L'enterrement de Victor Hugo en 1885 : ils y étaient

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L'enterrement de Victor Hugo en 1885 : ils y étaient

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Archive | 31 mai 1885 : le corps de Victor Hugo est exposé une nuit sous l’Arc de triomphe. Le lendemain, 2 millions de personnes suivent son cortège jusqu’au Panthéon. Écoutez sept d’entre eux se souvenir de ce jour inoubliable.

Ils étaient enfants ou jeunes adultes. Ils y étaient. Ce 1er juin 1885, ils s'en souviennent comme si c'était hier. L'icône républicaine, le monument littéraire Victor Hugo venait de mourir à 83 ans. Ses funérailles à Paris sont à la mesure du monstre qu'était devenu le personnage pour les Français. Près de 2 millions de personnes suivent le cortège, de la place de l'Etoile au Panthéon. 70 ans plus tard, pour l'émission de la Chaîne parisienne "Soyez témoin", quelques uns d'entre eux se souviennent de ce jour mémorable : le silence, les odeurs, les couleurs... et le fameux "corbillard des pauvres". Dans son testament, Hugo l'avait spécifié : "Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu."

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Voiles noirs et fleurs violettes

"J’avais 5 ans, j’étais très petite. Je le suis restée mais j’étais minuscule alors. J’ai gardé le souvenir de la presse par conséquent, d’avoir été pressée. Et j’ai vu sous l’Arc une immense construction. C’était recouvert, le tout était noir avec des étoiles d’argent. J’ai fait une prière. J’ai regardé ça longuement avec le sentiment qu’en effet j’étais devant quelque chose de considérable. J’ai vu le char très modeste, car alors mon père m’avait expliqué que Victor Hugo avait demandé à être enterré dans le corbillard des pauvres."

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"On m’a promis, si j’étais sage, le lendemain de voir son enterrement. J’avais un oncle qui était venu de province. Et je me rappelle avoir vu des voitures chargées de fleurs. Et une voiture toute seule avec des chevaux noirs. Tout en noir, tout sombre."

"Je me souviens très bien du grand voile noir qui tombait du haut de l’Arc de triomphe, et des lampadaires au gaz qui étaient enveloppés de crêpe. J’ai gardé l’impression que Paris n’était pas très encombré, et le service d’ordre ne devait pas être considérable. J’étais boulevard Saint-Michel, grimpée sur un banc. Je me souviens d’une façon impressionnante du cercueil des pauvres. Et derrière, Georges Hugo, qui était, ainsi que son grand-père avait cherché à le faire, une idole de tous les enfants des écoles de Paris. Nous adorions Georges et Jeanne Hugo ! Et je le vois comme je vous vois monsieur. On avait fait une quête dans toutes les écoles de la ville. J’avais congé ce jour-là. C’était formidable. Et ensuite, pendant un temps qui me semble avoir duré peut-être une heure, un défilé inimaginable de couronnes, de chars, je n’en ai pas vus à aucun enterrement par la suite, et j’en ai vu pourtant des enterrements."

"J’ai conservé le souvenir, oui, d’avoir serré la main de la famille de Victor Hugo, sous une tente toute noire. C’était la première fois que je voyais des têtes de deuil, je voyais des gens pleurer. Alors j’ai pleuré comme eux."

"J’ai vu arriver tous les corps constitués. Les robes jaunes et rouges de tous ces messieurs. Celle dont je me rappelle le mieux comme couronne, c’est une couronne immense qui était envoyée par le Brésil."

"Et j’ai souvenir de celle qui a été offerte par les magasins du Printemps, faite entièrement en violettes de Parme et surmontée de petits oiseaux. 

- Et tous les magasins avaient envoyé comme ça… ?

- Oh tous les magasins ! Tout le monde ! Vous savez, c’était une réclame de commerce, à mon avis." 

Victor, Jeanne et Georges Hugo, des idoles

"J’avais 13 ans, et on a mis une échelle, on m’a grimpée là-dessus depuis 9h du matin jusqu’à 1h de l’après-midi. J’ai compté 32 chars. Le cortège, ça c’était quelque chose de fabuleux. Ah le silence ! Tout d’un coup, un monsieur dans ce silence se met à dire : “Qui veut monter là-dessus ? 300 francs la place.” Je vois le corbillard arriver. Alors ce corbillard, c’était quelque chose d'inénarrable. Habituellement à ce moment-là, il y avait sept classes d’enterrement, ça faisait la huitième celle-là. Et je disais : “Comment a-t-on pu faire pour rentrer un corps là-dedans ?” Je vois toujours Georges Hugo relevant son chapeau. Je me suis figurée qu’il saluait la foule. Et après les personnes qui étaient là ont dit : “Mais non, tu n’as pas vu que c’était le soleil, qu’il mettait son chapeau.” Et dans mon imagination, je me disais : “Mais c’est égal ! Mais pourquoi salue-t-il ces gens-là ? C’est pas le président de la République ! Il pourrait être digne à l’enterrement de son grand-père !”"

"J’ai été à l’hôtel Victor-Hugo, à la chambre mortuaire, avec mon père, qui m’a pris dans ses bras pour que je vois le poète reposant sur son lit. Il avait une très belle barbe blanche. Le lendemain, c’était la veillée funèbre à l’Arc de triomphe. Ce qui m’avait beaucoup frappée, je n’avais jamais vu un spectacle pareil, c’était les torchères, les grosses torchères à flammes vertes qui étaient aux quatre coins de l’Arc de triomphe et qui brûlaient jour et nuit. Une foule silencieuse, très émue, très recueillie. Et quand j’étais dans la chambre mortuaire, j’étais impressionnée et émue. J’avais envie de pleurer… Mon père était grand admirateur de Victor Hugo. J’avais quatre frères, et j’étais seule de fille, mais il avait tenu à ce que je vois ce spectacle. Et alors les personnes qui le désiraient pouvaient emporter quelques fleurs. Il y avait des couronnes en perles, des couronnes en fleurs, des couronnes… beaucoup d’immortelles. Une employée des pompes funèbres certainement m’a donné un petit bouquet d’immortelles violettes et jaunes que je serrais très fort dans ma main. Papa était très ému aussi. Et, rentrés à la maison, mon père prit un petit vase, y mit le bouquet et il plaça le tout dans sa bibliothèque. Où il est resté des années."

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