Publicité

"L'Âge Libre", le spectacle le plus survolté

Par
Les comédiennes d'Avant l'aube.
Les comédiennes d'Avant l'aube.
- Sofia Abdelkader

Avignon 2016. Avez-vous déjà vu... "Les Fragments du discours amoureux" de Roland Barthes réinterprété à l'aune du féminisme ? Dans la série "Le spectacle le plus", rencontre avec quatre comédiennes survoltées qui, dans "L'Âge Libre", se réapproprient le désir et l'amour au féminin.

La salle du Théâtre des barriques, minuscule, ne peut accueillir qu'une trentaine de personnes. En guise de scène un ring aux cordes en guirlande de néons rouges, au centre desquelles les quatre comédiennes de la compagnie "Avant l'aube" se tiennent immobiles, vêtues de peignoirs de boxeuses, en position de combat.  Leur passivité n'est que temporaire : les quatre femmes vont faire montre, tout au cours du spectacle, d'une débauche d'énergie impressionnante, comme pour mieux conjurer l'étroitesse des lieux.

"Ding". Sur le ring, la comédienne Lillah Vial, montée sur des chaussures vertigineuses, parodie les "Ring Girls" en brandissant bien haut des pancartes indiquant successivement "Catastrophe", "Déclaration", "Pleurer" ou encore "Cacher". Il s'agit bel et bien, après tout, de matchs de boxe, quand bien même on y affronte l'amour. Car les pancartes, plutôt que de rappeler le score, annoncent ici des extraits du "Fragments du discours amoureux" de Roland Barthes. Chacun d'entre eux est l'occasion de dérouler une succession de saynètes tragi-comiques, trop empreintes de réalité pour ne pas témoigner d'expériences vécues, comme l'explique la comédienne Agathe Charnet :

Publicité

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

"Roland Barthes est un prétexte, la partie féminité est venue du nous, de notre intime et du fait qu’on soit des femmes, confirme la metteuse en scène Maya Ernest. Au début on avait envie de parler d’amour et on s’est rendu compte que c’était très compliqué, que de parler d’amour n’était jamais à la hauteur de l’amour. A force d’en parler entre nous, on a parlé aussi de féminité, parce que nous n’étions que des filles, ce qui était un hasard". De là, une interprétation toute personnelle succède à chaque définition signée Roland Barthes.

"CACHER. Figure délibérative, le sujet amoureux se demande, non pas s’il doit déclarer à l’être aimé qu’il l’aime (ce n’est pas une figure de l’aveu), mais dans quelle mesure il doit lui cacher les “troubles” (les turbulences) de sa passion : ses désirs, ses détresses, bref ses excès (en langage racinien : sa fureur)." Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.

La comédienne Lillah Vial, en "ring girl" de Roland Barthes.
La comédienne Lillah Vial, en "ring girl" de Roland Barthes.
- Sofia Abdelkader

"Il y a des fragments qui nous parlent à 20 ans et d’autres à 50. J’ai toujours trouvé que 'Fragments du discours amoureux' était un texte assez universitaire et froid, à la base, mais qu'il était magnifique parce qu’il nous renvoyait à notre intime", poursuit Maya Ernest. Et les comédiennes de se réapproprier le texte de Barthes, de le confronter, sous couvert d'humour, aux angoisses et aspirations bien actuelles de la génération Y. Car sur scène, une fois les peignoirs tombés, les combattantes n'hésitent plus à prendre les problèmes à bras le corps, quitte à imager concrètement la jalousie en arrachant la tête d'une poupée Barbie avec les dents, à s'asperger de brumisateurs pour "se noyer dans les yeux" de quelqu'un ou à se badigeonner les yeux d'oignon cru, de le croquer à pleine dents, pour faire venir les larmes.

Il ne s'agit pas tant, ici, de remettre en question l'amour, inévitable, que le couple et par extension, le désir, la sexualité. Au burlesque de situation, s'oppose ainsi, souvent, le sérieux du propos : "Je n'étais pas une femme, pas une fille, je n'étais rien avec toi. Et c'était bien, de n'être rien avec toi", assure, sur scène, Lucie Leclerc.

Inès Coville accompagne au violoncelle, fait chanter et danser ses comparses.
Inès Coville accompagne au violoncelle, fait chanter et danser ses comparses.
- Sofia Abdelkader

"La question qui se pose plus pour nous, c’est qu’on a une grande période de temps. De nos 18 à nos 30 ans on prend la pilule, on est complètement libres avec nos corps, qu’est ce qu’on va faire de ça ?" Agathe Charnet

Il y a, dans "L'Âge Libre", un questionnement générationnel : s'il s'agit de se réapproprier l'amour et le désir, c'est en interrogeant la condition de la femme, quitte à confiner à l'autodérision, à moquer Disney ou à se questionner, provocatrices, sur sa sexualité et celle des générations précédentes ("Est-ce qu'on faisait des cunis à ma grand-mère ?"). En petites tenues sur le ring, les comédiennes ne sont pas exhibées pour satisfaire les regards, mais bien pour se réapproprier le corps féminin. En oscillant entre deux tons, Maya Ernest et les comédiennes évitent l'écueil du spectacle trop militant, mais n'en délivrent pas moins un message féministe :

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

"N'est-ce donc rien pour vous, d'être la fête de quelqu'un ?", questionnaient les comédiennes tout au long du spectacle, citant Barthes. A en croire les spectateurs, elles ont au moins été leur fête, l'espace d'une heure :

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

  • "L'Âge Libre", de Maya Ernest, avec Inès Coville, Agathe Charnet, Lucie Leclerc, Lillah Vial. Au Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, à Avignon, du 7 au 30 juillet (sauf 18 et 25) à 19 h 25.