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L'Afrique à l'heure du Covid-19 : "Dehors on meurt du virus, dedans on meurt de faim"

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Des femmes du bidonville de Kibera, au sud de Nairobi, au Kenya, le 7 avril 2020. C'est l'un des plus grands bidonvilles d'Afrique. Les autorités kényanes ont imposé un couvre-feu pour lutter contre la propagation du coronavirus.
Des femmes du bidonville de Kibera, au sud de Nairobi, au Kenya, le 7 avril 2020. C'est l'un des plus grands bidonvilles d'Afrique. Les autorités kényanes ont imposé un couvre-feu pour lutter contre la propagation du coronavirus.
© Getty - Donwilson Odhiambo / SOPA Images / LightRocket

Entretien. L'Afrique fait face elle-aussi au nouveau coronavirus, avec officiellement, pour l'instant, 1 195 morts. Des gouvernants au défi font face à des populations souvent délaissées et déjà affamées ou victimes d'autres maladies. Analyse du journaliste d'origine burundaise David Gakunzi.

L'Organisation Mondiale de la Santé s'est alarmée il y a quelques jours de la progression rapide de la pandémie de coronavirus en Afrique. 24 611 cas de contamination et 1 195 décès ont été recensés mardi soir par l'Agence France Presse, à partir de sources officielles, sur le continent. Des chiffres moins importants qu’en Europe ou en Amérique. Cependant, "Nous ne pensons pas aujourd’hui que la maladie a passé le stade de ne pouvoir être contenue", affirmait récemment Michael Ryan directeur des programmes d’urgence de l’OMS. "Les pays africains ont, dit-il, besoin de soutien, de ressources, et d’équipements.

Si certains pays du continent travaillent à créer leur propres équipements et masques de protection, d’autres sont à la merci de systèmes de santé défaillants. Des confinements, des couvre-feux ont été imposés, le port de masques a été rendu obligatoire, des consignes d’hygiène ont été données un peu partout sur le continent. Après avoir annoncé un plan économique et social de 24,4 milliards de dollars, le président sud-africain Cyril Ramaphosa prévoit par exemple de déployer plus de 73 000 soldats supplémentaires pour faire respecter le confinement. Mais ces mesures se heurtent souvent à une réalité plus dure : celle des populations des bidonvilles, de la pauvreté et du manque d’eau. Sans oublier les ravages toujours en cours du paludisme (400 000 morts chaque année en Afrique) ou de la rougeole (6 300 enfants morts en un an en RDC).

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Entretien avec David Gakunzi, ancien fonctionnaire international, écrivain et journaliste d'origine burundaise, qui collabore à la revue "La Règle du jeu" et a fondé le site Paris Global Forum.

Dans la plupart des pays touchés par l’épidémie de Covid-19, le seul moyen d’éviter une contagion importante reste le confinement. Comment ce type de mesure est perçu en Afrique ?

Dans bien des cas, il peut difficilement tenir. Prenons l’exemple de l’Afrique du Sud avec ses townships, du Kenya dont la capitale Nairobi compte une population qui habite à 60 % dans des bidonvilles… Imaginez une promiscuité dans de telles conditions sanitaires lorsqu’il y a une moyenne de 10 personnes dans 10 mètres carrés.

Ces populations sont donc placées, de fait, devant un choix difficile : il leur est demandé de rester chez elles pendant 3 semaines dans des habitations de tôles ondulées et en période de chaleur, or ce sont des personnes qui vivent au jour le jour, qui ont l’habitude de sortir le matin pour essayer de 'gagner leur pain' et se nourrissent le soir de ce qu’elles ont gagné. En clair, le dilemme pour beaucoup est 'Dehors, on meurt du virus, dedans, on meurt de faim'.

Lorsque l’épidémie a commencé à toucher l’Afrique, des pays comme le Bénin ont dit clairement qu’ils ne pouvaient pas, pour des raisons économiques, imposer un confinement extrême mais ils ont fermé les écoles, les lieux de rassemblements et les bars. 

