Publicité

L'Allemagne confinée vue par certains de ses intellectuels

Par
La Porte de Brandebourg, à Berlin, vidée de ses passants et touristes pendant le confinement avec pour seuls visiteurs un couple de canards. Le 14 avril 2020.
La Porte de Brandebourg, à Berlin, vidée de ses passants et touristes pendant le confinement avec pour seuls visiteurs un couple de canards. Le 14 avril 2020.
© Maxppp - Omer Messinger / EPA-EFE

Deuxième phase du déconfinement en Allemagne ce lundi mais les habitants sont toujours invités à rester chez eux autant que possible depuis le 22 mars. Quels enseignements la société allemande tire de ces six dernières semaines ? Et avec quelle vision de l’après ? Réponse de plusieurs intellectuels.

Avec plus de 165 000 cas et près de 7 000 morts du Covid-19 à ce jour, l’Allemagne fait figure de bon élève en Europe dans la lutte contre la pandémie de nouveau coronavirus.

inqDepuis le 22 mars, c jours après la France, plus de 80 millions d’Allemands sont confinés. Cette décision intervient un peu plus de trois semaines après l’apparition des premiers cas dans le sud du pays. Les 16 régions ont décidé d’un confinement plus ou moins strict mais dans l’ensemble, les conditions sont nettement plus souples qu’en France : pas d’attestation à remplir et à présenter à la police, possibilité de sortir du domicile autant de fois que désiré à condition de ne pas être plus de deux personnes et de respecter la distance de 1,5 mètre.

Publicité

Seulement quatre semaines plus tard, le 20 avril, la première phase du déconfinement commençait avec la réouverture des petits commerces de moins de 800 m², des concessionnaires automobiles et le retour de certains élèves çà et là. Le port du masque est rendu obligatoire dans les magasins et les transports en commun.

Six semaines plus tard, ce lundi 4 mai marque la deuxième étape de ce déconfinement avec un retour plus massif des élèves dans les écoles, la réouverture des salons de coiffure, des musées, des lieux de culte et des aires de jeu pour enfants. Que retiennent de ce moment une historienne, un économiste, un politologue ?

Un enseignement majeur : protéger autant que possible les libertés

Le mercredi 22 mars, dans une prise de parole inédite à la télévision en bientôt quinze ans de mandat, la chancelière Angela Merkel s’est adressé aux Allemands de cette façon pour annoncer le début du confinement :

Laissez-moi vous assurer : pour quelqu'un comme moi, pour qui la liberté de voyage et de circulation a été un droit durement acquis, de telles restrictions ne peuvent être justifiées que par une nécessité absolue. Dans une démocratie, elles ne devraient jamais être décidées à la légère et seulement temporairement mais elles sont indispensables en ce moment pour sauver des vies.

Angela Merkel le 22 mars 2020 lors de sa prise de parole inédite à la télévision.
Angela Merkel le 22 mars 2020 lors de sa prise de parole inédite à la télévision.
© Radio France - Ludovic Piedtenu

En faisant cette allusion à l’Histoire du pays (deux dictatures au XXe siècle) et à son propre vécu de citoyenne de la RDA, Angela Merkel s’engage à protéger autant que possible la liberté de circulation et donc à limiter le degré du confinement.

"Un confinement aussi strict [qu’en France, ndlr] effraie un peu en Allemagne", insiste l’économiste Henrik Uterwedde, cité dans notre article du 3 avril 2020.

Dès le départ, les restrictions ont suscité un débat chez les juristes. "Ne touchons pas aux libertés fondamentales", disaient-ils.

Si des sanctions sévères sont prévues, et variables selon les régions, en cas de non-respect des mesures visant à limiter la propagation du virus, la police dans l’ensemble n’a dressé des procès-verbaux que pour les infractions les plus extrêmes. Elle a la plupart du temps cherché à rappeler les règles et les Allemands s’y sont plutôt bien conformés. Les infractions ont baissé semaine après semaine.

"Ici, en Allemagne, on parle beaucoup de confiance mutuelle. Les citoyens font confiance au gouvernement. Le gouvernement fait confiance aux citoyens. Si on compare avec la France, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, où les mesures ont été très fortes et restrictives, en Allemagne, on n’a pas blessé autant les gens et amoindri autant leurs libertés", considère l’historienne Ute Frevert.

