a encore une espèce d’aura qui fait que les gens pensent qu’elle a un rôle à jouer. A cause de cela, il y a un déficit de légitimité pour réformer l’orthographe, ce qui est gravissime pour une langue.