L'enterrement d'Apollinaire

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L'enterrement d’Apollinaire en 1918, ils s'en souviennent

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Le 13 novembre 1918, le poète Guillaume Apollinaire, mort de la grippe espagnole, est enterré à Paris. Deux jours après l’armistice avec l’Allemagne, Paris est euphorique et crie sa haine d'un autre "Guillaume", le Kaiser germanique. Des années plus tard, les amis de l'écrivain se souviennent.

9 novembre 1918 : Apollinaire est emporté par la grippe espagnole. Deux jours après l'armistice de la Première Guerre mondiale, quelques amis sont présents à son enterrement. "Pendant que la foule parisienne hurlante, délirante d’allégresse, défilait devant nous, nous pleurions sur la mort d’Apollinaire", se souvient l'un d'eux. Des années plus tard, l'écrivain Blaise Cendrars, la journaliste féministe Louise Weiss et quelques autres racontent l’étrange atmosphère qui régnait à ses obsèques. Ecoutez-les dans ce montage d'archives réalisé à partir de l'émission Soyez témoin diffusée sur La Chaîne parisienne, en 1956.

À réécouter : Que nous apprend Guillaume Apollinaire ?

La liesse de l'armistice 

André Salmon : "Ceux qui n’ont pas connu Guillaume Apollinaire ont tendance toute naturelle, et je serais comme eux, à imaginer des funérailles éclatantes. Hélas, ça n’a pas été tout à fait ça. Il y avait des pères, des fils, des enfants, des amants perdus. On avait bien des excuses à ne pas être là. Guillaume était mort le 9, c’est-à-dire deux jours avant l’armistice. Paris avait vécu dans la fièvre de cette fin de guerre. On a entendu dans les rues crier “A bas Guillaume !” sous les fenêtres de Guillaume Apollinaire, le 10, j’étais présent auprès de Jacqueline, la veuve de Guillaume."

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Blaise Cendrars : "Le cortège défila boulevard Saint-Germain sous les huées de la foule qui huait non pas Guillaume Apollinaire, mais Guillaume tout court, Guillaume le Kaiser. C’était le lendemain de l’armistice, les derniers danseurs dans les rues étaient toujours là, et poussaient des hurlements affreux. C’était d’une ironie assez pénible, mais Guillaume aimait tellement tout ce qui sortait du banal et de l’extraordinaire, tout ce qui proclamait la beauté de vivre, qu’il en eût été certainement ravi. La famille était là. Cette pauvre Jacqueline Apollinaire qui tenait tout juste debout, qui avait une grippe épouvantable. Madame Apollinaire mère, très autoritaire, devant laquelle Guillaume tremblait. Elle a fait preuve de son autorité. Une heure plus tard, en rentrant du cimetière, elle avait fait apposer les scellés sur l’appartement d’Apollinaire, afin que la pauvre Jacqueline ne puisse pas rentrer chez elle. Elle était mariée. Nous avons été forcés de nous adresser au commissaire de police pour faire lever les scellés. C’est vous dire que l’atmosphère n’était pas très drôle." 

Louise Weiss : "Nous savions, en saluant sa dépouille mortelle, que nous avions eu affaire à un incomparable poète assassiné."

"Apollinaire aurait été très content"

André Salmon : "Quand on a amené le corps, il y avait là 12 territoriaux, la figure encore très 1900, moustachus. Et on a présenté les armes à Guillaume Apollinaire. Il y avait là quelque chose d’assez affreux, d’assez déconcertant, et il faut bien dire, étant donné tout ce qu’avait rêvé sur le plan de la guerre, Guillaume Apollinaire, qu’Apollinaire aurait été très content."

André Billy : "Le cercueil était recouvert d’un drapeau tricolore, et sur ce drapeau avait été déposé un képi de lieutenant tout neuf. Un képi à deux galons, que Guillaume, qui n’était encore que sous-lieutenant, avait acheté d’avance, tant il était impatient de se voir promu à un grade supérieur."

La terrible grippe espagnole

Raymone : "C’était le plus gros de la grippe espagnole à ce moment-là, à Paris. J’avais à côté de moi Ambroise Vollard, et il disait : “Ce qui est affreux, ce qui est affreux quand on accompagne les amis, c’est toujours les vivants qui attrapent un rhume !”"

Blaise Cendrars : "Avec Raymone et Fernand Léger, nous avons bu un anti-grippe, c’est-à-dire un grog bien tassé, plutôt double et même triple, et nous avons pris un taxi. Et la chose qui me stupéfie jusqu’au jour d’aujourd’hui, et qui me fait dire qu’Apollinaire n’est pas mort, c’est que, ayant traversé tout Paris en taxi, arrivés au Père Lachaise, le cortège d’Apollinaire avait déjà disparu. La cérémonie avait eu lieu. Si bien que cinq minutes après l’enterrement, personne ne savait où Apollinaire était loti. Je me suis penché sur deux tombes, et dans l’une, il y avait une motte congelée qui avait exactement la forme d’Apollinaire. Et c’est ce qui m’a fait dire : “Apollinaire, mes enfants, Apollinaire n’est pas mort !”. Jamais plus je ne suis retourné à l’enterrement d’un ami, sauf le pauvre Fernand Léger, qui était le témoin de la mort d’Apollinaire, et qui est mort à son tour."

André Billy : "Aucune mort ne m’a causé plus de chagrin que celle d’Apollinaire. Sa parole, son rire, ses inventions dans l’art de vivre, transfiguraient tout. Mais depuis lors, chaque année régulièrement, les anciens et les nouveaux amis d’Apollinaire se réunissent sur sa tombe le jour anniversaire de sa mort. Ils n’y ont jamais manqué."

André Salmon : "Et lui-même a dit : "Il faut que tout meure”. Et peut-être tout a-t-il commencé magnifiquement pour lui par sa mort."

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