Faire preuve de fraternité

Auteure d’une tribune le 28 avril dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), Ute Frevert estime que "cette épidémie permet de mesurer la maturité d’une société". En plus de mettre en pratique ce concept de confiance mutuelle, les Allemands ont, selon elle, aussi fait preuve d’assistance mutuelle, d’entraide. Ils ont pris soin des autres. "Sinon, comment expliquer que le port du masque rendu obligatoire depuis deux semaines soit très largement respecté ? Un masque ne protège pas soi-même, il protège les autres."

Il y a dans le comportement de la population allemande "l’expression d’une responsabilité individuelle face à la société", estime Klaus-Peter Sick, politologue et historien au Centre Marc-Bloch à Berlin.

Les Allemands ont ainsi fait preuve de fraternité en disant : "Je ne suis pas responsable que de moi ou de mes enfants mais aussi des autres. Une société qui combat l’égoïsme est une des preuves d’une société mature", poursuit Ute Frevert.

Remerciement lumineux à des soignants, à Stuttgart, le 21 avril 2020.
Remerciement lumineux à des soignants, à Stuttgart, le 21 avril 2020.
© Maxppp - Marijan Murat / dpa

Lors de son allocution télévisée, Angela Merkel a très vite blâmé les Allemands qui vidaient les rayons des supermarchés en papier toilette ou en pâtes. "C’est inutile et, en fin de compte, témoigne d'un manque total de solidarité", leur a-t-elle dit.

La critique semble avoir été, depuis, entendue. Elle a aussi insisté et s’est inquiétée des conséquences de ce confinement en matière d’isolement et de solitude et en conclusion de son discours, elle lance : "Prenez bien soin de vous et de vos proches ! Je vous remercie."

Pour l’historienne Ute Frevert, "les Allemands ont aussi voulu profiter de cette crise pour corriger cette image de peuple égoïste qui leur colle à la peau", et pas seulement depuis la crise de la zone euro en 2011 et leur attitude face à la Grèce. "Les mentalités ne changent pas en une nuit", nuance-t-elle. 

Je ne parlerais pas de ce moment comme d’un tournant décisif. Il faudra juger dans la durée. Mais cette crise a montré que nous avions un potentiel. Nous pouvons être des rossignols plutôt que des corbeaux.

Cette métaphore animale vient rappeler l’un des points importants qu’elle soulève dans sa tribune publiée récemment dans la FAZ. Elle s’inquiète d’une atmosphère de délation et d’un contrôle social excessif, phénomène que l’on a pu constater dans d’autres pays. Elle en appelle à la décence (en allemand, Anstand) qui doit aller de pair avec la distanciation sociale (en allemand, Abstand) pour éviter que la société se délite.

Les citoyens font preuve d’une discipline impressionnante, mais il y a toujours des moutons noirs. Certains, qui disent obéir aux règles, se sentent obligés de les dénoncer – ce sont les corbeaux – et cette pratique est insupportable.

Dans un pays qui a connu deux régimes sous lesquels informer sur les autres était pratiquement une politique nationale, on a vu apparaître sur Twitter le mot-clé "mouchard" ou "dénonciateur" (en allemand, Denunziant).

"Tout cela semble confirmer un préjugé profond que les Allemands ont contre eux-mêmes : qu'en cas de doute, une partie de la population est prête à devenir une extension du pouvoir de l'État", déclare le professeur de psychologie Christian Stoecker à l'hebdomadaire Der Spiegel.

La police allemande reçoit quotidiennement plusieurs centaines de ces signalements par téléphone, e-mail ou messages sur les réseaux sociaux, "qui n’impliquent pas tous une intervention". À Munich, environ 100 à 200 citoyens appellent chaque jour. À Berlin, la police, elle-même agacée par des appels de délation, a demandé le 22 mars sur Twitter aux habitants d’arrêter de saturer le numéro d’urgence 110, qui n'est "pas destiné à signaler des violations au confinement".

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

"Chacun doit incorporer les règles et les appliquer avec discernement et dans un cadre limité", estime Klaus-Peter Sick.

