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L’entertainment façon Joker ou la propagande façon Caroline Fourest ?

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 Joker est à sa façon, sinueuse et complexe, une sorte de prequel pour les anciens Batman.
Joker est à sa façon, sinueuse et complexe, une sorte de prequel pour les anciens Batman.
- Warners Bros entertainment 2018

Le fil culture. Avec "Soeurs d'armes", la française Caroline Fourest réalise un film français de propagande décevant. Avec "Joker", Todd Phillips signe un film complexe et passionnant. Échec cuisant et succès retentissant au box-office. Deux conceptions du cinéma, selon Frédéric Martel.

Que peut le cinéma ? Cette question taraudait déjà André Bazin, le plus grand critique de films de l’après guerre. Dans une époque compliquée, la question se repose avec plus de force et plus d’urgence. Et la réponse, sans doute, est : « pas grand chose ». 

Essayons tout de même. Deux films sortis ce mercredi nous permettent d’y réfléchir, tant au sujet de la guerre contre le terrorisme, avec Sœur d’armes de Caroline Fourest, que sur la violence et les crimes de masse, avec Joker de Todd Phillips.  

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Dans les deux cas, ces films apportent leurs réponses à des sujets complexes. Réponses simplistes pour le premier, Sœur d’armes ; réponses ambigües et inquiétantes pour Joker

Caroline Fourest prend le bazooka

Autant le dire d’emblée, le film de Caroline Forest est très décevant : il se double, déjà, d’un échec cuisant au box-office et de critiques acerbes quand Joker connaît un succès époustouflant, en seulement trois jours, et de critiques divisées. La plus grosse catastrophe cinématographique de la rentrée ; et, déjà, l’un des plus grands succès de l’automne. 

Les deux films, bien sûr, ne jouent pas dans la même catégorie : rien de comparable entre le budget du petit français (5,2 Millions d'euros) et celui du géant hollywoodien (Warner, 55 Millions de dollars). Pourtant, Caroline Fourest a voulu jouer dans la cour des grands par son choix d’acteurs et les moyens engagés. Elle a voulu faire un film "à l’américaine". C'est sa première erreur. 

Il est assez triste de devoir être sévère avec un film qui défend un thème qui nous est cher et un sujet qu’on aurait vraiment envie de soutenir, à savoir la bataille de femmes engagées dans une brigade internationale en faveur des kurdes de Syrie. 

À lire : Kurdes de Syrie : le crépuscule du Rojava

Hélas, le film, basé (paraît-il) sur des faits réels, mais tourné au Maroc avec notamment des actrices françaises BCBG est à ce point irréaliste que ça en devient presque ridicule. Mais que vient faire Pascal Greggory, l’acteur génial de Patrice Chéreau, dans ce casting ? Et Esther Garrel, aussi crédible que dans un western spaghetti ? Dilan Gwyn, moqué comme "la Liz Taylor du Kurdistan" par la presse étrangère, et Amira Casar sauvent néanmoins du naufrage ce casting. Mais à quel prix? 

Les dialogues grotesques sont impitoyables pour ces comédiennes qui donnent l’impression d’être parties faire un safari en Syrie. Et quand les acteurs ne parlent ni arabe, ni kurde, ou anglais avec un accent désopilant, une bonne partie de la crédibilité du film s’évanouit. 

Sur le fond, le film enchaîne les approximations, les erreurs, les invraisemblances. Dans Libération, une critique pointe bien le problème : Caroline Fourest n’a pas compris que le cinéma ce n’est pas de la "propagande", ce n’est pas l’histoire "binaire", en Noir et Blanc : les gentilles fi-filles toutes mignonnes qui combattent les très très méchants djihadistes. Le film, dit encore Libé, est "embarrassant" et il est "filmé-joué-monté au bazooka".

Parfois Sœurs d’armes nous laisse croire qu’il a les moyens d'une superproduction américaine – ce qui pourrait être intéressant –, puis soudain il retombe dans une mauvaise vidéo féministe ou un spot de déradicalisation. Quand l’enfant djihadiste, complètement endoctriné, est sauvé à la fin du film, et semble retourner à ses jouets, les spectateurs éclatent de rire dans la salle (le soir où j’y suis allé) tant le film est caricatural. Une journaliste de Politis l'a comparé ironiquement à La Grande Vadrouille – ce n’est pas gentil pour un film qui prétend parler sérieusement du djihadisme. 

D’où vient un tel échec : sans doute fallait-il une certaine prétention de la part de Caroline Fourest pour se vouloir à la fois auteure, scénariste et réalisatrice d’un long métrage français à gros budget, quand elle n’a jamais vraiment fait de cinéma. Pourquoi des producteurs ont-il parié sur une polémiste qui voit tout en noir et blanc et qui, en tant que cinéaste, n’a aucun talent ? Mystère. 

Le résultat est à la hauteur d’une certaine mégalomanie, sinon d’une réelle imposture artistique. Et pourtant, insistons, on aurait aimé aimer ce film, vu son sujet, vu l’enjeu des débats sur le terrorisme islamiste, vu l’importance de la question kurde cette semaine même. 

Mais encore aurait-il fallu avoir une logique, défendre un point de vue autre que la défense de la sororité féministe face au machisme djihadiste. D’ailleurs, on ne comprend rien dans ce film pourtant binaire : qui combat qui ? Pourquoi ces femmes sont-elles venues ? Comment ? Tout est à ce point invraisemblable qu’on se met à douter de l’existence de brigades internationales de femmes, pourtant, nous dit-on, certes exagérées et même anecdotiques, mais malgré tout bien réelles.
 

Le public a donné à Sœurs d’armes l’une des pires notes de la rentrée sur AlloCiné et les critiques sont également consternés. Au box office, évidemment : c’est un naufrage. 

