L'archéologie glaciaire, une science en pleine expansion... mais vouée à l'extinction

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L'archéologie glaciaire, une science en pleine expansion... mais vouée à l'extinction

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Des archéologies prospectent le glacier du Colerin, à 3200 m d’altitude, à Bessans, en 2021.
Des archéologies prospectent le glacier du Colerin, à 3200 m d’altitude, à Bessans, en 2021.
- E. Thirault

L’archéologie glaciaire est née en 1991, avec la découverte d’Ötzi, un homme vieux de plus de 5 000 ans. Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, les découvertes s’accélèrent. Paradoxalement, c’est ce même réchauffement qui devrait, à terme, signer la fin de cette discipline.

À plus de 3000 mètres d’altitude, en plein été, alors que les températures avoisinent les 30°C, la glace qui recouvre certains cols de Savoie fond lentement, révélant peu à peu les objets ensevelis depuis des millénaires. Exposés pour la première fois aux éléments, ces vestiges se dégradent extrêmement vite. Pour les archéologues glaciaires s’engage alors une course contre la montre : il est primordial de trouver ces trésors et de les mettre en lieu sûr avant qu’ils ne disparaissent.

Dans le champ de l'archéologie, l’archéologie glaciaire est une discipline relativement nouvelle. Elle est née il y a tout juste 30 ans, en 1991, lorsque deux randonneurs allemands découvrent, dans les Alpes de l’Ötztal, non loin des Dolomites italiennes, un corps momifié qu’ils imaginent être celui d’un alpiniste. En fait, le cadavre est celui d’un chasseur-cueilleur de 45 ans qui vivait au Néolithique, il y a plus de 5000 ans. La découverte est incroyable : non seulement le corps de l'homme est entier, mais l'équipement qu'il portait aussi, les deux parfaitement conservés par les glaces.

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“L’importance d’Ötzi est double”, témoigne Éric Thirault, archéologue et professeur de préhistoire à l’Université Lumière-Lyon 2. “Je me souviens du double choc que nous, préhistoriens, avons ressenti à l’époque. On a compris qu’on pouvait découvrir [dans les glaces] des choses antérieures au Moyen Âge ! D'autre part, il y avait ce corps : un individu entier, avec ses os bien sûr, mais aussi la peau et les parties molles, desséchées. Une véritable momie naturelle ! C’est le seul corps entier qui nous soit parvenu du Néolithique en Europe. 30 ans après, ça reste toujours extraordinaire !"

La momie d'Otzi, découverte en 1991.
La momie d'Otzi, découverte en 1991.
© AFP - PIERRE FEUILLY

L'archéologie glaciaire émerge donc tardivement. “Ce n’est pas la première découverte faite par des archéologues, il y en avait déjà eu dans les années 1930-1940, poursuit Éric Thirault. Mais elles étaient anecdotiques. Il n’y avait pas eu de déclic : personne ne s'était dit que si c’était là, il y avait peut-être d’autres vestiges ailleurs. Après coup, bien sûr, on se dit que nous étions idiots. Mais c’est surtout qu’on raisonnait autrement”.

"Des sites archéologiques à ciel ouvert"

Depuis, l’archéologie glaciaire a fait des émules, notamment en Suisse et en Italie, où des enquêtes de terrain systématiques ont été lancées dès les années 1990. En France, la discipline s’est développée au cours des années 2000 : “En ce qui me concerne, c’est la découverte d’une statue en 2003, sur un glacier savoyard, qui m’a permis de réaliser que certains cols, certains passages, étaient des sites archéologiques à l’air libre : les vestiges sortent de la glace, il suffit de les ramasser”, raconte l’archéologue.

Plusieurs campagnes de fouilles ont ainsi été menées sur le Colerin, le col où a été retrouvée cette statue sculptée à même un morceau de bois de 80 cm de long. “La plupart des objets découverts proviennent d’accidents : des chargements qui se sont renversés, des personnes qui ont fait une chute, etc. On a donc souvent des objets cassés : des récipients en céramique, des sortes de sac à dos, des clés de portage brisées, etc. Dans un contexte normal, ces objets - en bois, en tissu ou en cuir - ou encore des chaussures, etc. ne se seraient pas conservés. Ils sont des traces de la vie quotidienne en montagne et apportent un éclairage différent mais complémentaire de ce qu'on a retrouvé ailleurs.

