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L’Arc de triomphe empaqueté, dernière oeuvre posthume de Christo et Jeanne-Claude

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L'Arc de triomphe de la place de l'étoile arborera de tout son long des toiles de tissus bleus-argentés et de cordes rouges.
L'Arc de triomphe de la place de l'étoile arborera de tout son long des toiles de tissus bleus-argentés et de cordes rouges.
© Maxppp - EPA

Après un chantier qui vient de débuter, le monument parisien sera recouvert de tissus en septembre et octobre prochains. Cette ultime performance prendra la forme d'un hommage au couple, tant elle est emblématique de leur spécialité artistique et de leur carrière, un an après la mort de Christo.

À l’automne prochain, le duo de créateurs Christo et Jeanne-Claude verra leur plus ambitieux projet d’art contemporain finalement aboutir : l’Arc de triomphe de la capitale française sera empaqueté de gigantesques toiles de tissus et de longues cordes. Durant deux semaines, entre les 18 septembre et 3 octobre prochains, l’installation monumentale sera visible de tous et poursuivra ainsi le dessein du couple, soucieux d’offrir leurs oeuvres au plus grand nombre et de redéfinir les frontières de l’art. Arc de Triomphe, Wrapped ("L’Arc de triomphe empaqueté"), dont les travaux se poursuivent ce week-end avec l’installation d’une première voûte métallique sous l’arche principale, correspondait à l’entreprise artistique la plus symbolique pour le couple. Leur rêve se voit ainsi exaucé, et la carrière de ce duo iconique de l’art contemporain commémorée : Christo avait continué à porter le projet jusqu’à sa mort, en mai 2020, onze ans après le décès de Jeanne-Claude, muse indissociable de leur oeuvre commune. Cet ultime empaquetage vient finalement s’inscrire dans la lignée de cette spécialité emblématique de Christo et Jeanne-Claude : trente-six ans après l’empaquetage du Pont-Neuf parisien et vingt-six années après celui du parlement allemand, le Reichstag, l’enveloppement de l’édifice historique de la place de l’Étoile reflète tant, à l’instar des installations précédentes, le parcours atypique de Christo que le processus artistique hors norme du duo.

L'Arc de triomphe, le rêve des années parisiennes

Christo Vladimiroff Javacheff admire d’abord l’Arc de triomphe par la fenêtre de la petite chambre qu’il occupe rue de Saint-Sénoch, dans le XVIIe arrondissement, en 1962. Le peintre a trouvé refuge à Paris depuis plusieurs années. Il a fui sa Bulgarie natale, qui a basculé aux mains d’un régime communiste et du bloc soviétique, et s’est exilé de Vienne à Genève avant de poser ses valises dans la capitale française en 1958, à l’âge de 23 ans. "Christo venait d’une famille très cultivée et qui s’intéressait au monde de l’art. Il savait donc que Paris était la capitale artistique à conquérir, en quelque sorte, que c’était sa destination finale, là où il pouvait avoir sa chance en tant qu’artiste", souligne Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou.

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Christo ne signe pas encore de son pseudonyme les portraits qu’il peint pour gagner modestement sa vie. Dans son pays d’origine, l’apatride a fait ses armes à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia, et met alors son talent au service des familles riches de la capitale. Il portraitise selon les commandes de coiffeurs à la clientèle aisée : le jeune Jacques Dessange lui propose par exemple de reproduire les traits de Brigitte Bardot, dont il tire une oeuvre réaliste pour l’actrice, et deux portraits empaquetés dans du plastique qu’il revend à des collectionneurs. Le projet artistique se construit patiemment tandis que, par l’intermédiaire de ces réseaux, il rencontre Jeanne-Claude Denat de Guillebon, dont la famille lui a passé commande quelques mois après son arrivée à Paris. Une relation fusionnelle débute en 1959 - Christo décrira toujours Jeanne-Claude comme sa "jumelle", née le même jour que lui, le 13 juin 1935 -, dans le même temps qu’une collaboration artistique qui ne craint pas l’envergure. Si Christo multiplie des empaquetages d’objets divers (boîtes de conserves, pots de peinture, chaussures...) qui garnissent les murs de ses chambres-ateliers, le couple convoite déjà d'emballer l'École militaire de la capitale en 1961. Mais l’ambition portée par le duo naissant s’incarne désormais dans le monument de l’Arc de triomphe, comme l’explique Sophie Duplaix, commissaire d’une exposition organisée l’an passé au Centre Pompidou sur ces années parisiennes fondatrices pour l'oeuvre du couple :

