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L'écologie serait-elle une affaire de femmes ?

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Les militantes écologistes suédoise et allemande Greta Thunberg et Luisa Neubauer lors de la COP25 à Madrid, le 10 décembre 2019.
Les militantes écologistes suédoise et allemande Greta Thunberg et Luisa Neubauer lors de la COP25 à Madrid, le 10 décembre 2019.
© AFP - Cristina Quicler

L’écologie est devenue un domaine central dans la société. Pourtant, les écogestes semblent davantage pratiqués par les femmes que par les hommes. La raison ? L’écologie serait synonyme de féminin. Un stéréotype qui perdure et dont les conséquences se font ressentir bien en dehors des foyers.

En 2020, davantage de femmes écologistes sont devenues maires de grandes villes. Barbara Pompili a pris la succession d’Elizabeth Borne au ministère de la Transition écologique. En apparence, l’écologie serait donc un domaine dans lequel les femmes trouvent facilement leur place. Si au sein du foyer elles paraissent s'investir davantage que les hommes, elles restent sous-représentées dans la sphère publique.

En juillet 2018, une étude réalisée par Mintel, (société d'études de marché basée à Londres), a permis d’apporter à ce constat quelques données chiffrées. En Grande-Bretagne, où l’étude a été conduite, 71 % des femmes interrogées déclaraient avoir adopté un mode de vie plus éthique que l’année précédente, contre 59 % des hommes. Elles étaient 77 % à déclarer recycler régulièrement. Ils n’étaient que 67 %. L’écologie est pourtant devenue au fil des années une préoccupation de plus en plus importante pour les citoyens. Pourquoi alors y aurait-il un écart de répartition quand il s’agit de passer à l’action ?

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Pas tous égaux face aux tâches ménagères

L’un des premiers éléments d’explication est à chercher du côté de la répartition des tâches ménagères. En 2019, l’Ifop a réalisé pour Consolab une grande enquête permettant de mesurer l’ampleur des inégalités de répartition des tâches domestiques entre les deux sexes, en France et en Europe. Il en ressort que sur les 5 026 femmes interrogées, les trois quarts déclaraient en faire plus que leur conjoint. Ce phénomène porte un nom : la charge mentale, qui désigne le poids psychologique de la gestion des tâches ménagères. Avec la prise de conscience écologique, cette charge a trouvé un nouveau dérivé : la charge environnementale. C’est ce qu’explique Marie Donzel, directrice associée au sein du cabinet AlterNego, experte de l'innovation sociale : 

Avec la conscientisation écologique et environnementale, on s’est mis à parler de la charge environnementale, notamment pour tout ce qui est l'écologie des petits gestes, à savoir le fait d'acheter local et bio, de trier, de veiller à produire le moins possible de déchets et de nuisances à l'environnement. Mais dans les faits, tous ces petits gestes se rapportent pas mal à des responsabilités familiales et domestiques portant sur les femmes. Lesquelles n'apportent que très peu de valorisation socio-politique.

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Le "care", domaine essentiellement féminin ?

Une autre raison de cette répartition inégale des écogestes serait d’ordre sociologique. Historiquement d'ailleurs, l’écologie aurait toujours été féminin. Cela remonte à la mythologie grecque où Gaïa est la déesse mère, la déesse Terre. On parle d’ailleurs de "Mère" nature et de la Pachamama, déesse Terre-Mère dans les Andes. Prendre soin des autres, être altruiste, faire attention à autrui... seraient autant de qualités propres aux femmes. Les hommes, quant à eux, hériteraient de valeurs telles que la productivité, l’efficacité...

Pour Magali Trelohan, enseignante-chercheuse à la South Champagne Business School, la théorie de la socialisation permettrait d’expliquer cette différenciation

On apprend plus aux petites filles qu’aux petits garçons à se soucier des autres. Et ça s'étend jusqu'aux soucis de la nature. C'est ce que l'on appelle "le care" en anglais. Il n'y a pas vraiment de mots français qui permet de traduire cette idée, mais c’est le "prendre soin". Et effectivement, quand on regarde les études sur l'éducation, les petites filles sont plus touchées. Du coup, quand elles deviennent grandes, elles se sentent plus préoccupées par les autres, plus préoccupées par l’environnement. 

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Un stéréotype bien ancré 

Cette différenciation genrée a mené à la construction d’un stéréotype : l’écologie = féminin. Une vision qui pousserait certains hommes à ne pas s’impliquer autant qu’ils le pourraient, car ils craindraient, plus ou moins consciemment, qu’être vu comme écolo ne diminue leur masculinité. Ce qui irait à l’encontre d’un concept très présent chez les individus cisgenres : le maintien de l’identité genrée. D'après Magali Trelohan, ce concept permettrait d’expliquer en partie l'inégale répartition de la charge environnementale : "Les hommes adoptent moins des comportements stéréotypés féminins, parce que cela vient mettre en péril leur identité d’hommes."

