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L'autre histoire des éditions de Minuit : Bourdieu et des outils d'auto-défense

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Jérôme Lindon disait que le rôle de Samuel Beckett avait été déterminant pour rehausser l'image des éditions de Minuit, et y faire venir tant d'autres.
Jérôme Lindon disait que le rôle de Samuel Beckett avait été déterminant pour rehausser l'image des éditions de Minuit, et y faire venir tant d'autres.
© Getty - Sophie Bassouls

La maison d'édition de Jérôme Lindon était celle du "nouveau roman", celle de l'engagement contre la guerre d'Algérie et aussi pour la Palestine. Mais encore, celle où Pierre Bourdieu a publié l'essentiel de ses travaux, et fait paraître de nombreux auteurs de sciences sociales.

Sur la photo, une douzaine de sociologues et de statisticiens, en rang et en costard - cravate, et puis la longue silhouette de Jérôme Lindon qui se détache, sur la gauche. Un peu plus loin, au centre, on reconnaît Pierre Bourdieu, qui fume. Le cliché rare, conservé dans un album de la famille Lindon et aussi dans les cartons des archives Bourdieu, date de juin 1965. Il a été pris à Arras, lors d’un congrès resté fameux chez les sociologues. Et le patron des éditions de Minuit, celui qui en avait repris les rênes en 1948 après les années clandestines et la Libération, était donc sur la photo de famille de ce colloque dont les actes seront publiés l’année suivante, chez Minuit. Jérôme Lindon entretenait en effet au mitan des années 1960 une relation de proximité soutenue avec le monde de la recherche, et Pierre Bourdieu, en particulier. D’abord, des échanges intellectuels, entamés bien avant que Pierre Bourdieu ne publie lui-même aux éditions de Minuit, après son Que Sais-je, Sociologie de l’Algérie en 1958. Et parfois pour évoquer d’abord des projets de livres avec d’autres (comme par exemple Mouloud Feraoun, un écrivain kabyle qui publiait déjà au Seuil et qui sera assassiné par l'OAS). Puis, les échanges se faisant plus soutenus et les contacts téléphoniques presque quotidiens, certains y verront quasiment un lien pareil à celui d’un père avec un fils - même si seulement cinq ans les séparaient, et que la distance en fait s'était installée.

Né en 1925, Jérôme Lindon mourra neuf petits mois avant Pierre Bourdieu, en 2001. Les deux hommes s’étaient brouillés entre-temps, et le sociologue avait quitté Minuit pour finir par publier au Seuil. Mais c’est chez Jérôme Lindon, et aussi dans ce dialogue-là, que le sociologue a fait paraître le plus gros de ses travaux durant plus de vingt-cinq ans. Et c’est depuis cette maison d’édition aussi, en tant que directeur de collection, que Pierre Bourdieu a fait connaître toute une sociologie de la domination ; et frayé un chemin vers quantité de travaux étrangers traduits pour être diffusés à un moment où les sciences sociales connaissaient, en France, une audience jamais vue. Les éditions de Minuit sont loin d’y être étrangères. Au point qu’à l’heure du rachat des Editions de Minuit par Madrigall, la maison-mère de Gallimard, annoncée mercredi 23 juin au soir, le catalogue porté par Jérôme Lindon en un demi-siècle d’édition indépendante offre une plongée à la fois riche et vaste dans une histoire internationale des sciences humaines et des sciences sociales - vue de France. 

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"Les Héritiers" : en 1964 , un début

En 1964, Bourdieu n’est pas encore titulaire de sa chaire au Collège de France mais, de retour d’Algérie depuis 1961, il devient alors directeur d’études à l’École pratique des hautes études, et commence au même moment à publier aux éditions de Minuit. Deux ouvrages voient le jour cette année-là, tous deux sous une double signature. Et tous deux devenus des classiques même si le premier est plus connu du grand public que le second :

  • Les Héritiers, avec Jean-Claude Passeron
  • Le Déracinement, avec Abdelmalek Sayad  qui l’introduit à la société algérienne alors que le sociologue, en poste à Alger, fait encore du terrain sous escorte militaire

L’année suivante, Lindon lui propose de diriger une collection qui fera date dans le champ disciplinaire : c’est “Le sens commun”, 75 titres au catalogue aujourd’hui, et une histoire longue des sciences sociales dans son sillage, dont de nombreuses traductions et des jalons importants dans le domaine. C’est sous ce label qu’on retrouve non seulement dix ouvrages de Pierre Bourdieu, mais aussi, par exemple, Les Cadres, de Luc Boltanski (en 1982), Naissance des intellectuels de l’historien Christophe Charle (en 1990) ou des chercheurs étrangers comme Richard Hoggart, avec La Culture du pauvre, et Erving Goffman dont pas moins de sept titres paraissent en français entre 1968 et 1991 (dont deux volumes pour La Mise en scène de la vie quotidienne).