C’est dans ce logement de la rue de Saint-Sénoch qu’il va imaginer son projet de l’Arc de triomphe. Cela va se traduire par un photomontage qui date de 1962, dans lequel on voit un petit paquet de Christo situé dans la perspective de l’avenue Foch et qui matérialise le monument. Je pense qu’il y a beaucoup de raisons pour lesquelles Christo s’intéressait à lui. C’est très symbolique sur le plan personnel : ce monument est celui à conquérir pour lui, arrivé à Paris. Autre raison : plastiquement, c’est quelque chose. C’est un monument qui fascinait Christo parce qu’il a des volumes très monumentaux, mais des volumes finalement assez simples. À travers l’empaquetage, en mettant du tissu autour de l’Arc de triomphe, on peut vraiment imaginer comment ses courbes et cette architecture vont être magnifiées, comment ses lignes de force qui font la beauté de monument vont être mises en évidence. Et puis l’Arc de triomphe est évidemment très symbolique pour tout ce qu’il représente : sa destination initiale, imaginée par Napoléon pour célébrer les grandes batailles, et puis dédié au soldat inconnu de la Première Guerre mondiale. L’Arc de triomphe est chargé de toutes ces strates d’histoire qui se sont sédimentées à travers ce monument, ce qui lui donne ce poids et cet intérêt. Je crois que tout ce faisceau de raisons a fait que Christo était très enclin à empaqueter, avec Jeanne-Claude, l’Arc de triomphe. Sophie Duplaix 

Comme à l'accoutumée, Christo et Jeanne-Claude nourissent leurs projets de très nombreux travaux préparatoires. Une minutie extrême est notamment prêtée aux lignes des monuments empaquetés.
Comme à l'accoutumée, Christo et Jeanne-Claude nourissent leurs projets de très nombreux travaux préparatoires. Une minutie extrême est notamment prêtée aux lignes des monuments empaquetés.
© Maxppp - EPA

Le voeu artistique va ainsi se réaliser presque soixante ans après ces premières esquisses. L’installation suivra les instructions précises mûries de longue date par Christo et Jeanne-Claude : 25 000 mètres carré d’un tissu argenté et bleuté recouvriront intégralement le monument, attaché de longues cordes à la couleur rouge. Christo devait initialement voir de son vivant ce rêve de jeunesse s’exaucer entre mars et juin 2020, en simultané avec la tenue de l’exposition du Centre Pompidou. Mais un premier report - les faucons crécerelles nidifient à cette période de l’année sur l’arc napoléonien - repousse l’évènement à septembre 2020. Christo s’éteint au mois de mai de cette année-là, tandis que la crise sanitaire décale une nouvelle fois le déploiement de Arc de Triomphe, Wrapped à l’automne suivant. 

Amples, les toiles, conformément à la vision des artistes, ne seront pas collées aux parois de l'Arc de triomphe et pourront onduler en fonction du vent, ce qui donnera des aspects changeants et aléatoires à l'oeuvre d'empaquetage. Par la même, le couple a pris soin de n'affecter en rien le monument historique conçu par l'architecte Jean-François de Chalgrin pour Napoléon au début du XIXe siècle, et la flamme du Soldat inconnu continuera de vivre et d'être ravivée lors des cérémonies quotidiennes de 18h30.

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La durée de vie de l’oeuvre, elle, n’a pas bougé : deux semaines. Cette temporalité sciemment limitée, dont avaient déjà fait l’objet les empaquetages du Pont-Neuf et du Reichstag, n’a jamais quitté la vision artistique de Christo et Jeanne-Claude. Dans un entretien à France Culture en 1989, l’artiste contemporain se disait "intéressé d’apprivoiser l’espace public pour un petit moment" et déclarait que "manipuler les ressources de cet espace public devient une partie intégrante de l’expression de l’oeuvre d’art". La période des années parisiennes de 1958 à 1964, avant le départ définitif du couple à New York, est charnière dans la conceptualisation artistique opérée par Christo et Jeanne-Claude : au contact des courants de création contemporains, le Nouveau Réalisme fondé par le critique d'art Pierre Restany notamment, ils manifestent d'emblée le souhait de se démarquer. Ils délaissent progressivement le travail sur toile pour se consacrer à la sculpture de l'espace. Aussi, au mot d'emballage, ils préféreront toujours le concept d'"empaquetage", qui fait davantage appel à l'idée d'exil que le premier terme et sa critique sous-jacente de la société de consommation. De même, la terminologie choisie par le couple quant à la durée de vie des oeuvres opte pour "temporaire" plutôt qu'éphémère, car ce dernier est associé au monde de l'art contemporain et notamment au mouvement Land art, auquel Christo et Jeanne-Claude n'ont jamais voulu être assimilés. Par ailleurs, cet usage spécifique et motivé du temps par le duo dénote une évolution forte dans l’art sculptural au cours du XXIe siècle, juge Paul-Louis Rinuy, professeur d’université en arts plastique et historien de l’art à l’université Paris 8-Saint Denis : 

Paul-Louis Rinuy, historien de l'art de professeur d'université en arts plastiques à l'université Paris 8, évoque la nouvelle conception du temps dans l'art sculptural aux XXe et XXIe siècles.