Pour essayer de contourner ce stéréotype, Sylvie Borau, professeure de marketing éthique à la Toulouse Business School (TBS), a voulu vérifier si le cliché "écolo = féminin" était réellement une menace pour l’identité masculine. "On avait l’intuition que ce résultat pourrait être partiel et ne représenter qu’une catégorie d’hommes, compte tenu du fait que les femmes préfèrent pour une relation à long terme un homme altruiste, bon père de famille, impliqué au sein du foyer. Et que ces caractéristiques-là sont sans doute corréler à un engagement pro environnemental." Afin de vérifier ce pressentiment, Sylvie Borau avec l'aide de ses consoeurs, Leila Elgaaied-Gambier et Camilla Barbarossa, mènent en 2019 une étude sur un panel de plus de 1 500 américains. 

"Dans notre papier, on montre que les hommes éco-responsables sont perçus comme plus féminin, mais pas comme moins masculin. Ils sont perçus comme plus altruiste et comme plus désirable pour avoir une relation à long terme (se marier, avoir des enfants)" détaille Sylvie Borau. Elle continue : "Ce lien entre consommation écologique, altruisme et engagement sur le long terme en couple, suggère que ce signal de féminité n’est pas systématiquement négatif pour les hommes. Si les hommes internalisent cette préférence des femmes, ils vont essayer de s’y performer. Tous les produits qu’on consomme signalent quelque chose nous concernant et on veut envoyer un signal auprès du groupe social qui nous intéresse le plus." 

Une "valeur ajoutée féminine"

Mais cette inégale répartition de la charge environnementale a des conséquences en dehors du foyer. Si dans la sphère privée les femmes gèrent, quand on regarde leur présence dans les instances de décision, les cercles activistes, les associations, etc., les hommes sont majoritaires.

Et les chiffres sont sans appel : 6% des postes ministériels en charge des politiques énergétiques et 15% des conseils du Fonds vert pour le climat sont occupées par des femmes. Parmi les 300 villes du monde de plus de 10 millions d'habitants, seulement 25 femmes en sont les maires. Avec un quart de femmes dans les métiers STEM (sciences, technologies et métiers d'ingénieur et mathématiques). Ces quatre domaines sont pourtant indispensables pour pouvoir avoir les compétences nécessaires pour jouer un rôle actif dans la protection environnementale. 

Directrice du Women’s Forum, Chiara Corazza estime que la solution pour inverser la tendance est à chercher dès le plus jeune âge : 

Il faut dire aux parents et aux maîtresses et maîtres d'école qu’ils doivent expliquer aux jeunes filles que si elles veulent avoir un rôle important dans la transition écologique, il faut qu’elles osent s’orienter vers des études scientifiques parce que ça leur donnera les clés de la réussite. Si on ne prépare pas les filles quand elles ont cinq ans, on n'aura pas les PDG ou les ministres de l'Environnement compétentes. Cette inégalité actuelle reflète la place des femmes dans la société.

Impliquer davantage les femmes n'est pas qu'une question d'égalité, mais de valeurs ajoutées féminines. Parce que les deux sexes reçoivent une éducation différente, leurs perceptions et leurs façons de voir les choses le sont aussi. Ce qui pourrait constituer une vraie richesse pour créer le monde de demain, affirme Chiara Corazza : 

Chiara Corazza : "Si vous aviez plus de planificateurs femmes, on prendrait en compte de façon différente la connectivité, la mobilité, la praticité..."

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Vers un changement d'indicateur de richesse ?

Mais l’éducation ne peut être le seul moyen de réduire ce fossé entre hommes et femmes. Pour Isabelle Germain, fondatrice du journal d’information paritaire Nouvelles News, il conviendrait de revoir notre système de calcul des richesses. Car si les catastrophes naturelles font augmenter le PIB, le travail domestique, n’est lui pas comptabilisé. C’est ce qu’on appelle le tiers fantôme de l’économie

Maintenir une bonne hygiène dans la maison, s'occuper de la santé des enfants, de toute la famille, se préoccuper de bien nourrir, de bien entretenir la maison, etc., n'ajoute rien au PIB. Sauf que la boussole des dirigeants de l'économie, c'est le PIB. Tant que nos dirigeants ne voudront pas y intégrer le travail domestique, les hommes n'iront pas le faire parce que ce n'est pas ce qu'on leur a appris de la masculinité.              
Isabelle Germain

D'après le Women's Forum for Economy & Society, les femmes sont les premières victimes en cas de catastrophes écologiques. En moyenne, elles sont 14 fois plus susceptibles de mourir que les hommes lors de catastrophes liées au climat et 80% des réfugiés climatiques sont de sexe féminin. Un constat qui apporte encore un peu plus de légitimité au fait qu'en terme d'écologie, les femmes ne doivent plus régner en maître seulement au sein de leur foyer. 

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