Joker gagnant

Si Sœurs d’armes de Caroline Fourest restera comme l’un des accidents industriels du cinéma français de la saison, Joker qui est également sorti ce mercredi, est déjà l’un des succès mainstream de l’automne.

Le film de Todd Phillips est basé, on le sait, sur le personnage du Joker de DC Comics et il faut sans doute connaître les codes des Batman pour décoder entièrement plusieurs scènes du film. Le Joker, on le devine, c’est le super-vilain qui affrontera plus tard Batman. 

Jamais binaire, toujours complexe et "smart", le film est remarquable par son acteur hors norme, Joaquin Phoenix, éblouissant dans le rôle du Joker (il a perdu 23 kilos avant le tournage afin qu’on voit ses os émerger de son corps). 

Les images, les couleurs, le montage sont sublimes ; la bande originale, avec notamment le titre Smile de Nat King Cole (le sourire du clown, peut-être) est belle, quoique très peu originale ; mais les références aux Temps Modernes de Charlie Chaplin ou au "Joker" interprété par Jack Nicholson dans le Batman de Tim Burton, sont un peu trop appuyées pour être convaincantes. Il n’empêche, une partie de la critique américaine parle de ce nouveau film comme l’égal de Taxi Driver ou The King of Comedy de Martin Scorsese – ce qui est sans doute exagéré. Même si Robert de Niro figure dans le film dans le rôle d’un animateur de talk-show. 

Au box-office international et français, Joker a déjà réuni en trois jours un public considérable. Les salles sont pleines partout en France, et le public, comme je l’ai vu mercredi soir, a applaudi à la fin – ce qui devient fréquent pour les films de super-héros. 

Pourtant, on est ici face à une histoire de super-vilain et c’est même l’une des rares fois où un super-vilain est le sujet principal d'un blockbuster. (Attention spoiler maintenant). Car Batman, un jeune enfant dans le film nommé Bruce… (vous comprenez maintenant – ou pas), sait à qui il aura bientôt affaire : les clowns du Joker assassinent ses parents. Joker est à sa façon, sinueuse et complexe, une sorte de prequel pour les anciens Batman. (Un critique pense au contraire qu’il faut le penser de manière isolé des autres Batman, tous les points de vue existent...).

Joker est-il toxique ou pikettyste ?

Le succès en salles de Joker s’accompagne aussi d’une vive polémique. Le psychopathe Joker fait-il l’apologie de la violence et défend-il une thèse qui sert les suprématistes blancs ? Le film est-il involontairement une propagande pour les tueries de masse et un simple "produit" sans valeur artistique ? Joker est-il « toxique », « cynique », ou « irresponsable » ? Des dizaines d’articles ont été écrits cette semaine aux États-Unis, pour défendre ce point de vue – ou pour le dénoncer. On traite le film de raciste ou d’anti-raciste ; de pro-gun ou d’hostile à la vente libre des armes ! Le FBI a émis une réserve sur le film… ce qui fut sa meilleure publicité ! 

À lire : Derrière le Joker de Batman, le bouffon de Charles VI

Ce qui est vrai : Joker est un film ambigu. Il se propose de décrire, sans le juger, un clown triste et dépressif, qui devient un malade mental, puis un psychopathe et qui, bientôt, se met à commettre des crimes en série. 

Le Joker appartient-il à cette communauté qu’on appelle désormais aux États-Unis les « incels » (« involuntary celibates »), c’est à dire un célibataire involontaire, incapable de trouver une copine et devient misogyne pour cette raison même, et bientôt assassin par ressentiment et faute de girlfriend ? On s’interroge. 

Mais le sérial-killer donne naissance à un mouvement de foule contre les injustices, les inégalités, et le cynisme de l’élite riche de « Gotham » (dont le spectateur avisé sait qu’il s’agit de New York). Une lecture marxiste du Joker est donc également possible, disons une lecture pikettyenne du film.
 

En savoir plus : Joker, le lanceur d’alerte ?

Le débat est vif actuellement sur le film outre-atlantique et c’est sans doute ce qui manque le plus au septième art en France. Le cinéma gagne lorsqu’il fait débat, lorsqu’il a des grilles de lecture complexes, contradictoires, et qui ne sont pas binaires. Dans une époque difficile, les réponses simples aux questions complexes ne sont plus possibles. Pour l’avoir oublié, Caroline Fourest signe l’un des plus mauvais film de l’année avec Sœurs d’armes quand Todd Phillips nous étonne, nous passionne, avec Joker

Alors, arrive-t-on, avec ce Joker-là, au niveau d’Orange Mécanique ou des Parrain de Francis Ford Coppola, comme certains critiques l’ont écrit. C’est au spectateur de juger, mais je serais plutôt enclin à éviter ces comparaisons outrées, qui ne servent pas l’originalité du film. Disons simplement ceci : Joker, c’est quelque chose qu’on n’avait jamais vu avant. 

Le cinéma disait Serge Daney marche sur deux jambes, l’art et le divertissement. Joker c’est de l’entertainment mainstream américain pur, mais c’est aussi, par son originalité et son innovation, de l’art. Et surtout : c’est un film qui fait débat. Le cinéma ne peut pas grand chose, mais au moins il permet de débattre. C’est peu. C’est beaucoup.

Box Offices (mise à jour fin 2019) : "Joker" a été vu par 5,6 millions de Français sur 15 semaines ; "Soeurs d'armes" par à peine 85 000 personnes sur 8 semaines (avec une chute de plus de 50 % à chaque semaine et une fin sur seulement 13 écrans ; l'un des pires échecs du cinéma français en 2019). [Données : CBO-BoxOffice].  

• Ecouter ici le podcast de cette chronique sur France Culture.