L’amplitude de l'éditeur du “Nouveau roman” ne se limite pas plus en littérature à Robbe-Grillet qu'à des auteurs maison qui lui resteront fidèles, comme Samuel Beckett, Marguerite Duras, Jean-Philippe Toussaint. De même, il serait absurde de raccourcir le sillage des éditions de Minuit en en faisant d'abord un éditeur de grands textes bourdieusiens. Ainsi, la portée du travail des éditions de Minuit en sciences humaines et les sciences sociales ne se résume pas au "Sens commun" : au fil des années et sur une trajectoire intellectuelle longue, qui souvent croisera la philosophie, Jérôme Lindon publiera aussi le linguiste Roman Jakobson, l’architecte Le Corbusier, Hegel et Trotski en 1963 tous les deux, Histoire et conscience de classe de George Lukacs, ou par exemple De la guerre de Clausewitz, en 1955, Le Cinéma et l’homme imaginaire, de Edgar Morin en 1956,  L’Anti-Œdipe par Deleuze et Guattari. Ou encore, parmi tant d’autres signatures, sept titres depuis 1971 qu’on devait à Jacques Bouveresse récemment décédé. Et puis De la grammatologie, de Jacques Derrida dont Lindon avait gardé tous les livres parus ailleurs - moins nombreux toutefois que ceux de Claude Mauriac, l'auteur entre tous dont sa bibliothèque était la plus charnue.

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L'investissement de Jérôme Lindon dans la diffusion des sciences sociales et la manière dont les éditions de Minuit ont contribué à étoffer la discussion et la connaissance, en particulier en sociologie, restent considérables. Un investissement personnel même, si bien que pour l’anecdote, c’est l’éditeur parisien qu’on voit en photo sur la couverture du deuxième volet de La Mise en scène de la vie quotidienne (“Les Relations en public”), de Erving Goffman, qui paraît en français en 1973. Derrière l’appareil photo, au pied du trottoir devant le Café de Flore où fut prise la photo, c’est André, l’un des fils de Jérôme et Annette Lindon.

Ce qu'il reste, ce qui transite

En 2018, lorsque les enfants de Jérôme et Annette Lindon firent don à la Bibliothèque nationale de France de la bibliothèque personnelle que l’éditeur et sa femme conservaient à leur appartement parisien, quelque 900 titres furent archivés par ce qui s’appelle, à la BNF, “la réserve des livres rares”. Qui organisa alors une petite exposition, comme un trou de serrure d’où pénétrer dans les rayonnages privés de l’éditeur. Y voisinaient pour l’essentiel des premières éditions, souvent dédicacées par leur auteur (et un mémorable “Je m’en vais” de Echenoz biffé d’un “Je reste” à son éditeur, en 1999). A hauteur d’étagère ou presque, un détail frappait, bizarre : dix-sept ans après sa mort, on ne trouvait plus que trois titres de la collection  “Le sens commun” :

  • L’Occasionalisme d’Arnold Geulincx d’Alain de Lattre en 1967
  • Le Métier d’éducateur de la sociologue trop méconnue du grand public, Francine Muel-Dreyfus , qui date de 1983
  • et Les philosophes de la République par Jean-Louis Fabiani en 1988).  

Les ouvrages de sciences sociales ne comptent certes pas pour l'essentiel des 900 titres versés par les enfants. En tous cas tels que la bibliothèque privée des Lindon a rejoint la BNF après le don. Plutôt le signe d’une bibliothèque ouverte, et vivante, d’où les ouvrages circulaient aussi de main en main, chez les proches de l’éditeur ? Car de fait, la part prise par Jérôme Lindon dans le développement des sciences sociales, et surtout l’élargissement de leur audience, fut réellement décisive tout au long du XXeme siècle.

