L’Azerbaïdjan est dirigé d’une main de fer par Ilham Aliev depuis 2003. Comme son père, il entretient le culte de la personnalité et a instauré l’un des régimes les plus autoritaires au monde : quasiment pas d’opposition, pas de liberté de la presse.
L’Azerbaïdjan est dirigé d’une main de fer par Ilham Aliev depuis 2003. Comme son père, il entretient le culte de la personnalité et a instauré l’un des régimes les plus autoritaires au monde : quasiment pas d’opposition, pas de liberté de la presse.

L’Azerbaïdjan et la guerre dans le Haut-Karabakh

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L’Azerbaïdjan et la guerre dans le Haut-Karabakh

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Le regard de l'autre | C’est l’Azerbaïdjan qui a déclenché cette nouvelle guerre dans le Caucase, dans la région du Haut-Karabakh qui lui échappe. Le régime de Bakou estime être dans son bon droit de vouloir reprendre le contrôle de ce qui lui "appartient".

De nouveau ce dimanche matin, Bakou accuse l'armée arménienne de violer le cessez-le-feu. Hier pourtant, l'Arménie et l'Azerbaïdjan avaient conjointement dit avoir trouvé un accord sur "une trêve humanitaire" débutant à minuit. Ce cessez-le-feu intervenait à l'issue d'une médiation française conduite en coordination avec les co-présidents du groupe de Minsk, avait précisé la présidence française.

L'Arménie et l'Azerbaïdjan s'étaient auparavant mutuellement accusés de nouvelles attaques dans le Haut-Karabakh, en dépit d'une première trêve négociée il y a une semaine avec la Russie, sans effet sur le terrain.

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Ce conflit ravivé du Haut-Karabakh a fait plus de 620 morts depuis le début des combats le 27 septembre entre Arméniens et Azerbaïdjanais. Selon un bilan partiel publié par l'AFP jeudi, qui pourrait être bien plus lourd.

Voici, pour " Le regard de l'autre"six grandes clés d'explication du point de vue azerbaïdjanais. L'Azerbaïdjan a obtenu des gains territoriaux ces trois dernières semaines sans pour autant avoir remporté de bataille décisive. Bakou n'a pas jusqu'ici révélé le coût du conflit, ne publiant aucun bilan militaire, matériel ou humain, alors que les séparatistes affirment avoir tué des milliers d'hommes.

La géographie

L’Azerbaïdjan se situe à la limite entre l’Europe et l’Asie, au-delà de la Mer Noire, sur les bords de la Mer Caspienne. Avec un territoire de 86 000 km2, et une population de 10 millions d’habitants, c’est le plus grand des pays du Caucase. L’Azerbaïdjan se voit donc comme tel : trois fois plus grand que l’Arménie, par la superficie comme par la population.

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© Radio France - Chadi Romanos

Sa population est turcophone et essentiellement chiite, à 65 %.

Le pays est bordé par de grand voisins, la Russie au Nord, l’Iran au Sud. À l’Est, c’est la Mer Caspienne, avec la capitale Bakou. Et à l’Ouest c’est donc l’Arménie. Et c’est là, dans la zone qui touche l’Arménie, que se trouve le Haut-Karabakh, autoproclamé indépendant, là où la plaine d’Azerbaïdjan se transforme en montagne, à une altitude moyenne de 1 000 mètres.

Haut-Karabakh veut dire "jardin noir", et la région domine, au sens de la géographie physique, l’Azerbaïdjan : ce n'est pas un détail du point de vue militaire.

Au total, l’ensemble des zones qui échappent au contrôle de Bakou représente 15 % du territoire de l’Azerbaïdjan, c’est beaucoup.

L'Histoire

Historiquement, le Haut-Karabakh est essentiellement peuplé d’Arméniens, dès le IVe siècle avant Jésus-Christ. Cette zone prend alors le nom d’Artsakh, nom aujourd’hui revendiqué par les séparatistes. Elle se christianise, résiste aux Perses, pour faire simple c’est une région à population arménienne.

Mais au XXe siècle, cela se complique. Après la révolution russe de 1917, la région commence à être disputée entre Arméniens et Azerbaidjanais. Et les Britanniques, qui commandent la région, nomment un gouverneur azéri. Des affrontements s’en suivent.

Puis en 1921, Staline décide de rattacher le Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan. Pendant la période soviétique, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont deux républiques de l’URSS, et le Haut-Karabakh fait partie de la deuxième.

