L’appel santé du 18 juin. Avec Frédéric Pierru, Brigitte Dormont, un collectif hospitalo-universitaire…

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L’appel santé du 18 juin. Avec Frédéric Pierru, Brigitte Dormont, un collectif hospitalo-universitaire…

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L’appel santé du 18 juin.
L’appel santé du 18 juin.
© Getty - Dana Neely / Stone

La Revue de presse des idées . Alors que le Ségur de la santé est en cours, plusieurs personnalités appellent à prendre en compte la réforme du secteur d’une manière globale. Car l’hôpital est une partie d’un tout plus large, qui comprend la médecine de ville et les soignants à domicile.

Après la pandémie, c’est le retour à l’anormal à l’hôpital. Alice, infirmière dans un service de réanimation de l’AP-HP, en témoigne dans L’Humanité : "cela fait un mois qu’il n’y a plus un seul patient Covid [et] c’est un immense soulagement". Ces dernières semaines, le départ échelonné des renforts venus de toute la France "laisse un immense vide. On a fait ensemble un boulot formidable, efficace. Il y avait une super-ambiance", mais il sonne aussi le glas d’un retour à la normale "difficile, très difficile. On se retrouve de nouveau en sous-effectifs avec des cadres qui nous répondent qu’ils n’y peuvent rien. On est sous le choc, rien n’a changé. C’est comme si rien ne s’était passé".

Dans son service de réanimation, avant l’épidémie, dit-elle, "nous étions sept au lieu de douze. Les  futurs diplômés qui vont arriver en juillet prochain ne compenseront pas un départ à la retraite et deux départs pour burn-out d’ici là". Retour à la case départ d’avant Covid_. "On m’a appelée jeudi soir au pied levé. Je vais travailler trois nuits consécutives et j’ai demandé à être relevée dimanche. J’estime qu’au-delà de 36 heures en trois jours je deviens dangereuse. On nous dit qu’on sera mieux payés, mais à quel prix ? Je préférerais une revalorisation salariale et des embauches"._

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Scepticisme face au Ségur

Dans L’Humanité toujours, le sociologue au CNRS Frédéric Pierru n’est pas très optimiste sur les résultats du Ségur : "il n’y a toujours pas eu une seule annonce sur l’arrêt des fermetures de lits ou sur les salaires. Je vois ce Ségur comme un piège pour diviser le front hospitalier. Les paramédicaux sont sous-représentés par rapport aux médecins et les collectifs Inter-Urgences et Inter-Blocs n’ont pas été conviés. On va donc parler de leurs rémunérations sans les intéressés. S’il y avait un réel engagement des pouvoirs publics, qu’est-ce qui les empêcherait d’augmenter le point d’indice ? C’est une usine à gaz qui ne répondra pas à l’urgence".

Il lui semble qu’à l’hôpital, l’administration et les soignants n’avancent pas main dans la main : "le cœur de l’impasse des politiques de santé depuis vingt ans, c’est cette méfiance profonde de la technostructure envers les soignants. Il faudrait également assurer l’attractivité de l’hôpital public avec une revalorisation des salaires. Nous ne pouvons plus rester dans ce modèle industriel que nous connaissons depuis vingt ans".

Médecine de ville ou d’hôpital

Les propositions du Ségur ne semblent donc pas, pour l’instant, à la hauteur des attentes. C’est que le sujet est très complexe, et ne se limite pas à la revalorisation des salaires. Le journal Le Monde le montre bien, en réunissant plusieurs tribunes venues d’horizons divers.

Dans l’une d’elles, l’économiste Brigitte Dormont invite à intégrer la médecine de ville à la problématique. Elle explique que si la masse globale des dépenses pour la santé en France est satisfaisante, cette dernière est trop orientée vers la médecine de ville et pas assez vers l’hôpital : "il n’existe pas de véritable mécanisme de maîtrise de la dépense de ville, pour beaucoup de raisons et en particulier parce que les soins en ville (les consultations par exemple) sont couverts par la Sécurité sociale, avec des remboursements effectués a posteriori. Il y a souvent un dépassement de l’Ondam en médecine de ville. Et, depuis cinq ou six ans, ce dépassement a été absorbé par des restrictions du budget de l’hôpital".