Eric Thirault, derrière un couvercle en bois découvert à 2800 m d'altitude, sur les cols au dessus de Modane, en Savoie, en 2022.
Eric Thirault, derrière un couvercle en bois découvert à 2800 m d'altitude, sur les cols au dessus de Modane, en Savoie, en 2022.
- X. Deparnay

Rares sont les découvertes exceptionnelles, à l’image d'Ötzi ou du “mercenaire” de Théodule. Retrouvé en 1984, en Suisse, ce cadavre préservé par les glaces, avec sa mule et ses armes, était certainement celui d'un homme issu d’un milieu social aisé, mort en tombant dans une crevasse. Si ce genre de découvertes, explique l’archéologue, éclaire une époque donnée, l’archéologie glaciaire permet surtout une science de l’accumulation : “L’essentiel de nos découvertes sont des objets de la vie quotidienne. On a trouvé cette année une raquette à neige, des chaussures. Accumulés, ces objets sont la preuve de passages réguliers par ces cols de montagne*, et au-delà des trafics qui y avaient lieu. Cela permet de documenter le moins exceptionnel, c’est une fenêtre assez particulière sur ces sociétés.”*

Pour les archéologues, ces sites permettent de retracer les itinéraires qu’empruntaient les montagnards. Et de de mieux comprendre les raisons pour lesquelles ces derniers se déplaçaient d’une vallée à l’autre : visites familiales, relations économiques, contrebande, voire pour fuir un danger, et ce depuis l’Antiquité. “On sait par exemple, d'après les analyses, qu'Ötzi avait sur lui du sang d'autres personnes : il avait du se battre. Il s'est peut-être enfui pour sauver sa peau et il est mort là-haut. Quand il est parti, il était déjà blessé. Il n'était donc pas un commerçant, ni quelqu'un qui faisait le trajet pour le plaisir.”

L’urgence climatique : deux fois plus d’objets découverts en 2022

Depuis leur première campagne en 2007, Éric Thirault et ses collègues ont identifié plusieurs sites archéologiques qui leur ont permis de découvrir près de 600 vestiges. L’année 2022 a été extrêmement riche. Sur 15 sites de fouilles potentiels identifiés par Éric Thirault et son équipe, 7 d’entre eux ont livré des vestiges archéologiques : “Cette année, on a doublé le nombre d'objets découverts jusqu'à présent. L'inventaire n'est pas terminé, on est encore en train de tout laver et d'inventorier, mais on a découvert plus de 1 000 objets en 2022”.

Ce qui devrait être une bonne nouvelle témoigne en réalité des premières conséquences du réchauffement climatique sur l’archéologie glaciaire. Avec des températures avoisinant les 30°C au-dessus de 3 000 mètres d’altitude, les glaciers régressent à vue d'œil. “C'était assez impressionnant, se remémore l'archéologue. Il y a des endroits qu'on ne reconnaît plus, les paysages ont évolué en l'espace d'une saison. On constate une accélération : il y a une urgence réelle pour essayer de sauver ces objets, pour les mettre à l'abri et documenter l'histoire des passages par ces cols de haute altitude”.

Prospections sur le glacier du Colerin à Bessans, en septembre 2022.
Prospections sur le glacier du Colerin à Bessans, en septembre 2022.
- E. Thirault.

“S’il y a eu un Ötzi en France, il a disparu depuis longtemps”

Pour Éric Thirault, il est d’autant plus urgent d’agir que les conditions climatiques ne vont pas aller en s’arrangeant. Les objets mis à nu par le soleil et sur lesquels les archéologues n’ont pas mis la main vont rapidement disparaître. “S'il y a eu un Ötzi quelque part en France sur un col, il a disparu depuis longtemps. Sauf s'il est dans des conditions qui permettent sa conservation encore aujourd'hui. C'est un peu notre dernier espoir. C'est pour ça qu'il faut identifier les lieux où on peut faire ce genre de découverte.”

L’archéologue considère l’année 2023 comme une “année pivot” pour mettre à l’abri les vestiges libérés par la fonte des glaces : “Le travail que j'ai entrepris a toujours été soutenu par cette notion d'urgence. Mais cette année, j'ai insisté encore davantage là-dessus. Il y avait deux options : soit continuer progressivement, soit tout faire en une année. Ça signifie beaucoup de travail sur le terrain, des financements plus importants, davantage d'analyses, etc. Mais au vu de la situation climatique, on ne peut pas se permettre d'attendre. Dans dix ans, certains sites auront complètement disparu. C'est d'ailleurs déjà le cas de certains.”