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À réécouter : Les contes de Christo
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Le Reichstag empaqueté : Christo, homme du rideau de fer

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Au travers de leurs oeuvres, Christo et Jeanne-Claude ont également matérialisé leurs interrogations sur leur propre temps et les affres du siècle passé. C'est que le parcours personnel de Christo s’entremêle avec l’histoire contemporaine d’une Europe scindée en deux blocs opposés. La thématique du rideau de fer s’impose dès la première installation du couple, un empilement de barils obstruant la rue Visconti à Paris. L’empaquetage en 1995 du Reichstag, le parlement allemand, se fait l’incarnation la plus faramineuse du regard de l’artiste sur son époque, comme l’indique le professeur d’université en arts plastique et historien de l’art à l’université Paris 8-Saint Denis :

Le Reichstag de 1995, après la chute du mur de Berlin, c’est évidemment aussi le Reichstag qui a été incendié à l’époque nazie, qui a été un des faits les plus noires et les plus lourds de la vie de la dictature hitlérienne. C’est aussi les années où Berlin a été séparé en deux entre le monde soviétique et le monde de l’Ouest. Empaqueter cet édifice, c’était vraiment compris à l’époque par Christo et Jeanne-Claude comme une manière d’empaqueter ces éléments du passé sinistre, noir, tragique. Et quand on déballe, on veut faire apparaître un nouveau Reichstag. Paul-Louis Rinuy

Christo (à gauche) expose des maquettes de son futur Reichstag empaqueté au Musée du design de Zurich, en juin 1978. Il faudra pour lui attendre jusqu'en 1995 pour voir son projet se concrétiser
Christo (à gauche) expose des maquettes de son futur Reichstag empaqueté au Musée du design de Zurich, en juin 1978. Il faudra pour lui attendre jusqu'en 1995 pour voir son projet se concrétiser
© Maxppp - KEYSTONE

L’artiste aux inusables lunettes rondes fait par la même état d’un individu marqué au fer rouge par les atteintes aux libertés, et qu’il tente d’insuffler au travers, notamment, de cet empaquetage allemand grandiose, estime encore l'enseignant à Paris 8-Saint Denis : 

On peut lier sa naissance en Bulgarie au fait qu’il ait dû traversé ce qu’on appelait au XXe siècle le rideau de fer pour arriver en France en 1958, et puis ensuite pour aller vivre une grande partie de sa vie à New York, aux États-Unis. Donc dans des mondes considérés comme libres. Par conséquent, il a vécu les points forts de ce siècle passé, qui sont par exemple la création du rideau de fer ou les totalitarismes, notamment liées au monde communiste de l’Europe de l’Est. Et il essaiera dès lors de valoriser au contraire ce qui du côté des formes de liberté, de démocratie, d’émancipation. Paul-Louis Rinuy

L’installation du Reichstag détonne par ses proportions hors-normes : 100 000 mètres carrés de tissus recouverts d’une couche d’aluminium ainsi que 15 kilomètres de cordes épousent les formes de l’édifice. Surtout, le matériau pour lequel le couple a opté, le polypropylène, donne à voir un fin jeu de texture entre les réfléchissements de lumière et les plis des toiles. La conservatrice en chef des Collections contemporaines au Musée national d'art moderne Sophie Duplaix y perçoit le regard sculptural et architectural prédominant dans l’art de Christo et Jeanne-Claude, tout comme leur souhait de mettre leurs créations à la portée de tous :

Je crois que Christo et Jeanne-Claude voulaient que l’on n’oublie jamais qu’ils faisaient un geste avant tout artistique. Un geste qui consistait à mettre en valeur les volumes d’un monument et à s’attaquer à cette échelle monumentale qui fascinait Christo. Il était capable, avec Jeanne-Claude, de s’y confronter jusqu’au bout et d’arriver à ses fins. Cette dimension vraiment esthétique, purement artistique, est ce que Christo et Jeanne-Claude voulaient transmettre. Ils voulaient donner à voir quelque chose qui soit de l'ordre de la beauté. C'est vraiment le mot qu'ils employaient et qui n'était pas un terme galvaudé dans leurs bouches. Quelque chose qui était dédié à la joie et à la beauté, et de très immédiat et très spectaculaire qu’ils offraient gratuitement à un public qui allait regardé différemment le monument parce qu’il était empaqueté. Sophie Duplaix