Tous les livres de sociologie qu’il a pu publier dans ce catalogue qui ne dépassait guère une vingtaine de nouveautés par an, ne furent pas des best sellers, loin s’en faut. Mais Minuit a non seulement irrigué la discipline, et contribué, aussi, à en modifier les contours. Nourri par ses échanges serrés avec Jérôme Lindon, Pierre Bourdieu n’a pas seulement publié chez Minuit ses propres travaux (jusqu’en 1991) et ceux de ceux qu’il accueillait dans sa collection : il en a aussi fait un terrain. Dans le récent, et très riche Dictionnaire international Bourdieu, paru avec profit cette année aux éditions du CNRS sous sa direction, Gisèle Sapiro et Hélène Seiler rappellent que dans plusieurs articles (dont certains feront l’objet de reprises comme dans Les Règles de l’art), le sociologue a montré en quoi la dimension artisanale d’une activité éditoriale telle que Minuit l’entendait, a permis de faire émerger certains auteurs. Puis de continuer à les suivre. C’est tout un rapport au risque qui se découvre en effet, lorsqu’on sait que souvent, les tirages n'excédaient pas 3000 exemplaires, et qu’il pouvait facilement ne pas s’en vendre plus de 500 à la sortie… pour progresser par la suite. C’est à ce rythme, et dans des proportions comme celles-là, que des ouvrages de sciences humaines et sociales ont pu voir le jour chez cet éditeur, aussi et peut-être d’abord parce qu’il était indépendant, ne comptait qu’une petite vingtaine de salariés tout au plus... et ne se pinçait pas le nez devant l’idée d’innovation là où d’autres se vivaient davantage en “gestionnaire des acquis” comme l’écrivait Bourdieu.

Mais s’agissant des éditions de Minuit, l’engagement sur le terrain des sciences sociales qui, dans les années 60, connaîtront un essor nouveau en France, n’est pas seulement affaire de risque. Il est aussi affaire de cercles concentriques, ou de vases communicants. Ainsi, la maison d’édition qui défend une sociologie qui ne se publiait encore guère est aussi celle qui fit “le nouveau roman” avec Robbe-Grillet autant que celle qui fit la guerre d’Algérie avec Pierre Vidal-Naquet, comme le rappelaient très justement la chercheuse Anne Simonin et la conservatrice à la BNF, Anne Renoult, en charge de l'exposition, à l’occasion d’une Nuit rêvée consacrée à l’éditeur en 2018 par Albane Penaranda : 

Un fil de combat peut ainsi se laisser attraper. Qui court sans doute dès la naissance des éditions de Minuit, originelles et clandestines fondées dès 1941 par Jean Bruller et Pierre de Lescure, qui publient Vercors et Le Silence de la mer sous l’Occupation comme on pose un acte de résistance. Lindon, lui, dira dans "A voix nue" en 1994 : "Je me suis engagé dans la Résistance. En tant que juif, je n'avais pas le choix." Un fil qui s’étirerait peut-être jusqu’à se faire chambre d’écho d’une sociologie du dessillement et du dévoilement des rapports de domination, telle que le catalogue de la maison peut notamment la laisser affleurer - de celle qui fourbit (et fournit) ce que Bourdieu appelait par exemple sur France culture en 1988, des “instruments d’autodéfense contre l’agression symbolique”. En passant par la Revue des études palestiniennes que Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey font paraître de 1982 jusqu’à 2008 chez Jérôme Lindon qui a rejoint la cause palestinienne après la Guerre des Six jours (en 1967), et bien sûr, par la guerre d’Algérie. 

Durant la guerre d'Algérie se déploie en effet, chez Minuit, l’histoire d’une édition engagée, qui fait de la place au témoignage, à la dénonciation, et à de la prise de risque. Durant les huit années que durera la guerre d’Algérie, 79 éditeurs feront ainsi paraître des charges critiques… mais à elles seules, les éditions de Minuit qui publient - entre autres - La Question de Henri Alleg, Les Belles lettres de Charlotte Delbo ou encore la brochure L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet, concentreront la moitié des saisies à l’époque :

Travailler à combattre

La posture combative demeurera, ainsi que l’entreprise de dévoilement - avec, à chaque époque, son registre. Alors que la France n’est plus d’aucune guerre, en 1964, c’est ainsi chez Minuit que paraît, Les Héritiers, de Bourdieu et Passeron. L’ouvrage met cette fois au jour combien l’école française peut être de nature à perpétuer les inégalités plutôt qu’à les résoudre dans l’angélisme et un aveuglement aux règles d’un certain jeu scolaire ou universitaire. Ce livre, qui relativise la notion de mérite et met en évidence le poids des héritages culturels, fait certes l’objet de recensions qui montrent qu’il est lu. Mais tout ce qu’on peut lire sur sa réception à l’époque montre la tension qu’il augure et les désaccords qu’il suscite... sinon carrément une franche agressivité. Dans le premier volet de la série “A voix nue” qui lui était consacrée en 1988 sur France culture dans un dialogue avec Roger Chartier, Pierre Bourdieu évoquait la violence des critiques… et les carences d’une foule de contradicteurs velléitaires qui échouent à le réfuter. Au micro, on voit se dessiner le contexte hautement conflictuel dans lequel le sociologue trace son sillon, tandis qu’il est alors arrimé aux Editions de Minuit.