Des paroissiens se lavent les mains à titre préventif contre la propagation du nouveau coronavirus, dans une paroisse catholique de Lilongwe, au Malawi, le 22 mars 2020.
Des paroissiens se lavent les mains à titre préventif contre la propagation du nouveau coronavirus, dans une paroisse catholique de Lilongwe, au Malawi, le 22 mars 2020.
© AFP - Amos Gumulira

Le confinement est difficilement tenable dans certaines régions d'Afrique, dites-vous.  Quelle pourrait, alors, être la réponse sanitaire à l’épidémie de Covid-19 sur le continent ?

Le confinement pose la question du capital social des Etats. En clair, pour pouvoir faire accepter une décision aussi difficile qu’un confinement, il faut que les Etats aient un minimum de crédibilité, ce qui n’est pas toujours le cas sur le continent. 

Traiter l'urgence sanitaire au même temps que l'urgence alimentaire en direction des plus vulnérables

La crédibilité d’un Etat réside dans sa capacité à assurer les services sociaux, à lutter contre la corruption. Dans sa capacité, en somme, à ne pas être perçu par les populations comme une menace ou comme un outil d’accaparement des richesses. Car dans ce cas, il y a au contraire une méfiance, et donc une distanciation sociale mais… par rapport à l’Etat. Les gouvernants peuvent donc parler, leurs décisions restent sans effets. Il faut donc que l’urgence sanitaire actuelle soit traitée en même temps que l’urgence alimentaire qu’elle pose. En clair, Il faut l’accompagner par des mesures sociales, par une solidarité en direction des plus vulnérables.

Et cela sans provoquer de scènes de chaos comme il y a quelques jours dans le bidonville de Kibera, à Nairobi, lorsque la police a tenté de disperser les habitants sortis en masse, en dépit du confinement, pour une distribution d’eau et de nourriture. 

Il y a le confinement partiel par région ou total, mais aussi la réponse purement médicale. Comment les pays africains peuvent gérer cette crise avec des systèmes de santé  que l’on sait fragiles voir défaillants ?

Certes, il faut isoler, tester, traiter et aussi protéger les soignants qui vont dans certains endroits sans masques mais la question fondamentale reste effectivement le renforcement du système sanitaire. Les chiffres sont inquiétants quand on parle d’une capacité de cinq lits de réanimation pour un million de personnes en Afrique contre 4 000 en Europe pour le même nombre de personnes. C’est dire qu’il y a une réelle urgence en matière de système de santé, et qu’il faudra à long terme remettre en cause les modèles de développement en Afrique.

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Il y a pourtant des pays comme le Sénégal qui paraissent mieux équipés que d’autres et ont, très rapidement, pris la dimension de la crise sanitaire ?

Je dirais que c’est une question d’Etat. Vous parlez du Sénégal. Il y a aussi l’île Maurice, l’Afrique du Sud, le Botswana, le Rwanda. Ce sont des pays où les Etats fonctionnent. Il est plus difficile, en revanche, de gérer et de faire face à une situation aussi imprévisible dans les Etats prédateurs qui ne disposent pas de système de santé dignes de ce nom.

Maintenant, contrairement à l’Europe, la plupart des pays africains connaissent ou ont vécu avec les épidémies. On l’a vu avec Ebola où les populations qui parfois contribué à circonscrire la maladie comme certains villages de Guinée qui ont pris, eux-mêmes, la décision de se mettre en quarantaine. Autre maladie, le paludisme qui est chronique dans certaines régions. C’est dire que la fameuse chloroquine dont on parle aujourd’hui est prise par les malades depuis des décennies. Il y a aussi ce côtoiement quotidien d’autres virus et des populations habituées à vivre dans des conditions sanitaires très difficiles. Est-ce que cela a pu leur permettre de développer des mécanismes d’autodéfense ? Je ne sais pas !

Au regard de la fragilité des systèmes de santé sur le continent, il faut peut-être espérer également que le fait d’avoir une population majoritairement jeune pourrait contribuer à limiter un désastre.

Vous dites qu’il faudrait remettre en cause les modèles de développement en Afrique. Comment y parvenir quand le FMI pointe les problèmes de récessions à venir sur le continent et partout dans le monde, et quand cette crise sanitaire peut générer des troubles sociaux ?