 Différents signes de maintien de distance en Allemagne.
Différents signes de maintien de distance en Allemagne.
© Maxppp - Jens Kalaene / dpa-Zentralbild

Liberté, fraternité… mais pas d’égalité

Le politologue et historien au Centre Marc Bloch à Berlin, comme sa collègue Ute Frevert, insiste beaucoup sur le fait que l’Allemagne, en affrontant cette crise, "a accompli, comme les autres pays, un processus d’apprentissage. À la fois, les politiciens et les citoyens. La maturité (en allemand, Reife_) de la société est donc en cours d’évaluation, aux différents échelons de la démocratie allemande"._

Sur ce point, il rappelle que les 16 Länder (régions) et même les communes ont pu édicter des règles propres au cours de ces dernières semaines. "Ça a pu parfois et ça peut encore (avec le déconfinement en cours) se faire concurrence et donner, à juste titre je crois, une sorte de chaos et un défaut d’égalité", pour rester dans cette idée de la devise française "Liberté, égalité fraternité" que l’Allemagne semble avoir voulu appliquer, en tout cas en partie, pendant ce confinement et avec parfois plus ou moins de réussite que le voisin français.

"Mais ce pragmatisme à l’échelon local ou régional est finalement assez bien adapté au défi, considère Klaus-Peter Sick. Cela veut dire aussi que le citoyen admet une forme d’inégalité, d’une région à une autre, d’une ville à une autre et cela suppose une grande acceptation et de la patience. Pour l’instant, c’est le cas dans une majeure partie de la population, tout dépendra maintenant de la durée et selon les professions aussi."

"Ce confinement a permis de constater que l’Allemagne est beaucoup plus à la traîne que la France en matière d’enseignement à distance, relève Klaus-Peter Sick. On peut aussi trouver très intéressant l’affrontement entre les ministres-présidents (à la tête des Länder) de Bavière, Markus Söder (CSU) et celui de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Armin Laschet (CDU). Ce sont deux conservateurs modérés mais ils défendent des mesures de restrictions très différentes" dans ces deux régions parmi les plus touchées par le virus.

Quelle vision de l’après-confinement ?

La gestion de la pandémie en Allemagne a démontré le soutien qu’accorde la population au fédéralisme. Cette organisation en sortira renforcée.

"Cette autonomie des Länder et la compétition entre eux ont été créateurs de bonnes solutions, qui, par effet de diffusion, se sont faites ressentir jusqu’au niveau fédéral. Tout ceci est une force, le restera à l’avenir et prendra encore plus de poids au détriment du gouvernement fédéral à Berlin", estime le politologue et historien Klaus-Peter Sick, qui essaie ici d’imaginer l’après-confinement et les années à venir.

Pour autant, cela ne veut pas dire que ce fonctionnement a nui à la chancelière fédérale. Bien au contraire, Angela Merkel caracole dans les sondages de popularité, comme jamais en presque quinze ans de pouvoir, avec un bond de 15 points depuis mars. Son parti, les chrétiens-démocrates de la CDU, a lui aussi gagné en popularité depuis le début de cette épidémie, alors qu’il était très fragilisé ces derniers mois, concurrencé par la montée des Verts et du parti d’extrême-droite AfD.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

12 points de plus pour la CDU dans les intentions de vote pour les élections législatives de septembre 2021. 12 points gagnés entre le 1er mars et le 2 mai, depuis le début de l’épidémie. Ce qui n’est pas le cas des autres partis : les sociaux-démocrates du SPD (qui participent à la coalition gouvernementale actuelle) restent toujours très affaiblis. Les Verts et l’AfD perdent quelques points.

"Pour l’instant, il y a une cohésion autour de l’exécutif, analyse Klaus-Peter Sick, une réunion autour des forces modérées et gouvernementales. Mais personne ne sait où l’on va. La stabilité politique dépend des succès de la recherche médicale. Elle dépendra aussi de la crise économique et sociale que cette épidémie va créer, selon qu'elle sera plus ou moins profonde."

"Il y a un potentiel non négligeable de radicalisation", redoute le politologue.

Qui va profiter de l’impatience et de la crise ?

"Le parti d’extrême-droite AfD va peut-être reprendre un peu plus de voix dans les prochaines semaines. Il profitera à fond du mécontentement de la société, juge Klaus-Peter Sick. Un extrémisme du centre est aussi tout à fait envisageable. On perçoit déjà une forme de radicalisation de cette position libérale, au sens large (SPD, CDU et les libéraux du FDP) chez ce grand centre chrétien-libéral ou social-libéral."