Le nombre de titres de la collection “Le Sens commun” issus de traductions dit aussi quelque chose de la position de passeur qu’endosse l’éditeur. C’est tandis qu’ils travaillent à façonner Les Héritiers que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron découvrent Richard Hoggart. En anglais dans le texte, c’est The Uses of literacy, qui date de 1957, en Grande-Bretagne, et où justement Hoggart explore par exemple la figure du boursier. Cet angle de tir entre aussi en résonance avec ce qu’écrivent les deux sociologues français de l’inégalité devant le capital scolaire. Si bien, même, racontera Jean-Claude Passeron en 1993, que l’idée de le publier s’impose, à un moment où Hoggart n’est guère lu en VO par le monde de la recherche hexagonale. Le titre français, qui n’a rien d’une traduction littérale, est trouvé par les Gracias, le couple qui préside à la traduction du texte, et c’est Hoggart qui valide tout - y compris les nombreuses coupes, et quelques libertés et autres enrichissements conceptuels proposés par les deux sociologues qui travaillent à son arrivée en France, sous le parrainage de Jérôme Lindon. Publier ce livre, en 1970 en français, aura une portée considérable : on s’y décentre suffisamment pour ne plus enfermer la “classe ouvrière” dans l’idée d’un certain rôle historique auquel l’assignent encore bien des universitaires. Et on fait soudain le pas de côté suffisant pour attraper la manière dont les intellectuels - y compris chez les marxistes - considèrent bien souvent les pauvres vus du dessus. On prend aussi le pli de commencer à dire “les classes populaires”, dans un pluriel qui raffine la stratification sociale pour penser mieux la relégation et la mobilité sociale ; et on importe, au passage, l'idée de “style de vie”, qui fera des petits.

C’est Jean-Claude Passeron qui signait cette année 1970 la préface de La Culture du pauvre lorsque le livre de Hoggart arrive dans les librairies françaises. Il racontera, des années plus tard, l’accueil que lui réserva Jérôme Lindon, qui suivait de près le travail sur les livres, peu nombreux, qu’il publiait : 

Il m’a dit : “C’est de la broderie d’or sur un habit en guenilles !”

L’éditeur n’en menait pas large, cette année-là, aux dires de Passeron : il craignait un bide commercial, à publier celui en qui il voyait outre Manche “un Dickens du XXeme siècle”... trop ringard. Un demi-siècle plus tard, on voit que c’est rien moins qu’un classique de la sociologie mondiale que Jérôme Lindon, en faisant confiance à Bourdieu, Passeron, et quelques autres, aura contribué à faire circuler au gré d’une politique d’importation inspirée.

Dans Portrait de Richard Hoggart en sociologue, Jean-Claude Passeron détaillera, en 1993 :

L’éditeur français, pourtant excellent pronostiqueur des succès de la librairie parisienne, résistait. Sans doute voyait-il trop clairement qu’il ne s’agissait là ni de littérature d’avant-garde, ni d’un pamphlet politique, ni de sciences humaines estampillées au sceau d’une affiliation célébrée par la critique. Pierre Bourdieu qui dirigeait la collection du "Sens commun" a tenu bon ; la traduction – difficultueuse sur un texte riche en tournures familières et en détails d’une vie quotidienne exotiquement britannique en sa banalité même – était terminée (et déjà payée, ce qui est un fort argument auprès d’un éditeur). Le livre s’est fait. Contre toute attente il a été lu et a eu quelque influence en France, si j’en juge par les citations qu’en font les sociologues.

