Publicité

L'anthropologue David Graeber, théoricien du "bullshit job", est mort

Par
"Le temps n'est pas une grille permettant de mesurer le travail ; c'est le travail lui-même qui est la mesure." David Graeber
"Le temps n'est pas une grille permettant de mesurer le travail ; c'est le travail lui-même qui est la mesure." David Graeber
© Getty - Andree/ullstein

L’anthropologue et économiste américain David Graeber est mort le mardi 2 septembre 2020. Militant anarchiste, professeur à la London School of Economics et figure du mouvement "Occupy Wall Street", il avait théorisé le concept de "bullshit job" ("emploi à la con").

"Je me considère comme anarchiste depuis mon enfance (…). La plupart des gens ne considèrent pas l’anarchisme comme quelque chose de mauvais, ils pensent que c’est dingue, que c’est impossible. Mais lorsqu'on grandit dans une famille où ce n’est pas considéré comme une chose folle alors cette idée d’anarchie est très attirante", confiait David Graeber en 2016 sur France Culture. L'anthropologue et économiste américain est mort le mardi 2 septembre 2020, à l'âge de 59 ans, a annoncé sa femme Nikita Dubrovsky sur son compte Twitter. Professeur à la London School of Economics, David Graeber avait été "remercié" de la prestigieuse université américaine de Yale en 2005, notamment en raison de ses orientations politiques.

43 min

Théoricien du "bullshit job"

Considéré par le New York Times comme "l’un des intellectuels anglo-saxons les plus influents", David Graeber est connu pour avoir développé le concept de "bullshit job" (littéralement"emploi à la con"), tout d'abord dans un article publié en 2013 dans la revue britannique Strike!. Il y décrit la multiplication des emplois dont les tâches sont dénuées de sens. "Je définis un travail comme un job à la con quand même la personne qui effectue ce travail ne peut pas justifier l’existence de son travail. Ou si cette personne pense que si son job n’existait pas, cela ne ferait aucune différence, voire que le monde s'en porterait même mieux", résumait-il, en vidéo, sur France Culture

Publicité

Dans cet article, l'anthropologue établit une typologie comprenant cinq catégories, qu'il détaillait dans l'émission La Grande table en 2018

  • les "faire-valoir" qui n'ont d'autre fonction que celle de mettre en valeur les supérieurs hiérarchiques ou les clients
  • les "sbires" qui "font quelque chose, mais pensent que toute leur industrie ne devrait pas exister"
  • les "rafistoleurs" chargés de gérer des problèmes qui auraient pu être évités
  • les "cocheurs de cases" qui prétendent apporter des solutions
  • les "contremaîtres" qui jouent au "petit chef" auprès de travailleurs pourtant autonomes

Les personnes qui font ces jobs font souvent état de symptômes de dépression, d'anxiété… Leur niveau de souffrance a l’air considérable. Un des symptômes qui ressort de nombreux rapports fiables, ce sont les maladies psychosomatiques : des grippes, des taux d’infections plus élevés que la moyenne. Tout symptôme qui disparaissent au moment où on leur donne une vraie tâche à accomplir dans leur travail, ou un vrai travail. Le coût - médical, psychologique - pour la société de ces emplois inutiles est certes incalculable, mais il est gigantesque. Sans parler du coût de l’augmentation de la violence. Parce que les gens rentrent chez eux et commettent des violences domestiques par frustration. David Graeber sur France Culture

L'article fait l'effet d'une bombe dans le milieu académique et obtient un grand retentissement médiatique. David Graeber reçoit alors une telle quantité de témoignages de personnes se reconnaissant dans cette description, qu'il décide de mener une enquête plus approfondie.  Résultat : un livre paru en 2018 : Bullshit Jobs, A Theory (Les Liens qui Libèrent).

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Historien de la dette

En 2011, David Graeber publiait une vaste monographie sur l’histoire de la dette, traduite en français sous le titre Dette : 5000 ans d'histoire (Les liens qui libèrent, 2013). Dans cet essai, il mène une analyse historique du concept de dette, en s’intéressant tout particulièrement aux implications morales de la dette et aux relations sociales basées sur l’argent. Il montre notamment comment le vocabulaire des écrits juridiques et religieux de l'Antiquité (via des termes comme "culpabilité", "pardon" ou "rédemption") est majoritairement issu des affrontements antiques sur la dette, auxquels nous continuons de nous livrer. Selon lui, "l''endettement est une construction sociale fondatrice du pouvoir".

Les marchés ne sont pas réels. Ce sont des modèles mathématiques que l'on crée en imaginant un monde fermé où chacun a exactement les mêmes motivations et les mêmes informations, et se livre au même type d'échange calculateur et intéressé. David Graeber, Dette : 5000 ans d'histoire

Ses travaux de recherche portent également sur la théorie anarchiste (Pour une anthropologie anarchiste, Lux éditeur, 2006), la bureaucratie (Bureaucratie, l'utopie des règles, Les liens qui libèrent, 2015), mais aussi sur l'esclavage (Lost People: Magic and the Legacy of Slavery in Madagascar, 2007), ou plus récemment, sur l'histoire de la piraterie (Les Pirates des Lumières : ou la véritable histoire de Libertalia, éditions Libertalia, 2019).

58 min

Militant anarchiste et figure altermondialiste

En dehors du cercle académique, c'est sur la scène militante que David Graeber s'est fait connaître. Il est une figure importante du mouvement altermondialiste et participe à la protestation contre le Forum économique mondial à New York, en 2002.  

Aux Etats-Unis, la majorité des jeunes entre 18 et 30 ans disent qu'ils sont anticapitalistes. Même s'ils ne savent pas ce qu'est le socialisme, cela montre un rejet de l’ordre établi et une envie de vivre quelque chose d’autre. David Graeber dans Les Matins de France Culture

David Graeber était aussi l'un des représentants emblématiques du mouvement contestataire Occupy Wall Street en 2011, dénonçant les dérives du capitalisme financier. Souvent crédité comme l'auteur du slogan-phare de cette manifestation, "Nous sommes les 99%", David Graeber rappelait sur son site qu'il s'agissait d'une trouvaille collective : "J'ai d'abord suggéré que nous nous appelions les 99%. Puis deux Indignados espagnols et un anarchiste grec ont ajouté le 'nous', et plus tard un vétéran du mouvement De la bouffe, pas des bombes ! a mis le 'sommes'. Et après ça, qu'ils ne viennent pas dire qu'il est impossible de créer quelque chose de valable en groupe !"  

26 min