Le Pont-Neuf, dix ans de préparation et le rôle crucial de Jeanne-Claude

La première installation parisienne sur le Pont-Neuf a nécessité 40 000 mètres carré de toile et la collaboration de plusieurs corps de métiers spécialisés, dont des alpinistes.
La première installation parisienne sur le Pont-Neuf a nécessité 40 000 mètres carré de toile et la collaboration de plusieurs corps de métiers spécialisés, dont des alpinistes.
© Maxppp - Rémi Wafflart

En revanche, les empaquetages de Christo et Jeanne-Claude sont loin de se cantonner à la seule exposition de leurs installations. Le chemin est si âpre pour obtenir les autorisations administratives afin d’envelopper les monuments de toiles de tissu que cette phase, additionné aux travaux préparatoires propres à l’installation de l’oeuvre, qu’il est considéré par le duo comme une phase à part entière de leur travail. Les négociations pour empaqueter le Reichstag ont ainsi duré vingt-quatre ans, à partir des premières propositions du couple formulées en 1971. En France, le projet d’empaqueter le Pont-Neuf, le plus vieux pont parisien, aura pris dix années, entre 1985 et 1995. En cause, la frilosité des pouvoirs publics, qui rechignent à la mise en branle d’une oeuvre contemporaine si colossale et abstraite, ce qui pousse le couple, toute leur carrière durant, à travailler simultanément sur plusieurs oeuvres. 

Dans le cas du Pont-Neuf, le rôle d’entremetteur que jouait Jeanne-Claude au sein du duo d'artistes se révèle prépondérant : issue de la famille de Denat de Guillebon, bien implantée dans le monde parisien, elle permet à Christo de rencontrer à plusieurs reprises Jacques Chirac, maire de Paris entre 1977 et 1995, et entre en rapport avec Jack Lang, alors ministre de la Culture. Les activités de cette "femme d’affaires absolument redoutable", estime Sophie Duplaix, démontrent les responsabilités administratives cruciales dont elle se chargeait et sous-tendent l’intégration de ces phases de persuasion dans la démarche artistique du couple, ce qu’ils revendiquaient eux-mêmes, appuie la chef des collections du Centre Pompidou : 

Christo et Jeanne-Claude insistaient beaucoup sur le fait que leurs projets n'étaient pas seulement les quinze jours pendant lesquels l'œuvre, pour exemple le Pont-Neuf empaqueté, allait être visible. Leurs projets commençaient à la conception, à l'idée initiale de Christophe et Jeanne-Claude. Et ils se poursuivaient tout du long jusqu'à l'existence physique de l'empaquetage. Dans cette mesure-là, leur travail de collaboration était évident puisque pendant toutes ces années, c'est à la fois Christo et Jeanne-Claude qui sont à l'œuvre pour convaincre, pour organiser, pour prendre en compte tous les aspects extrêmement complexes de toute cette organisation. Et donc, cette durée du projet dit beaucoup sur leur collaboration et le fait qu'ils soient coauteurs des oeuvres. Sophie Duplaix

Sophie Duplaix, conservatrice en chef des Collections contemporaines du Musée national d'art moderne, explique pourquoi elle ne voit pas, dans l'oeuvre de Christo et Jeanne-Claude, une dimension de transgression.

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D’autre part, ce travail de discussions implique une dimension qui dépasse les seuls individus de Christo et Jeanne-Claude, considère Paul-Louis Rinuy : 

Ce sont Christo et Jeanne-Claude qui font le projet et qui le conduisent en un temps extrêmement long. Mais un des points spécifiques de ce travail de négociation et de cet engagement, c’est qu’il y a une pluralité d’intervenants extrêmement nombreux. Il me semble qu’il y a une dimension réellement collective, d’une foule, voire d’une communauté qui se crée autour de ces empaquetages. Ce dialogue, ce partage de l’information et d’idéal est un point extrêmement important. Il y a vraiment une dimension visionnaire dans ce travail : les deux artistes sont là pour inventer un rêve matérialisable et ils vont partager ce rêve avec d’autres personnes de façon à ce que ce rêve puisse devenir réalité. Paul-Louis Rinuy

