Publicité

L’émotion : cœur du Musée des relations rompues, à Zagreb

Par
Exposition éphémère du Museum of Broken Relationships au Harbourfront Centre ayant eu lieu à Toronto du 29 juin au 8 septembre 2019.
Exposition éphémère du Museum of Broken Relationships au Harbourfront Centre ayant eu lieu à Toronto du 29 juin au 8 septembre 2019.
- Museum of Broken Relationships

L'origine des mondes culturels. À la fin d’une histoire d’amour, on conseille souvent aux ex-amants de détruire tout objet symbolisant cette relation. Mais si le fait de les exposer, tel des reliques, était en réalité une bien meilleure catharsis ? C’est sur ce concept-là qu’est né le Museum of Broken Relationships de Zagreb.

À Zagreb, le Museum of Broken Relationships offre aux visiteurs depuis près de quinze ans une expérience muséale à part. Dans ce lieu dédié aux amours déchus, pas d’œuvre d’art, mais des objets de la vie quotidienne ayant appartenu à des amants dont la relation s’est terminée. Un patrimoine émotionnel qui questionne la place accordée à l’émotion dans le musée et notre capacité à nous attacher à des objets a priori sans signification.

De deux cœurs brisés... à la création d’un musée 

Ce musée est né de la fin d’une histoire d’amour. Celle de ses fondateurs, Olinka Vištica et Dražen Grubišić. Pour les aider à faire le deuil de cette relation, Olinka Vištica imagine un lieu où chacun pourrait se délester des objets qui ont appartenu à l’être aimé et qui ont souvent une charge émotionnelle très forte :

Publicité

C’est le produit de longues conversations qu’on a tenu, pas dans le but de monter un projet, mais pour se dire adieu sans trop de peine. Pour essayer de préserver une partie de notre relation, parce qu’on était conscient qu’on prenait des chemins différents. J’avais écrit un essai sur ce lieu, imaginaire à l’époque, où chacun pourrait envoyer un objet. Il pourrait être une sorte de patrimoine émotionnel qui serait éphémère. 

L'idée va se concrétiser un an plus tard, en 2006, lorsque Dražen Grubišić recontacte Olinka Vištica pour lui parler d’un appel à projet pour un festival d’art organisé dans le cadre de l'exposition Zagreb Salon ( Glyptothèque HAZU). En l’espace de deux semaines, ils donnent vie à ce qu'Olinka avait en tête et exposent une quarantaine d’objets. De leur relation passée, une seule relique : un petit lapin en peluche qui les a accompagnés pendant les quatre années où ils se sont aimés. Tous les autres appartiennent à des amis ou des étrangers qui ont voulu contribuer au projet. Une volonté de partage chère à la co-fondatrice : "C’est l’enthousiasme collectif qui l’a fait marcher. On voulait offrir cet espace aux gens, pas en faire le temple de notre amour déchu."

Les fondateurs du musée, Olinka Vistica et Dražen Grubišić.
Les fondateurs du musée, Olinka Vistica et Dražen Grubišić.
- Museum of Broken Relationships

Le succès est au rendez-vous. Dans le cadre du projet itinérant intitulé Museum of Broken Relationships : Broken Hearts in Broken Territory, soutenu par la Fondation Européenne pour la culture, 56 expositions sont organisées dans une vingtaine de pays. En 2010, ces témoins d’échecs amoureux trouvent un lieu d’accueil permanent au sein du Palais Kulmer à Zagreb. La sélection est disparate : des objets lambdas comme un frisbee, un gobelet Starbucks ou une montre, en côtoient des plus imposants tels un vélo ou un parachute. Même les plus organiques comme des dreadlocks ou une croûte de 27 ans d’âge trouvent leur place. Mais le parcours raconte une histoire. Chaque bibelot exposé a un lien avec ceux qui l’entourent. Un fil rouge les relie entre eux. En 2016, une franchise du musée ouvre à Los Angeles, en plein cœur du Hollywood Boulevard. En 2017, il ferme ses portes en attendant d’être relocalisé dans un endroit plus approprié.