On vante souvent la croissance économique africaine. Les chiffres vont bien, certes, mais les gens ne vont pas bien du tout. A mon avis, le modèle économique actuel n’est ni tenable écologiquement, ni tenable économiquement. Il faudrait revenir à l’essentiel, comprendre que la santé et l’alimentation sont un bien commun. Il faudrait arrêter les dépenses superflues et régler, entre autres, le problème des hôpitaux sur le continent. Beaucoup de dirigeants africains viennent se soigner en Europe lorsqu’ils ont des problèmes de santé. Avec ce qui se passe actuellement, ils comprendront certainement qu’ils ne pourront plus le faire comme avant.  Espérons qu’ils prennent la mesure de la chose pour mettre en place des systèmes de santé qui tiennent debout et, qui plus est, soient en mesure d’affronter des crises importantes comme celle-ci.

Si ce virus a révélé les fragilités globales de notre monde, et surtout des pays les plus pauvres, l’on ne peut plus se dire que tout va bien et continuer à faire semblant, quand les questions minimales de protection, du quotidien des individus, n’ont pas été résolues. Cela signifie sortir des théories et bâtir une économie qui partirait du réel.

Et pourtant beaucoup de pays africains sont riches de leurs ressources naturelles ?

Comme le Congo Démocratique par exemple et ses potentialités minières énormes. Dans d’autres pays du continent, il y a également des richesses naturelles importantes mais aussi une pauvreté abjecte, d’une violence terrible. Il est donc fondamental de se reposer la question cruciale de la cohésion sociale. Il n’y a pas qu’une seule façon de produire, de redistribuer, d’avancer, de se développer…de penser une économie qui ne fracture pas. Le coût social de ce virus risque d’être énorme, si l’on ne se pose pas ces questions-là. 

Vous vivez entre le continent africain et l’Europe. Quel regard portez-vous sur cette période de confinement en France ?

J’observe qu’une société démocratique qui tient comme sacrées les libertés individuelles a accepté de basculer et d’accepter des mesures, je dirai entre guillemets 'd’état non démocratique' pour des raisons de salut collectif, pour en fin de compte sauver la liberté générale. Je pense qu’il faut saluer cette élasticité-là.

J’ai aussi noté des élans de solidarité dans des sociétés que l’on croyait très individualistes et très atomisées.

En Afrique, nos aînés sont des personnes sacrées

En revanche, j’ai remarqué que les aînés ne sont pas traités comme ils devraient l’être. En Afrique, nos aînés sont des personnes sacrées. Dans les familles africaines, on se dispute souvent pour pouvoir garder le papi ou la mamie. Ici, s’ils sont évidemment traités dans des endroits qui leur sont dédiés, cela ne les empêche pas d’être dans une solitude certaine. Je ne trouve pas normal que des gens se retrouvent seuls à mourir sans dire adieu à leurs enfants, à leurs petits-enfants. C’est un chagrin énorme.

Ce virus nous rappelle que nous devons peut-être repenser la manière dont nous sommes reliés à eux. Le vécu n’est pas une théorie que l’on apprend. Cela signifie que nous devons concentrer nos sociétés sur ce qui est essentiel. Est-ce la production seulement ou alors le lien social, le lien humain, la transmission ? Cela pose la question de notre relation au temps, à la manière dont nous nous plaçons dans la chaîne de transmission. Comment nous nous relayons avec ceux qui nous ont précédés et ce qui viendront après nous. La vie ne doit pas se limiter à notre temps de production seulement. Nous avons un lien avec les autres, un lien avec soi-même, un lien avec l’éthique, avec l’environnement, un lien avec la spiritualité pour le croyant ou un lien avec le cosmos.

Cette crise-là nous impose de rester chez nous, de ralentir notre rythme et, de fait, elle nous pousse à nous poser cette question de notre relation par rapport à notre temps de vie.

Nous faisons partie d’une chaîne. Nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas isolés. En Afrique du Sud, on dit 'Ubuntu' en bantou, 'Je suis parce que nous sommes'. Un concept cher à Nelson Mandela.

Ce temps de pause que nous avons devant nous peut nous faire réfléchir à ce que nous avons évacué au nom de la rationalité, au nom du réel. Aujourd’hui, le réel nous dit que les choses sont complexes, qu’il y a plusieurs façons de les voir et que nous ne pouvons pas tout maîtriser. Le réel, c’est donc de se poser toutes les questions en sachant que nous n’avons pas toutes les réponses.