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L'écrivaine et prix Nobel de littérature Toni Morrison est morte

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Toni Morrison en 1985 à Albany (état de New York) : l'auteure américaine, lauréate du pric Nobel de littérature en 1993, est morte à l'âge de 88 ans le 5 août 2019.
Toni Morrison en 1985 à Albany (état de New York) : l'auteure américaine, lauréate du pric Nobel de littérature en 1993, est morte à l'âge de 88 ans le 5 août 2019.
© Getty - Bettmann (contributeur)

Toni Morrison, première auteure afro-américaine à avoir reçu le prix Nobel de littérature, est morte à l'âge de 88 ans. Marquée par la ségrégation et le racisme, l'écrivaine a exploré toute l'histoire des Noirs américains à travers ses romans, de l'esclavage à l'époque contemporaine.

Chloe Ardelia Wofford, alias Toni Morrison, était née le 18 février 1931 à Lorain, ville industrielle d'un état rural du Midwest : l'Ohio. Issue d'une famille modeste descendante d'esclaves - son père était ouvrier dans la métallurgie et sa mère femme de ménage -, Toni Morrison a grandi au sein d'une fratrie de quatre enfants.

À l'âge de 12 ans, elle choisit Anthony comme nom de baptême - Chloe Anthony Wofford - et le diminutif, Toni, reste. Passionnée par la littérature, elle part à Washington en 1949 où elle s'inscrit à l'université Howard, alors réservée aux Noirs. Diplômée en littérature de la prestigieuse université de Cornell, elle entame une carrière universitaire. Mariée à un architecte en 1958 - Harold Morrison qu'elle avait rencontré à Howard -, ils ont deux fils mais divorcent six ans plus tard.

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Elle commence à écrire à 39 ans

En 1964, Toni Morrison s'installe à Syracuse dans l'état de New York où elle est éditrice. Elle commence à écrire son premier livre, The Bluest Eye, en 1970 alors qu'elle élève seule ses deux enfants. "Elle se lève à quatre heures tous les matins", raconte une journaliste du Guardian à laquelle Toni Morrison avait donné une interview en 2012, "si elle se sentait découragée, elle pensait à sa grand-mère qui avait fui le sud avec sept enfants et sans aucune aide. Toutes ses angoisses existentielles - son revenu, ses perspectives en tant qu'écrivaine, son rôle de mère - s'évaporaient devant les nécessités du quotidien".

Les choses étaient très simples en ce temps-là, précise Toni Morrison. J'étais jeune, j'ai commencé à écrire lorsque j'avais 39 ans. C'est le sommet de la vie. Mes enfants ont été une réelle libération car leurs besoins étaient simples. Ils avaient besoin que je sois compétente, là pour eux, que j'aie le sens de l'humour, et ils avaient besoin que je sois une adulte. Personne d'autre ne me demandait cela et surtout pas au travail (...). Les enfants ne faisaient pas attention à ma coiffure, ne se souciaient pas de mon apparence.

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Les afro-américains : des citoyens de seconde zone

Marquée par l'expérience du racisme, Toni Morrison a grandi à une époque où la ségrégation était toujours en vigueur. Lorsqu'elle arrive à Washington en 1949, les bus portent encore des panneaux "réservés aux personnes de couleur" : cette séparation ne sera abolie légalement qu'en 1964 avec la loi sur les droits civiques. Mais Toni Morrison aura toujours eu le sentiment que les Afro-Américains étaient des citoyens de seconde zone avec quelques exceptions : l'élection d'Obama en 2008 a été la première fois où elle s'est sentie véritablement américaine... "Les soldats, le drapeau, que je ne regardais jamais. Tout cela semblait soudainement... sympathique. Cela n'a duré que quelques heures."

En tout, Toni Morrison laisse une bibliographie de 11 romans écrits entre 1970 et 2015 mais aussi des essais, des livres pour enfants, deux pièces de théâtre et même un livret d'opéra. L'auteure a exploré toute l'histoire des Noirs américains depuis leur mise en esclavage jusqu'à leur émancipation dans la société américaine actuelle.

Dans l'un de ses chefs d'oeuvre, Beloved (prix Pulitzer en 1988), Toni Morrison raconte l'histoire d'une une femme, Sethe, qui reçoit la visite du fantôme de sa fille, cette fille qu'elle avait elle-même tuée quelques années auparavant pour la faire échapper à l'esclavage. Dans ce roman, tout ce qui fait le style irremplaçable de Toni Morrison est présent. L'histoire des Noirs américains, son thème de prédilection, est racontée dans  toute sa violence, toute sa cruauté. Mais au réalisme historique se mêlent des pointes de fantastique, d'onirisme. Les morts parlent avec les vivants. Le passé et le présent se répondent, la chronologie du récit est bousculée. Le style littéraire est parfois proche du langage parlé, parfois proche de la poésie aussi, il peut même tendre vers le surréalisme et vers l'abstrait. 

Dès son premier roman L'oeil le plus bleu, (The Bluest Eye) en 1970, Toni Morrison raconte la difficulté d'être une enfant noire et pauvre dans l'Amérique des années 40, dans l'Ohio plus précisément. Dès ce coup d'essai, tous les thèmes qui vont hanter l'œuvre de l'auteure sont déjà là. Comment vivre avec le rejet, l'intolérance et la violence, comment surmonter ses traumatismes. Dans onze romans écrits entre 1970 et 2015, Toni Morrison raconte ce qu'est être Noir à toutes les époques dans la société américaine. Un don a pour cadre le XVII e siècle. Home se passe dans les années 50 et Délivrances, son dernier roman, se déroule de nos jours. Si beaucoup de ses livres sont profondément désespérés et tragiques, d'autres peuvent aussi comporter des touches d'espoir : c'est le cas de Délivrances par exemple. Échappant toujours au simplisme et au manichéisme, Toni Morrison nous laisse une œuvre aussi riche qu'indispensable.

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