Avorter à 12 ou 14 semaines, quelles différences ?
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L'allongement du délai de l'IVG pose-t-il un problème éthique ?

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L'allongement de l'IVG pose-t-il un problème éthique ?

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Passer de 12 à 14 semaines le délai maximum pour une IVG, est-ce un problème éthique ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

La proposition de loi d'allonger le délai de recours à l'IVG de 12 à 14 semaines de grossesse a été adoptée par les députés le 8 octobre et doit être validée par le Sénat. Ce texte soulève beaucoup de questions et le gouvernement a demandé au Comité consultatif national d’éthique de se prononcer sur le sujet. Mais est-ce vraiment un problème éthique ? Nous avons posé la question au docteur Amina Yamgnane, gynécologue-obstétricienne, porte-parole du Collège national des gynécologues et obstétriciens français et cheffe de la maternité de l'Hôpital américain de Paris.

L'allongement de l'IVG pose-t-il un problème éthique ?

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Dr Amina Yamgnane : "Non, cet allongement ne pose pas de problème éthique. La réalité de la problématique est purement technique. C'est que si la France pouvait garantir à toutes les femmes qui ont le souhait de pratiquer une IVG d'avoir un accès rapide à cet accès, le débat sur l'allongement du délai de l'IVG ne serait plus un débat. Il n'y en aurait plus."

Combien de temps faut-il pour pouvoir avorter ?

Dr Amina Yamgnane : "La moyenne de délai en France est à 11 jours d'accès à l’IVG, mais il y a des régions très tendues qui peuvent être des zones urbaines ou des zones rurales où en réalité, ce délai est plutôt à trois ou quatre semaines parce que les professionnels en charge d'exécuter les interruptions volontaires de grossesse sont rapidement complètement submergés de travail et les délais s'allongent. Effectivement, les femmes qui résident dans ces régions-là, pour le coup, elles ont un très haut risque de se retrouver hors délai."

Pourquoi 12 semaines c'est parfois trop court ?

Dr Amina Yamgnane : "On se retrouve très, très rapidement, au-delà du délai, puisqu'une femme ne peut se rendre compte qu'elle est enceinte que parce qu'elle a un retard de règles, on est déjà rendu à trois semaines de grossesse, le temps qu'elle prenne une décision de savoir si elle garde sa grossesse ou non, on peut bien lui accorder deux ou trois semaines de délai. Vous êtes déjà rendu à six ou sept semaines de grossesse. Si on vous rajoute là-dessus trois ou quatre semaines de délai, vous êtes très, très rapidement à la limite. Et j'ai pris l'exemple d'une femme qui se rend compte le lendemain du jour où elle a un retard de règles qu'elle est enceinte. Gare à celle qui met dix jours à se retourner. Elle est tout de suite hors délai." 

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Que faire pour réduire ce délai ?

Dr Amina Yamgnane : "Ce qui nous semblerait une proposition extrêmement intéressante, c'est que la demande, l'interruption volontaire de grossesse formulée par une femme soit gérée comme une semi-urgence, que dans les cinq jours ouvrables, quoi qu'il arrive, elle se présente à un professionnel de santé qui peut être un médecin généraliste, un gynécologue ou une sage-femme, tous trois formés à ces problématiques, d'être accueillie et d'être orientée vers le centre de prise en charge en fonction d'une prise en charge médicamenteuse ou chirurgicale. Et à ce moment-ci, on verra ce nombre de femmes qui sont hors délai très drastiquement diminuer."

3 000 à 5 000 femmes hors délai avortent à l'étranger chaque année ?