Du centre-gauche au centre-droit, des voix se sont déjà élevées pour critiquer la gestion de la crise par Angela Merkel. Début mars, le quotidien conservateur Bild enchaînait les articles au vitriol contre elle et son "absence de leadership" à l’inverse de la réactivité de son jeune homologue autrichien, Sebastian Kurz, salué comme un "vrai dur".

"Machiste et misogyne", estime l’historienne Ute Frevert. "Comme cette interview de Frank Castorf au Spiegel", s’agace-t-elle. "Je ne veux pas que Mme Merkel me dise que je dois me laver les mains", déclare Castorf dans les colonnes de l’hebdomadaire, en appelant à "une résistance républicaine" contre les mesures prises pendant cette pandémie et les "décrets pris par des professeurs de virologie et les politiciens".

Cette figure de la gauche a tenu des propos qui font écho à l’AfD, habituel pourfendeur de la chancelière. Frank Castorf, metteur en scène et ancien directeur de la Volksbühne, célèbre théâtre berlinois, a rejeté celle qu’on surnomme "Mutti" (affectueusement "la maman"), cette figure maternelle qui contrôle les enfants. "Et Castorf, dit l’historienne, réagit comme un enfant rebelle. Il est sans ménagement et stupide !"

L’après sera-t-il comme l’avant ? Un pays où le débat se radicalise

Une autre prise de position a surpris ces derniers jours, une tribune également publiée dans Der Spiegel. Six intellectuels appellent à une autre stratégie que celle de Mme Merkel et à une sortie plus rapide du confinement. Parmi ces six, on retrouve Juli Zeh, juriste et romancière dont certains de ses ouvrages sont traduits en français, le médecin Alexander Kekulé qui fait figure d’anti-Drosten (la figure médicale de la lutte contre le coronavirus en Allemagne), l’élu écologiste et populiste de la ville de Tübingen (Bade-Wurtemberg) Boris Palmer, connu pour ses tirades xénophobes. Son parti, Les Verts (Die Grünen), vient de lui retirer son soutien après ses propos dans cette tribune.

"Toutes les décisions, disent ces six personnalités, ne doivent pas être subordonnées à la protection de la vie et de la santé."

Le numéro deux de l’État allemand, le président du Bundestag, Wolfgang Schäuble, a dit la même chose quelques jours plus tard dans des termes plus sages. Idem pour Armin Laschet, ministre-président de la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il fait lui aussi partie de ce camp qui se dessine face à Angela Merkel, avec en tête la perspective d’une prise de contrôle de la CDU et la conquête de la Chancellerie lors des législatives de septembre 2021. Dans dix-sept mois.

De plus en plus de voix très libérales s’élèvent dans le pays : "Vous voulez sauver des vies mais vous tuez l’économie", disent-ils.

Une vision également défendue par Roland Tichy, ancien journaliste, qui, sur son blog et sur les réseaux sociaux, fédère "une audience très marquée à droite et à l’extrême-droite", analyse Philipp Lorenz-Spreen, chercheur en sciences cognitives à l’Institut Max-Planck à Berlin. Avec l’aide d’un jeune chercheur français, il travaille depuis le début de l’épidémie sur les données des utilisateurs des réseaux sociaux et des hashtags du type #coronavirus #coronavirusDE #coronavirusDeutschland

"Il y a aussi un groupe de gauche très actif dans le débat public ces temps-ci", nuance Philipp Lorenz-Spreen. Ce qui n’étonne pas l’historienne Ute Frevert : "On a appris une leçon de cette pandémie. L’économie, le capitalisme et la ligne néo-libérale ont été discrédités. Pas forcément pour toujours. C’est bien pour ça que certaines voix, certains lobbies, s’expriment très fortement ces derniers temps pour que les choses repartent comme avant. Sauf que cette crise est venue rappeler que l’Etat était important, qu’on avait besoin d’une main forte, on peut donc assister dans le futur à un retour de l’Etat. Aussi en matière de changement climatique, un autre enseignement de cette pandémie." Une question qui était, il y a quelques mois à peine, largement plébiscitée par l’opinion publique en Allemagne, qui en avait fait la priorité première dans tous les sondages. Il semblerait donc logique que ce thème reprenne un peu plus de place quand l’épidémie de Covid-19 sera combattue.

Avec la collaboration d'Eric Chaverou