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L'énigme du "soldat inconnu vivant"

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Des soldats français à Saint-Jean-D'Ormont (Vosges), le 1er janvier 1915.
Des soldats français à Saint-Jean-D'Ormont (Vosges), le 1er janvier 1915.
© AFP - FRANTZ ADAM

Il existe un autre "soldat inconnu" de la Grande Guerre : le "soldat inconnu vivant". Découvert errant sur le quai d'une gare, ce "poilu" amnésique va soudain devenir le père, le mari, le fils de centaines de familles qui le réclament. Il incarne à lui-seul le deuil impossible des disparus de 14-18.

Il y a un siècle, le 11 novembre 1920, la tombe du Soldat inconnu prenait place sous l'Arc de triomphe à Paris. Sépulture d'un combattant de la Première Guerre mondiale, elle commémore symboliquement tous les soldats morts pour la France au cours de l'histoire. Mais il existe un autre "soldat inconnu" de la Grande Guerre : le "soldat inconnu vivant". Un mystérieux poilu amnésique revenu d'Allemagne qui, pendant vingt ans, va passionner la France endeuillée de l'entre-deux-guerres. Interné en asile, plusieurs centaines de familles endeuillées vont tenter de le récupérer, voulant voir en lui le mari, le frère ou le fils disparu dans les meurtriers combats de 1914-1918. L'historien spécialiste de la Première Guerre mondiale Jean-Yves Le Naour raconte son histoire dans son livre Le soldat inconnu vivant, 1914-1942 (Hachette, 2002). Une histoire qui se révèle avant tout être "celle de la douleur des familles qui le réclament".

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Le retour du soldat sans bagage

Le 1er février 1918 à la gare de Brotteaux-Lyon, on retrouve après le passage d'un convoi de prisonniers invalides venu d'Allemagne, un soldat sans bagage qui erre sur le quai. L'homme n'a sur lui ni papiers ni plaque militaire. Son numéro de régiment a même disparu de sa capote défraîchie. Les gendarmes l'interrogent, mais ce dernier s'avère incapable de décliner son identité et de dire d'où il vient… Qui est-il ? Vraisemblablement, le rapatrié a perdu la mémoire en captivité. La presse se fait écho du fait divers. "L'on s'étonnera à bon droit, s'indigne Le Courrier de l'Aveyron, que l'organisation allemande qui se dit si parfaite, nous ait rendu des hommes malades sans avoir même l'humanité de nous dire qui ils étaient." On le surnomme alors le "soldat inconnu vivant".

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Reconnu "dément précoce", l'égaré va être placé d'asiles en asiles, de Bron à Clermont-Ferrand pour finalement rejoindre l'hôpital psychiatrique de Rodez dans lequel il est interné sous le nom d'Anthelme Mangin, patronyme recomposé d'après ses balbutiements. Il y restera plus de seize ans. Au moment de l'armistice, Mangin revêt la tenue des incurables. "Il n'est pas le seul poilu à demeurer sans identité, mais peu à peu, que ce soit par la mort des malades, la reconnaissance des familles ou encore l'identification fortuite, leur nombre se réduit. Ils étaient dix au début de 1919, ils ne sont plus que six en janvier 1920", écrit Jean-Yves Le Naour. À la demande de ses lecteurs, le quotidien Le Petit Parisien décide de diffuser les photographies de ces hommes sans famille : 

Le signalement qui accompagne les photographies insiste sur les cicatrices, les tatouages, l'accent méridional de celui-ci, la couleur des cheveux de celui-là, la taille ou la bonne dentition de tel autre, mais rien ne distingue véritablement Mangin : ses yeux, sa moustache et ses cheveux châtains, son teint pâle et sa taille de 1,64 m sont communs à tant d'autres, et c'est peut-être là son drame. Jean-Yves Le Naour, "Le soldat inconnu vivant, 1914-1942"

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L'orphelin aux mille familles

Le Petit Parisien, 10 janvier 1920. A droite, une photographie d'Anthelme Mangin.
Le Petit Parisien, 10 janvier 1920. A droite, une photographie d'Anthelme Mangin.

En 1922, après quatre ans d'internement pour l'ancien soldat, le ministère des Pensions se met en quête de retrouver sa famille. Son portrait paraît dans les journaux, des affiches élaborées par une association d'anciens combattants sont placardées dans toutes les mairies de France : l'appel est lancé. 

