L'aire de jeu, entre phénomène social et artistique

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L'aire de jeu, entre phénomène social et artistique

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Désormais prises d’assaut par les adultes confinés, les aires de jeu sont plus que jamais un espace de liberté. Voici comment ces terrains dédiés aux plus jeunes ont été pensés pour surveiller l'enfant avant d'être conçus pour développer imagination et créativité.

Construction éducative, architecturale, artistique, sociale et politique en lien avec la psychologie de l’enfant de chaque époque, elle a permis de surveiller, d’éduquer et d’autonomiser des millions d’enfants dans le monde. Voici l’histoire de l’aire de jeu de jeu, du simple bac à sable aux designs avant-gardistes les plus fous.  

Formater les futurs travailleurs

Dans les années 1880, des sociétés philanthropiques de l’est américain constatent que les enfants d’ouvriers, les enfants issus de l’immigration, ont des conditions de vie terribles et traînent dans les rues. 

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Ces sociétés créent alors des terrains dédiés aux enfants avec un objectif éducatif, ludique mais aussi pour inculquer aux plus jeunes des règles afin d'en faire de futurs travailleurs.

Enfants pauvres jouant dans un "playground", États-Unis, 1888
Enfants pauvres jouant dans un "playground", États-Unis, 1888
© Getty

Au-dessus de 7 ans, ils jouent à des jeux collectifs sous la direction d’un adulte mais considérant qu’on ne peut pas apporter de valeurs éducatives à des enfants plus jeunes, les plus petits jouent seuls : bac à sable,  toboggan, balançoire, tourniquet...

Du mobilier de jeu qui fait écho à la théorie de la récapitulation du biologiste allemand Ernst Haeckel, pour qui le développement de l’enfant reproduit le développement de notre espèce.

L’enfant doit passer par des stades et les éléments de jeu permettent de passer tous ces stades. Ça semble assez caricatural, mais c’est ce qui est expliqué dans les textes de ces pères fondateurs : l’enfant dans un bac à sable c’est l’enfant qui sort de l’eau, ensuite sur le jungle gym qu’on appelle cage à écureuil ou cage à poule en France, c’est la phase du petit singe. Vincent Romagny, professeur en théorie de l’art

Enfant sur une "cage à poule", New York, 1946
Enfant sur une "cage à poule", New York, 1946
© Getty

La révolution Noguchi

Cette théorie influence le mobilier des aires de jeu jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à ce qu’un Américano-Japonais révolutionne le design des aires de jeu. Isamu Noguchi, artiste et designer, a complètement modifié les formes puis les fonctions du mobilier des playgrounds.

Il a fait un certain nombre de projets qui étaient véritablement révolutionnaires parce que l’idée c’était de proposer à l’enfant un environnement riche et la qualité du jeu de l’enfant était fonction de la richesse de son environnement.             Vincent Romagny, professeur en théorie de l’art

Si peu de ses projets ont vu le jour, il a inspiré toute une génération de concepteurs d’aires de jeu à la fin des années 1960. Cette génération a laissé une grande place à l’art dans les constructions pour enfants avec l’idée qu’un univers abstrait favorise l’imagination et la créativité.

Les formes géométriques se développent dans les aires de jeu autour des années 1970
Les formes géométriques se développent dans les aires de jeu autour des années 1970
- copyright Group Ludic / facteur humain

Les concepts autour de la psychologie de l’enfant ont évolué et le jeu de l’enfant est pensé comme spontané : il suffit de lui proposer des formes pour qu’il invente des gestes, des jeux, des histoires...

C’est une époque où dans un certain nombre de pays occidentaux, des designers, des architectes ou des artistes vont proposer, vont imaginer des aires de jeu aux formes complètement radicales. Entre la fin des années 1960 et au milieu des années 1980, il y a eu un développement absolument fabuleux de tout type de forme d’aires de jeu qui éventuellement se rappellent les unes les autres, mais qui sont le plus souvent uniques. Vincent Romagny, professeur en théorie de l’art

Créativité et aventures

En France, ce sont des pionniers comme les Simonnet, un couple d’artistes qui a métamorphosé les aires de jeu, ou Group ludic qui créent plus de 200 aires de jeu dans des villages vacances, avec des formes audacieuses, géométriques ou abstraites.

Aire de jeu du Group Ludic à Paris dans les années 1970
Aire de jeu du Group Ludic à Paris dans les années 1970
- copyright Group Ludic / facteur humain

Des architectes comme Émile Aillaud, investissent également  le design de ces terrains de jeu :

Il ne faut pas que les choses soient faites pour les enfants et pour le jeu. Sinon le jeu devient un exercice, ça devient quelque chose qui est le contraire même de la démarche aventureuse du jeu. C'est cette même petite part, non pas de danger mais de singularité qui les distraie. Émile Aillaud, architecte, en 1972

Il y a une explosion à cette époque-là d’aires de jeu aux formes complètement nouvelles, qui sont liées aussi à la maîtrise de la matière plastique, qui sont éventuellement produites en série, qui ont beaucoup de succès et surtout qui, à l’époque, ne sont pas contraintes par des règles de sécurité. Ce qui est absolument passionnant c’est que cette génération de concepteurs d'aires de jeu, défriche un nouveau terrain. Vincent Romagny, professeur en théorie de l'art

Dans les années 1980 - 1990 des accidents, dont certains mortels, poussent les législateurs à établir des normes de sécurité. Sols mous absorbant les chocs, formes lisses, arrondies, normes strictes... L’aire de jeu s’est standardisée laissant moins de place à l’aventure, à l’imagination.

Les enfants sont aujourd’hui le plus souvent sous la surveillance de leur parents, pour qui l’aire de jeu est devenue un lieu de rencontres et de socialisation.

À lire :
Anthologie des aires de jeux au Japon , Vincent Romagny (Tombolo Presses, 2019)

Group Ludic, l'imagination au pouvoir, Julien Donada, Xavier de la Salle (éditions Facteur Humain, 2019)