L'art du pizzaïolo, le kok-borou... le grand malentendu du "patrimoine culturel immatériel" de l'Unesco

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L'art du pizzaïolo, le kok-borou... le grand malentendu du "patrimoine culturel immatériel" de l'Unesco

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Un joueur de kok-boru kirghize
Un joueur de kok-boru kirghize
© AFP - ALEXANDR KRYAZHEV

L'art du pizzaïolo napolitain vient de faire une entrée remarquée dans le patrimoine immatériel de l'humanité de l'Unesco, aux côtés d'autres trésors culturels. Une façon de préserver un patrimoine menacé, mais aussi de le figer dans le folklore.

Caricaturée chaque année un peu plus en sorte d'Eurovision des folklores locaux, la cuvée 2017 des "lauréats" de la liste représentative du patrimoine culturel immatériel mondial a été dévoilée ce jeudi 7 décembre en Corée du Sud. Derrière les très médiatiques pizzaïolos italiens, dont le savoir-faire consistant à faire sauter en l'air leur pâte pour l'étendre fait une entrée tonitruante dans la liste, il ne faudrait pas oublier les autres coutumes consacrées : dans cet inventaire forcément pittoresque, on trouve désormais, pèle-mêle (car il ne s'agit surtout pas d'instaurer une hiérarchie ou un quelconque palmarès selon l'UNESCO) :

  • le langage sifflé des montagnards turcs,
  • la danse martiale Taskiwin du Haut-Atlas marocain,
  • les nattes tissées Shital Pati du Bangladesh,
  • ou encore le Kok Boru,  ce jeu équestre traditionnel des hauts plateaux du Kirghizistan. Une variante du polo, à cette différence près que le terrain de jeu, c'est la plaine toute entière, et que la balle est remplacée par la carcasse d'une chèvre égorgée juste avant le début de la partie.

La liste du patrimoine culturel créée en 2003 comptait déjà 365 entrées

La liste du patrimoine culturel immatériel rassemble traditions, diverses formes d'art ou des célébrations, comme le flamenco espagnol ou le batik indonésien, ou des traditions plus obscures comme le rituel de Mongolie pour amadouer les chamelles ou le festival de lutte à l'huile de Kirkpinar, en Turquie. 

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C'est une façon de préserver un patrimoine menacé, mais aussi de le figer dans le folklore. Et c'est d'ailleurs tout le malentendu que regrette l'UNESCO elle-même. Il y a un peu plus de 15 ans, elle avait lancé cette liste "représentative du patrimoine culturel immatériel mondial" avec l'idée qu'il ne devait pas y avoir de palmarès, mais une simple mise en valeur de ce patrimoine. Il s'agissait de ne plus valoriser seulement les vieilles pierres, les vestiges des civilisations sédentaires et des dominants, mais aussi de donner une place à l'oralité, aux savoirs-faire et aux traditions spontanées, populaires... et menacées, dans leur transmission, par l'uniformisation d'une culture mondialisée.  

Un logo UNESCO qui fait vendre

Sauf que, 15 ans plus tard, ce classement, car s’en est bien devenu un, voit chaque année les Etats rivaliser de diplomatie et de stratégies marketing  pour arracher ce label, ce "logo UNESCO" qui fait vendre, certes, mais qui fait aussi des cultures mises en avant des arguments commerciaux.  

Un artisanat menacé sera sauvé... dans les vitrines des boutiques d'aéroports.  

Des contes, transmis depuis des générations par tradition orale, seront réécrits pour complaire aux attentes du public globalisé.

Des fêtes de village se dissoudront dans le flot des cars de touristes.  

Des savoirs-faire ancestraux seront standardisés pour correspondre à l'image vue dans le guide de voyage.  

L'expression d'une minorité sera aseptisée par le pouvoir central qui se vantera de l'avoir sauvegardée. 

Bref, les rites deviennent des spectacles, et sont trop souvent dénaturés au passage.   

Pour revenir, par exemple, au jeu équestre kirghize, le kok-boru, il faut savoir que, pour ne pas heurter le jury de l'UNESCO et les touristes, depuis quelques années, on a tendance là-bas à remplacer la carcasse de chèvre par un moulage, ou par un simple ballon. Le jeu ancestral perd peu à peu du terrain, dans les alpages kirghizes, où se développe la pratique du "horse-ball" : un sport dont les règles ont été codifiées en France dans les années 1930. 

Attention, certaines images peuvent choquer

Cultures Monde
59 min