Pas une famille y répond, mais des centaines. Dans chacune d'entre elles, on le reconnaît comme un mari, un frère ou un fils parti aux combats et dont la mort n'a jamais pu être confirmée. Anthelme Mangin incarne le "porté disparu en guerre" d'endeuillés traumatisés par les pertes causées par la Grande Guerre. C'est le début d'une bataille acharnée pour la garde du soldat inconnu et, malgré les preuves qu'on leur oppose, de nombreuses familles refusent de l'abandonner. Une vingtaine d'entre elles le reconnaîtront formellement au point d'engager des procès pour faire admettre qu'il s'agit bien de leur "disparu". 

Après des années d'expertises et une enquête approfondie du directeur de l'asile de Rodez, la justice finit par se prononcer sur son identité : Anthelme Mangin est Octave Monjoin. En 1934, on envoie le soldat à Saint-Maur, ville de résidence de sa famille supposée. Laissé à la sortie de la gare de Saint-Maur, celui-ci retrouve seul le chemin de la maison paternelle, s'étonne de ne plus voir le clocher au-dessus de l'église du village, abattu par la foudre pendant son absence. La justice tranche alors en faveur de la famille Monjoin, mais une autre famille fait appel, retardant la procédure du retour du malheureux. C'était sans compter sur le fait que la famille Monjoin, paysans sans biens, ne souhaitait pas accueillir cet homme, mais obtenir sa pension d'ancien combattant interné ! Énième coup du sort, en devenant officiellement Octave Monjoin en 1938, le soldat inconnu devient orphelin : les procès ont duré trop longtemps, son père décède et son frère meurt accidentellement à cheval. 

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Le mystère de son identité désormais dissipé, le "soldat inconnu vivant" perd à la fois les familles qui se battaient pour l'adopter, et la sienne retrouvée. Après avoir passionné le grand public, Octave Monjoin redevient un inconnu et meurt dans l'oubli en 1942 dans une chambre de l'asile parisien de Sainte-Anne, à l'instar de nombreux pensionnaires d'asiles psychiatriques qui étaient alors mal ravitaillés, souligne Jean-Yves Le Naour. Une autre guerre était en cours, et les disparus de la Première Guerre mondiale l'étaient définitivement. 

Le "soldat inconnu vivant" se verra néanmoins offrir une sépulture six ans après sa mort. En 1948, un riche ancien combattant de la Grande Guerre fait exhumer sa dépouille de la fosse commune, afin de le faire définitivement reposer au cimetière de Saint-Maur, inhumé sous le nom d'Octave Monjoin. 

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Après la Grande Guerre, une France "malade du deuil"

Au-delà du récit de ce destin pathétique, on trouve en creux une illustration de la "maladie du deuil" qui s'empare de la société française de l'entre-deux-guerres, selon l'expression de l'historienne Carine Trevisan dans Les Fables du deuil : La Grande Guerre : mort et écriture (PUF, 2001). De nombreuses familles s'enferment dans le déni de la mort des leurs. Mangin incarne la figure du "survivant", nourrissant ainsi l'espoir du retour du soldat : "Cette histoire n'est pas un simple fait divers. De 1914 à 1918, plus de 250 000 soldats n'ont laissé d'eux qu'un avis de disparition, plongeant les familles dans l'attente, avec un deuil rendu impossible à faire en l'absence du corps du défunt ou, au moins, de la certitude de sa mort", analyse Jean-Yves Le Naour. Lorsque l'armistice est signé, de nombreux prisonniers de guerre ont déjà été rapatriés d'Allemagne. Les familles avaient alors commencé à envisager la mort de leur proche parti en guerre :  

Toutefois, l'apparition d'Anthelme Mangin, l'incroyable résurrection d'un disparu qui est vivant, ravive l'espoir et incarne la douleur de tous ceux qui refusent le deuil. Mangin est donc un symbole : anonyme et retranché du monde des vivants par son aliénation, il est le frère du Soldat inconnu de l'Arc de triomphe. Il illustre la souffrance des familles de disparus qui se battent pour le reconnaître et, plus encore, la difficulté du deuil dans la France de l'entre-deux-guerres. Par ailleurs, il s'intègre parfaitement dans le cadre littéraire du mythe du revenant, particulièrement à l'honneur après 1918, et qui souligne combien les vivants se sentent coupables et inapaisés vis-à-vis des morts de la Grande Guerre. Jean-Yves Le Naour, "Le soldat inconnu vivant, 1914-1942"

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La Première Guerre mondiale et le phénomène de "mort de masse", marquent en effet un changement du rapport au deuil, comme l'expliquait l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, auteur de Cinq deuils de guerre (Taillandier, 2003) dans La Fabrique de l’histoire, en 2017 : 