Exposition du Museum of Broken Relationships, à Helsinki
Exposition du Museum of Broken Relationships, à Helsinki
- Museum of Broken Relationships

Nouvelle-Zélande, Angleterre, Canada ou Argentine, peu importe le pays où l'exposition s’arrête, les visiteurs sont conquis. Guide touristique à Zagreb, Andrea Jakopec peut en témoigner : les touristes demandent à visiter ce musée et en ressortent à 90 % enchantés, de son point de vue. Mais elle offre une piste de réflexion moins romantique quant à cette popularité : il y aurait dans cet attrait pour les relations brisées, quelque chose qui ressemblerait un peu à du voyeurisme. 

La vie se passe sur internet et les réseaux sociaux. Tout le monde est accoutumé à connaître la vie privée d’inconnus. C’est une raison qui attire les gens : voir ce qui se passe dans l’intimité d’un couple.                                              
Andrea Jakopec, guide touristique à Zagreb

Ce musée abrite une collection qui n'a pas de visée historique, scientifique ou artistique. Car le véritable intérêt du Museum of Broken Relationships vient de l’émotion qu'il réussit à déclencher chez le visiteur. 

Olinka Vištica : "Le projet a été confronté à diverses critiques"

1 min

Ce projet a été confronté à diverses critiques. Quand on l'a exposé pour la première fois en tant qu'installation artistique, on nous a dits : "ce n'est pas vraiment de l'art, ce n'est pas vraiment un musée, on ne sait pas trop de quoi on parle..." Je pense que cette impossibilité à le cerner, à le mettre dans un tiroir, c'est justement là que son pouvoir se cache." - Olinka Vištica

Quand l’émotion mène à la compréhension 

Si l’émotion dans l’expérience muséale n’a pas toujours été reconnue, aujourd’hui, pourtant, de plus en plus de recherches s’intéressent à l’impact qu’elle a sur le visiteur. Dans certains cas, c’est un outil pédagogique, voire social, qui permet d’accéder à la compréhension d’un concept. C’est ce qui se passe dans les musées de science, d’histoire ou de technique. Mais l’émotion peut aussi être considérée comme le but de la visite. C’est le cas dans un musée d’art, tout comme au Museum of Broken Relationships. Ainsi, selon Gaëlle Crenn, maîtresse de conférences en science de l’information et de la communication à l’IUT Nancy Charlemagne et co-autrice de L’Émotion dans les expositions

Dans le musée de Zagreb ce qui va être exploité, c’est La dimension culturelle des émotions. Le fait que je m’y reconnaisse. Au final, c’est une certaine vision européenne de l’amour qui va être exposée dans ce musée et partagée à partir de ce que l’on dit des objets présentés.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Mais qu’est-ce qu’une émotion ? Celle que l’on ressent dans un musée est-elle la même que celle que l’on ressent lors d’une interaction sociale ? Pour Eva Pool, chercheuse en psychologie à l’université de Genève, "l’émotion, c’est lorsque la pensée et le corps vont dans le même sens. On reçoit un stimulus. À partir de là, une réaction se manifeste à différents niveaux : corporel avec le cœur qui bat plus vite, les pupilles qui se dilatent. Au niveau du visage aussi : on sourit, on fronce les sourcils... Quand tout cela se synchronise : on a la sensation de l’émotion." A partir de ce ressenti émotionnel vont être déclenchés divers sentiments : joie, peur, tristesse, colère, amertume, amour...

Habituellement dans un musée, il est question d’émotion esthétique. Elle intervient quand le spectateur d’une œuvre est saisi par sa beauté, son esthétisme. Certains artistes cherchent à la provoquer dès le moment où ils créent. Mais le Museum of Broken Relationships est gorgé de babioles de la vie quotidienne, qui n’ont pas été conçues dans une perspective artistique. Pourtant, l’émotion est là. Si l’on est capable de ressentir quelque chose face à un objet qui n’est pas beau, mais totalement banal, c’est parce qu'il déclenche en nous un mécanisme : l’évaluation de pertinence. Eva Pool, l’explique comme cela : 

On a des réactions émotionnelles quand on voit des objets qui sont pertinents pour nos besoins, nos préoccupations, nos valeurs. Cela marche parce que ce sont des objets qui ont été des 'signatures', qui ont été extrêmement importants pour quelqu’un à un certain moment.