L’empaquetage du Pont-Neuf semble d’ailleurs avoir laissé un souvenir indélébile dans la mémoire de la capitale. La sociologue Nathalie Heinich, qui a consacré une enquête sur la réception de l’oeuvre au moment de son installation, en 1985, a observé "un éventail assez large de réactions, allant du rejet à l’acceptation enthousiaste en passant par le scepticisme". Surtout, la chercheuse a constaté une réelle perturbation née de la nature de l’objet proposé selon les spectateurs : 

Ce n’était pas seulement des troubles en termes de jugement de valeurs - savoir si on était pour ou contre, si on aimait ou pas -, mais c’était avant tout des troubles en termes de qualification, c’est-à-dire de détermination de ce face à quoi on était, donc de nature même de l’objet. J’ai réalisé grâce cette enquête que ce jeu sur les frontières entre le monde de l’art et le monde ordinaire était exactement la grammaire de l’art contemporain, la définition même de ce qui fait une oeuvre d’art contemporain et dont le travail de Christo est tout à fait emblématique. Nathalie Heinich

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Aussi, elle se remémore ses pérégrinations le long du Pont-Neuf, faisant mine de ne rien savoir de ce qui se tramait afin de relever les opinions des uns et des autres. L’une de ses rencontres a particulièrement retenu son attention : "En discutant avec un des ouvriers en train de finaliser la mise en place du tissu, il m’a dit que ce n’était pas encore ouvert et que les tableaux y seraient fixés après-demain, le jour de l’inauguration. L’ouvrier même qui faisait l’empaquetage pensait que ce tissu n’allait servir qu’à une toile de fond pour les tableaux. Pour lui, l’art, c’était forcément des tableaux. Est-ce que l’empaquetage a produit une familiarisation des non-spécialistes envers l’art contemporain ? Je n’en suis pas certaine. Cela a permis à beaucoup de gens qui ignoraient tout de l’art contemporain d’être confrontés à une oeuvre, mais il est difficile de savoir si cela produit un effet durable sur eux." France Culture avait également tendu son micro aux nombreux curieux qui s'étaient pressés pour examiner l'œuvre sous toutes ses coutures. Nathalie Heinich se remet notamment en mémoire les nombreuses réactions indignées quant au coût estimé de l’oeuvre, et dont les spectateurs pensaient qu’il avait été pris en charge par l’État ou la Ville de Paris. "Il peut y avoir une réaction de rejet liée à la question financière. Malgré la communication très importante que Christo et Jeanne-Claude ont toujours fait autour de leur projet, qui est un élément essentiel dans leur démarche, le public ne percevait pas forcément que ces oeuvres étaient autofinancés", précise Sophie Duplaix.

La Samaritaine, réouvert récemment, n'a pas laissé passer l'occasion : elle profite de l'empaquetage du Pont-neuf pour déployer un nouveau slogan publicitaire, "La Samaritaine, ça m'emballe !"
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© Maxppp - Tony Hage

En effet, Christo et Jeanne-Claude, qui prenaient grand soin de leur indépendance artistique, veillaient à leur intégrité pécuniaire concernant l’aménagement de leurs empaquetages. Christo et Jeanne-Claude assuraient les fonds nécessaires par la vente de l’ensemble des travaux préparatoires (dessins, croquis, collages) ou par l’intermédiaire de leur propre entreprise Javacheff Corporation, créée à la fin des années 1960. Pour le prochain empaquetage, le montant de 12 millions d’euros a ainsi été récolté pour que le déploiement des toiles s’effectue à la mi-septembre jusqu’au démontage complet, programmé pour la fin du mois de novembre. De quoi éveiller un enthousiasme à Paris et ailleurs, préfigure Paul-Louis Rinuy :

Je crois aussi que ce que ce qu'on vivait, par exemple en 1985 à Paris, au moment du Pont-Neuf empaqueté, c'était une fête. C'était une fête où on se sentait des choses en commun. Ce projet de l’Arc de triomphe empaqueté, retardé deux fois, va finalement voir le jour à un moment où, on peut l’espérer, il va permettre de réanimer l'espace public et tout ce qu'on a en commun dans nos villes, ce qu’essayaient de mettre en valeur Christo et Jeanne-Claude. Et, de ce point de vue-là, il y a dans leur travail quelque chose d'extrêmement actuel et même extrêmement urgent dans la réinvention. Paul-Louis Rinuy

Carine Rolland, adjointe à la culture à la Mairie de Paris, entend cet empaquetage comme une réinvention de l’Arc de triomphe et un événement culturel de premier ordre pour la capitale.

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