Le deuil de guerre n'est pas le deuil ordinaire, puisqu'on est généralement en présence d'une inversion de l'ordre de succession des générations. Les jeunes meurent avant les vieux et d'autre part, ils meurent de mort violente. Surtout, il n'y a pas le corps. C'est un deuil à corps absent. Stéphane Audoin-Rouzeau

Cette guerre va également changer le statut des veuves, qui se voient accorder de nouveaux droits. "Les veuves de guerre vont obtenir des formes d'indemnités, avec toute une série de privilèges sociaux tout à fait nouveaux, souligne l'historien. Il y a une nouvelle politique sociale qu'ouvre la Grande Guerre à l'égard des ascendants et descendants et des conjoints des victimes de guerre. Mais il y a aussi une forte contrainte sociale : ces droits, on les perd en cas de remariage. Ces droits sont attachés, au fond, à une forme d'exemplarité morale supposée et de deuil perpétuel." C'est paradoxalement dans l'héroïsation du mort que réside le drame du deuil de guerre : 

C'est un poids supplémentaire pour les survivants qui doivent porter non seulement le poids de la disparition, mais aussi le poids de la disparition du héros. Et pour beaucoup de familles françaises, celui qui est mort n'est pas seulement le fils, le mari, le frère, c'est le héros. Comment vous débarrassez-vous d'un héros ? Comment pouvez-vous le mettre de côté pour reprendre votre vie ? Cela a souvent été un conflit insupportable pour les veuves. Stéphane Audoin-Rouzeau

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Les mutilés du cerveau

Le cas Mangin révèle aussi la découverte des troubles psychotraumatiques causés par la guerre. Il y a les "gueules cassées", mais aussi les "mutilés du cerveau", des survivants aux blessures invisibles, des pathologies qui sont, à l'époque, encore mal comprises. L'idée selon laquelle le conflit puisse être régénérateur, comme on le pouvait encore le penser au début de la guerre, se dissipe à mesure que reviennent des soldats devenus fous. 

On attribue alors ces maux "à l'effroi provoqué par les bombardements, d'où le nom de "shell shock" retenu par les médecins britanniques, écrit l'historien. Les Français, pour leur part, utilisent indifféremment les termes d'"obusite", "choc émotionnel" ou encore "commotion" pour désigner l'ensemble des lésions nerveuses et psychiques des hommes de troupe." Ces traumatismes concernent également les prisonniers, comme Mangin. Les médecins parlent alors de "psychose des barbelés".

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Le soldat amnésique, un motif littéraire

Après avoir nourri la presse et secoué l'opinion, l'histoire du "soldat inconnu vivant" ne pouvait qu'inspirer les romanciers. Elle est le point de départ de la pièce de Jean Anouilh, Le Voyageur sans bagage (1937) : l'histoire de Gaston, un soldat devenu riche malgré lui grâce à sa pension, mené de famille en famille à la suite d'une amnésie provoquée par la guerre de 1914-1918. La pièce est d'ailleurs représentée pour la première fois en 1937, alors qu'Anthelme Mangin/Octave Monjoin est encore mêlé à des procès menés par des familles qui réclament sa garde. 

Le cas Mangin inspire également Jean Giraudoux pour composer le personnage principal Siegfried et le Limousin (1922), roman qui l'a rendu célèbre. Il y raconte comment un soldat français, retrouvé nu et hagard, est pris en charge par une infirmière allemande qui lui réapprend ce qu’elle croit être sa langue. Devenu un grand homme politique allemand, l'ancien combattant découvre un jour qu’il est en réalité français.

Dans Siegfried et le Limousin, j'ai raconté l'histoire d'un Français privé de la mémoire par une blessure reçue à la guerre, rééduqué sous le nom de Siegfried par ceux qui l'ont recueilli dans une nation et des mœurs qui ne sont pas les siennes, et ramené par des amis à son ancienne vie. Cette idée était si dramatique que, comme tous les grands drames, elle a été réalisée depuis par le sort. Jean Giraudoux, "Siegfried et le Limousin"

Dans ces œuvres d'après-guerre qui convoquent la figure d'un héros tant traumatisé par la guerre qu'il en a perdu la mémoire, l'amnésie révèle la culpabilité des survivants. Mais elle est aussi envisagée comme une possibilité de renaissance. C'était le cas du "soldat inconnu vivant". "Les uns ont pu le présenter comme le seul homme libre, sans passé, sans mémoire, sans haine, sans identité ni famille, note Jean-Yves Le Naour. Mais il a plus souvent été plaint comme la dernière épave, voire comme le dernier prisonnier de la Grande Guerre."

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