En 1991, lors de l’éclatement de l’Union soviétique, le Haut-Karabakh se proclame unilatéralement indépendant. La guerre va durer jusqu’en 1994. Les séparatistes sont soutenus par l’Arménie. L’Azerbaïdjan perd. Et outre le Haut-Karabakh stricto sensu, sept autres districts passent sous contrôle arménien, dans une sorte de zone tampon autour du Karabakh. Des dizaines de milliers d’Azerbaidjanais, à peu près 20 % de la population du Haut-Karabakh, fuient la zone.

Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan cherche donc à reprendre le contrôle de cette région qui lui a été rattachée pendant soixante-dix ans.

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Le droit

C’est le sujet central et il découle de l’Histoire.

Du point de vue du droit international, l’Azerbaïdjan a raison : le Haut-Karabakh lui appartient officiellement. L’indépendance de la région n’est d’ailleurs reconnue par aucun membre de l’ONU : même l’Arménie ne reconnaît pas le Haut-Karabakh ou Artsakh en tant qu’État, tout simplement parce que l’Arménie considère plutôt que la zone devrait lui être rattachée.

Plusieurs résolutions de l’Onu, en 1993 puis en 2008, confirment que cette terre appartient à l’Azerbaïdjan. Le régime de Bakou s’en prévaut donc logiquement, pour faire valoir que de ce point de vue, ces territoires sont occupés par un ennemi, au même titre, dit-il, que la France par l’Allemagne en 1940.

Sauf que face à cette situation de droit, de jure, il y a une situation de fait, de facto. Le Haut-Karabakh est à population arménienne et se veut indépendant. Ce ne serait pas le premier exemple d’un pays qui acquiert son indépendance sur une situation de fait.

Depuis plusieurs années, il existe un groupe de médiation sur le sujet : le groupe dit "de Minsk", qui regroupe la Russie, la France et les États-Unis. Il cherche un compromis, ce qu’on appelle "les principes de Madrid", qui consisterait en gros à échanger une partie des territoires "occupés" contre un statut spécifique pour la région.

L'économie

Ce n’est pas la dimension la plus médiatisée du sujet, mais elle n’est pas négligeable.

D’abord, l’économie explique le sentiment de puissance de l’Azerbaïdjan. Le pays possède, en mer Caspienne, les 20e réserves mondiales de pétrole et les 25e de gaz. La production augmente régulièrement, elle peut se comparer à celle du Mexique. L’Azerbaïdjan produit quatre fois plus que ses besoins. Et donc exporte. Notamment vers l’Union européenne, son premier partenaire commercial.

Cette manne pétrolière dote le pays d’un PIB quatre fois supérieur à celui de l’Arménie et lui a permis d’acheter beaucoup d’armes, en particulier des drones israéliens et turcs de dernière génération. L’Azerbaïdjan possède donc une supériorité technologique sur le plan militaire par rapport à l’Arménie.

Et puis Bakou cherche aussi à protéger un oléoduc déterminant pour ses exportations : ce gros tuyau de près de 2 000 km se dirige vers la Turquie via Tbilissi en Géorgie, et il passe juste à côté du Haut-Karabakh, au Nord, dans la zone de Tovuz. En attaquant le Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan veut donc sans doute, aussi, protéger cet oléoduc.

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Psychologie et sociologie

L’Azerbaïdjan est dirigé d’une main de fer par Ilham Aliev, depuis 2003. Il a succédé à son père, Heydar Aliev, un ancien général du KGB soviétique. Comme son père, il entretient le culte de la personnalité, il a instauré l’un des régimes les plus autoritaires au monde : quasiment pas d’opposition, pas de liberté de la presse.

Il y a donc une affaire d’orgueil : reconquérir les terres perdues au début des années 1990, voire obtenir des excuses de l’Arménie. Recouvrer son honneur. Et comme il se sent supérieur militairement, il ne va pas abandonner facilement la partie.

Plus largement, de nombreux Azerbaïdjanais le soutiennent, en particulier ceux dont les familles ont été déplacées après la guerre d’il y a trente ans.

Et puis il y a une question de nationalisme, un petit côté Alsace-Lorraine. Comme les négociations sont dans l’impasse depuis de longues années, place à la force. A fortiori quand on se sait soutenu par un poids lourd régional comme la Turquie.

Pour toutes ces raisons, l’Azerbaïdjan ne va pas poser les armes facilement.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou.

15 min