Exemple d'objets exposés au musée permanent de Zagreb
Exemple d'objets exposés au musée permanent de Zagreb
- Srđan Vuković

Ces objets sont des "signatures" parce que leurs propriétaires leur ont donné une forte valeur émotionnelle. Ils ont fait d’eux ce que Krzysztof Pomian, historien et philosophe spécialiste de l'histoire des collections et des musées, a appelé des "sémiophores", terme qui désigne "des objets de patrimoine visibles, investie d’une signification." Cependant, un objet, tout sémiophore qu’il soit, ne déclenchera pas une émotion sur toutes les personnes qui posent les yeux sur lui. Il faut qu’un dialogue s’instaure entre la pertinence qu'il avait pour le donneur, et l’histoire que cela évoque pour l’observateur. Est-ce à dire que les cœurs brisés seront plus aptes à ressentir une émotion dans ce musée que ceux n’ayant connu aucune peine ? Pas nécessairement. Car l’évaluation de pertinence fait aussi appel à notre capacité d’empathie et de compassion. Et s’il y a émotion, alors la compréhension n’est jamais loin. Elle est rendue possible grâce aux souvenirs, au vécu du visiteur. Lorenzo Greppi, scénographe, estime que "L’émotion est le premier moteur d’un mécanisme cognitif. Pour apprendre, s’intéresser, il faut avant tout s’émotionner." Ce phénomène peut aussi aider à l’appréhension d’un événement que le spectateur n’a pas connu. C’est ce qu’il se passe lors de la visite d’un mémorial ou d’un musée d’histoire. Le visiteur est immergé dans un monde qui lui est étranger. Il en ressent pourtant les émotions.

La scénographie au service de l'émotion

Si notre capacité à apprécier et ressentir une émotion devant un objet tient en partie à un mécanisme intellectuel, il ne faut pas négliger pour autant le rôle que joue la mise en scène. La valeur émotionnelle accordée à ces pièces intrinsèquement pas émotionnelles, est aussi due au contexte dans lequel on les perçoit.

Les objets exposés sur leurs socles, accompagnés des pancartes qui racontent leurs histoires.
Les objets exposés sur leurs socles, accompagnés des pancartes qui racontent leurs histoires.
- Alan Vajda

Au Museum of Broken Relationships, chaque don d’anonyme est exposé sur un présentoir blanc, éclairé par une lampe. Les plus fragiles sont sous vitrines. Les autres sont accessibles aux visiteurs qui souhaitent les toucher. Une scénographie simple, pour ne pas en faire des fétiches. Un élément leur est indissociable : une pancarte explicative qui raconte l’histoire de l’objet. "Pour rendre tangible l’objet, il faut le documenter, souligne Gaëlle Crenn_. Donc, en fait, l’objet est second, alors que la collection est habituellement première dans les musées."_ Une vision que partageait Olinka Vištica, jusqu’à une de leurs expositions, au Centquatre, à Paris, en 2013 : 

J’ai toujours pensé que l’objet n’était rien sans l’histoire, que c’est elle qui lui donnait son pouvoir. Jusqu’au jour où à la fin de l’exposition au Centquatre à Paris, les objets ont été retirés en premier. Il ne restait alors plus que les pancartes et ces socles vides. D’un coup, ces histoires n’avaient plus aucun sens. Même si les objets sont banals, leur pouvoir n’est incroyable que quand ils sont attachés à leurs histoires.

Un autre élément joue dans le fait que ces bibelots délaissent leur banalité pour prendre du sens : le simple fait d’être exposé. Enseignant-chercheur au Laboratoire Culture et Communication de l'Université d’Avignon, Jean-Christophe Vilatte considère qu'"A partir du moment où un objet, quel qu’il soit, est mis dans un musée, un lieu de patrimoine, de par le fait qu’il va être exposé, il a déjà un statut particulier. Il a déjà une certaine signification."

Le Museum of Broken Relationships est un musée singulier, difficile voire impossible à ranger dans une case. Ce n’est pas un musée d’histoire, d’art ou de science, mais pour Olinka Vištica, un "lieu public dédié à l’amour, comme une manière de comprendre le monde et de se comprendre soi-même."