Mais Hoggart, qui plus tard publiera, en 1991, l’auto-biographique 33 Newport street (au Seuil, cette fois), c’est aussi une certaine façon d’écrire les sciences sociales. Et de ce point de vue-là encore, on peut voir se dessiner quelque chose entre les lignes du catalogue des éditions de Minuit. Qui, certes, publient des travaux pointus et pour certains, difficiles d’accès ou intimidants. Mais qui, aussi, trouvent un public large, en creusant une veine d’autant plus exigeante qu’il s’agit d'être lu. Dans le même texte, Passeron, qui y voyait, “un art du romanesque sociologique”, continuait de s’interroger a posteriori : "Mais sur quel pied dois-je danser quand j’admire l’écriture de Richard Hoggart ? Ce diable d’auteur me prend à contre-pied, tout en me faisant valser à son rythme". L'écriture est chez Hoggart une dimension en soi, et son préfacier en disait encore ceci :

À la fin des années 50, nous ne devions pas être nombreux en France à nous être entichés de The Uses of Literacy, ce texte lisse et sans éclats de plume, concret et exhaustif, juste et informé, romanesque si l’on veut, mais par le seul souci du détail et de la nuance inlassablement poursuivis, émouvant sans aucune sensiblerie, décrivant chaleureusement mais sans lyrisme ni moralisme les valeurs, muettes ou parlantes, qui font le sens d’une culture populaire de banlieue industrielle anglaise, à la manière dont les ethnologues décrivent la cohérence de n’importe quelle autre culture étrangère à nos habitudes mentales et affectives ; ce livre dépourvu de presque tous les signes extérieurs d’appartenance aux sciences sociales et qui, pourtant, nous semblait d’une bien meilleure sociologie des classes populaires que tout ce que nous pouvions lire dans les arides sociographies des spécialistes du chiffre ou les froides divagations idéologiques d’intellectuels "engagés".

Écriture et frontières

Dans les années 60 et 70, on peut voir une marque des éditions de Minuit dans ce souci de l’écriture des sciences humaines et sociales en train de se faire et en même temps de se disséminer (même si Pierre Bourdieu reste un auteur exigeant). Qui passe aussi par le voisinage avec la littérature, et des disciplines qui parfois dialoguent entre elles dans des frontières qui se font poreuses, ou provisoires. Par exemple, dans deux revues portées par la maison d’édition :

  • Argument, qui sera notamment co-fondée par Edgar Morin et paraîtra jusqu’en 1962
  • et puis Critique, qui existe toujours et qui entend “donner un aperçu, le moins incomplet qu’il se pourra, des diverses activités de l’esprit humain dans les domaines de la création littéraire, des recherches philosophiques, des connaissances historiques, scientifiques, politiques et économiques”.

Là où l’écriture de Hoggart frappait par son ton à part à l'époque, d’autres textes chez le même éditeur croisent encore dans des eaux extraterritoriales, où la littérature aide à penser le monde, et réciproquement. Quitte à flouter le statut des livres - et d’ailleurs chez Minuit la collection “Documents” a des frontières dilatées. C’est là, par exemple, que Robert Linhart est publié. Avec L’Etabli, d’abord, en 1978 , dont vous pourrez retrouver une exploration au fil des pages sur France culture :

Puis avec Le Sucre et la faim, une enquête dans le Nordeste brésilien et ses régions de canne à sucre, qui paraît en 1981, chez Minuit aussi, et où Linhart écrit des passages comme celui-ci :

Sur le bord de la route, des hommes, couverts de chapeaux de paille, un outil à la main, marchent. Vous vous arrêtez. Vous leur parlez. Ils vous répondent. Ils partent travailler dans les champs de canne à sucre. Vous les questionnez sur leurs conditions de vie [...] Et vous comprenez, à mesure qu’ils parlent, qu’ils ont faim, que leurs femmes ont faim, que leurs enfants ont faim.

Puis un peu plus loin :

À mesure que je recueillais témoignages et données, la faim m’apparaissait avec une terrible netteté comme la matière et le produit d’un dispositif compliqué jusqu’au raffinement. La faim n’était pas une simple absence spectaculaire, presque accidentelle, d’aliments disponibles. Ce n’était pas une faim simple, une faim primitive. C’était une faim élaborée, une faim perfectionnée, une faim en plein essor, en un mot, une faim moderne. Je la voyais progresser par vagues, appelées plans économiques, projets de développement, pôle industriels, mesures d’incitation à l’investissement, mécanisation et modernisation de l’agriculture. Il fallait beaucoup de travail pour produire cette faim-là. De fait, un grand nombre de gens y travaillaient d’arrache-pied. 

Dans cet extrait comme tant d’autres sur un demi-siècle, se pose l’enjeu de la forme pour dire le fond. Et c’est aussi dans cette tension-là que les sciences sociales ont pu germiner du côté des éditions de Minuit à une époque d’intense défrichage, et d’inventions. Avec, en filigrane, une question - souvent la même : comment se frayer un chemin jusqu’au lecteur ou à la lectrice ? Et à qui parle-t-on lorsque l’on publie, chez un éditeur hors du monde académique, des ouvrages savants... qui parlent bien au-delà du monde savant ?