Pour 2023, Éric Thirault a ainsi demandé l’autorisation de faire une prospection “tous azimuts” en Savoie et en Haute-Savoie : “Pour l’instant rien n'est fait, mais ce sera avec plusieurs équipes sur le terrain, avec des moyens financiers plus importants et de l'héliportage pour acheminer du matériel dans certains secteurs.”

Des Alpes à la Norvège, une problématique mondiale

Si, en France, les Alpes vont bénéficier de recherches poussées, la problématique que pose le réchauffement climatique est mondiale : qu’il s’agisse des fouilles dans les Andes, l’Himalaya ou en Scandinavie, les archéologues doivent agir vite. “On a également de l’archéologie glaciaire dans les hautes latitudes, près des pôles, là où il y a beaucoup d'enneigement et où il fait froid, précise Éric Thirault. Depuis quelques années en Norvège, il y a eu des découvertes assez médiatisées : ce n’est pas de la haute altitude, mais ce sont des lieux de passage entre différentes vallées et on y découvre des objets, des traces de convois qui datent de l'époque viking.”

En Norvège, où une tige de flèche vieille de plus de 6 000 ans a récemment été découverte, le constat est le même : “Une enquête basée sur des images satellite prises en 2020 montre que plus de 40 % des dix plaques de glace où des découvertes ont été faites ont fondu, raconte Birgitte Skar, archéologue et professeure associée au Muséum d'histoire naturelle et d'archéologie de Trondheim, en Norvège. Ces données suggèrent une importante menace pour la préservation des découvertes faites dans la glace, sans même parler de la glace en tant qu’archive climatique elle-même”.

Une flèche de l'époque viking, retrouvée en Norvège.
Une flèche de l'époque viking, retrouvée en Norvège.
- Museum of Cultural History/University of Oslo

À l’heure actuelle, l’enjeu pour les archéologues est donc d’identifier en priorité les lieux où la glace n’a pas fondu depuis plusieurs siècles, dans l’espoir de maximiser les chances de découvrir des artefacts qui n’ont jamais été exposés aux éléments. “Déjà la carte de l'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) de 1950, par exemple, nous donne à voir un monde aujourd’hui disparu", assure Éric Thirault, qui travaille notamment avec un géomorphologue, afin d’analyser le déplacement des glaciers au fil du temps. "Des lieux où il y avait encore de la glace au milieu du XXe siècle sont intéressants parce qu'ils peuvent encore être préservés.”

Une discipline en sursis

Partout dans le monde, les chercheurs sont donc confrontés à un curieux paradoxe : alors même que l’archéologie glaciaire est une discipline émergente, âgée d'à peine 30 ans, elle est déjà en sursis. Le ressenti est d'autant plus contradictoire que, par essence, l'archéologie est une science du temps long. “Les processus de vie, d'évolution de la surface de la terre, font que les vestiges anciens sont condamnés à être dégradés, relativise Éric Thirault. L'invention des machines a déjà eu une action terrifiante sur le passé. On laboure de plus en plus profond, on construit des villes, etc. L’éradication de son patrimoine est malheureusement un effet secondaire de l'humanité. Dans l’archéologie préventive, on est aussi dans cette forme d’urgence. En quelques heures, on peut détruire des vestiges préservés pendant des milliers, voire des centaines de milliers d'années. Et ça, c'est une radicalité propre à notre société industrielle.”

Malgré la situation, Eric Thirault se veut optimiste. Selon lui, participer à ce sauvetage, l'organiser, est une "des meilleures choses qu'on puisse faire à l'heure actuelle. On aura des choses dans les musées, dans les réserves, sur lesquelles on pourra travailler pendant longtemps encore. On constitue une documentation qui va sans doute être utilisée par plusieurs générations de chercheurs. C'est quand même gratifiant." Mais l'archéologue n'omet pas de souligner l'urgence de la situation : "Dans 10 ans il sera trop tard. Si on veut faire quelque chose, c'est maintenant !"

Carbone 14, le magazine de l'archéologie
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