Il est en effet plus facile de contrôler les dépenses de l’hôpital, qui dépendent d’une enveloppe allouée par le ministère. Au moins, si la médecine de ville avait pu prendre davantage sa part dans le traitement de l’épidémie, cette disproportion budgétaire aurait-elle été davantage justifiée. Pourtant, écrit l’économiste, "personne n’en parle, mais la médecine de ville a été complètement mise de côté au début de l’épidémie, et les résultats mitigés de la France dans la gestion de cette crise ne sont peut-être pas étrangers à cela".

L’hôpital reste tout de même le premier poste de dépense de santé en France, avec 34% du total. Mais la manne est en grande partie affectée à l’administration des hôpitaux, davantage, semble-t-il que chez nos voisins, comme vient le rappeler un article de Stéphanie Benz dans L’Express : "le poids pris dans les établissements par le personnel non soignant (administration, agents de service...) pourrait jouer [sur le niveau de dépense hospitalières]. D'après une récente étude, ils représenteraient 34% de l'emploi hospitalier en France, contre 25% en Allemagne, 26% en Italie et 24% en Espagne"

L'Invité(e) des Matins
13 min

Associer l’université

Dans une autre des tribunes du Monde, près de 80 présidents d’université et doyens de santé interpellent le gouvernement. Ils craignent que le Ségur soit uniquement centré sur l’hôpital, et et laissent de côté la question de la formation des soignants et du rôle de l’université dans les CHU : "si le modèle des centres hospitaliers et universitaires s’essouffle, il semble que le Ségur de la santé regarde, pour l’instant, ailleurs. Il cloisonne les enjeux de santé publique en les limitant artificiellement à l’hôpital seul, comme s’il s’agissait d’une entité administrative isolée. Ce faisant, il ne prend pas en considération ces sujets essentiels à la délivrance des soins que sont la formation des futurs médecins et professionnels de santé et la recherche scientifique sur laquelle elle repose".

La tribune rappelle le décrochage de la France dans ce qui constituait jusqu’à il y a peu un domaine d’excellence : " Comme le soulevait la Cour des comptes en décembre 2017, notre pays est descendu au cinquième rang mondial des publications à fort impact en biologie fondamentale, et au huitième rang en recherche médicale. La France doit retrouver son rang de grande puissance scientifique mondiale.[…] Les universités sont aujourd’hui prêtes à contribuer à une grande réforme des centres hospitaliers et universitaires français. Elles seules ont la possibilité de fédérer la recherche, de la relier à la formation des étudiants en santé et aux soins des patients".

Aide à domicile

Et puis il faut rappeler que dans les métiers du soin, il n’y a pas que l’hôpital. La profession d’aide à domicile est également très sollicitée, expliquent les économistes François-Xavier Devetter et Emmanuelle Puissant : "Quel est le nœud du problème ? La profession d’aide à domicile est portée par des emplois dont la durée moyenne est de 25 heures par semaine… mais où le travail commence bien souvent à 7 heures – ou plus tôt – et ne s’arrête qu’à 19 heures, 20 heures, voire au-delà ; où l’emprise du travail sur la semaine dépasse nettement les 35 heures, et où les inaptitudes, les accidents du travail, sont à un niveau plus élevé que la plupart des autres professions. La prévalence des situations d’épuisement des salariés montre combien la dite « ressource humaine » est consommée « à taux plein »".

Les deux économistes soulignent que ces emplois ne sont pas véritablement à temps partiel mais sont bien, en revanche, "payés à temps partiel".

On le voit, c’est tout le secteur qui mérite d’être revalorisé et apaisé, afin qu’il soit de nouveau centré sur ses missions de soin.

Journal de 8 h
16 min

Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Laurence Jennepin et l'équipe de la Compagnie des Œuvres