Dr Amina Yamgnane : "Ce nombre n'a pas du tout été contrôlé. C'est le chiffre qui avait vraiment été établi en l'an 2000. Déjà un premier allongement du délai de deux semaines avait été organisé par la loi et l'objectif de cette loi, c'était que ce chiffre diminue de 80%. Ce que l'on sait, c'est que le travail n'a pas été fait au niveau législatif, c'est-à-dire qu'on n'a pas tenu les statistiques pour savoir combien de femmes, effectivement, se retrouvent hors délai. Et en tout cas, si on en croit aujourd'hui, la requête menée en particulier par le Planning familial, c'est que visiblement, ce chiffre, il est toujours le même. On est vingt ans après cette première fois où on avait reculé le délai et on se rend compte que reculer le délai n'a pas répondu aux besoins puisqu'on se retrouverait vingt ans plus tard avec exactement le même nombre de femmes qui se retrouvent hors délai."

Quelle est la différence entre un avortement à 12 ou à 14 semaines ?

Dr Amina Yamgnane : "Quand on fait des IVG  à 12 semaines ou moins, on peut se 'contenter' d'une technique d'aspiration du contenu utérin avec une canule qui n'est pas très épaisse et on dilate le col un peu, mais pas trop. Quand on est au-delà de cette période, on est obligé de beaucoup dilater le col. On risque de lacérer le col et on est obligé de dilater beaucoup le col parce qu’on doit attraper l'embryon (pardonnez-moi ces détails glauques) mais attraper l'embryon avec une pince et le sortir. On ne peut plus le sortir avec une canule d'aspiration. Et donc, le chirurgien qui pratique cet acte augmente de 20 à 100 fois (ce sont les Anglais et les Hollandais qui tiennent des statistiques sur le sujet) le risque d'hémorragie de la mère et le risque de dilacération utérine avec une mise en question de la fertilité ultérieure. Donc, en tant que gynécologue, en tant que féministe, en tant que pro-IVG, et vivant dans un pays où le tissu sanitaire, l'organisation sanitaire le permet, je dis : 'Mettons toute notre énergie pour que toutes les femmes qui demandent une IVG soient prises en charge très vite'. Pour pas qu'on ne se retrouve dans cette situation plus tard, qui nous met dans des imbroglios qui sont insoutenables."

Quelles sont les conséquences pour les gynécologues ?

Dr Amina Yamgnane : "Le nombre de gynécologues qui seront d'accord de faire des interruptions de grossesse dans ces conditions va s'effondrer puisque nous savons techniquement que si on faisait ces interruptions de grossesse plus précocement, on le ferait à moindre risque pour les femmes, à moindre risque chirurgical pour nous. Parce que sur le plan médico-légal, à la fin, s'il y a une hémorragie, s'il y a un accident, c'est quand même nous qui sommes responsables. Et on le ferait aussi dans des conditions d'acceptation affectives et psychiques qui sont complètement différentes pour les équipes qui s'y collent que si vous faites une interruption de grossesse qui est précoce. On va décourager un grand nombre de gynécologues de continuer de les pratiquer. Du coup, on va être encore moins nombreux à faire ces IVG et on va d'autant plus rallonger le délai pour les femmes. Et donc, on sait que cette loi, bien qu'elle soit appuyée sur une idée qui est parfaitement intellectuellement recevable, elle va être contre-productive."

Pourtant au Royaume-Uni ou aux Pays Bas on peut avorter jusqu'à 24 semaines...

Dr Amina Yamgnane : "Ce qui a prévalu à leur raisonnement est totalement différent. Ils disent, puisque le fœtus n'est pas viable à peu près jusqu'à cette date tant qu'on en est là et quoi qu'il arrive, les parents peuvent toujours demander la possibilité d'un arrêt de grossesse. Et au-delà de cette date, on ne fera rien. En France, ce n'est pas comme ça que c'est organisé. L'interruption volontaire de grossesse se fait sur des termes précoces et l'interruption médicale de grossesse se poursuit jusqu'à ce que l'enfant ne soit pas né. Parce qu'en France, le fœtus n'a pas d'existence légale et ça donne un immense confort aux équipes médicales dans les situations de malformation fœtale avec des anomalies fœtales extrêmement graves. "

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