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L'épidémie en littérature, à travers 6 grands romans

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Tournage de l'adaptation cinématographique du Hussard sur le toit de Jean Giono par Jean-Paul Rappeneau
Tournage de l'adaptation cinématographique du Hussard sur le toit de Jean Giono par Jean-Paul Rappeneau
© Getty - Hans SILVESTER

Pour pallier l'ennui qui vous guette, découvrez comment certains génies de la littérature se sont emparés des épidémies. De "La Peste" de Camus à "Némésis" de Roth, peut-être décèlerez-vous dans notre sélection un miroir de votre propre expérience de la contagion.

Déni, confusion, torpeur, sidération, panique, désarroi, impuissance… Créer à partir de la contagion permet de déployer le large éventail des affres humaines. Illustrée en peinture par Raphaël, Rubens, Goya ou encore Géricault, l’épidémie inspira également de nombreux écrivains. Décrire la peste ou le choléra pour rappeler l’inéluctable contingence de l’existence. Dépeindre avec soin la mort d’un innocent pour figurer notre finitude. La littérature dénonce les dangers de l’omerta, à l’aube des pandémies, où la volonté de “ne pas affoler les populations” retarde les prises de décisions. Déclencheur de crises morales et spirituelles, l’épidémie ébranle la rationalité des uns et trouble la foi des autres : en plongeant ses personnages dans une quête désespérée de sens, la littérature d’épidémie expose leurs remords et leurs élans d’insouciance. Mais cette écriture permet aussi de traiter la problématique de l’enfermement. Comment vit-on l’isolement provoqué par la quarantaine ? Depuis l’Œdipe-Roi de Sophocle (Ve siècle av. J.-C.), le récit d’épidémie s’est érigé en un genre littéraire en soi, matière malléable à l’infini. De ce corpus riche et divers, en écartant la littérature d’anticipation et d’apocalypse, nous avons retiré un arsenal de six récits, tous écrits après 1945. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous vous livrons ici les romans d’épidémie qui nous ont le plus marqués.

Albert Camus, "La Peste" (1947) : les "vacances insupportables"

Étiolement de la temporalité, expérience de la séparation, appauvrissement du langage, banalisation de la mort... Roman star du récit d’épidémie, La Peste de Camus marque autant pour l’horreur de ce qu’il décrit que pour son ton étonnamment détaché. Dans une expression dépouillée et méticuleuse, un narrateur chronique la propagation d’une épidémie carabinée à Oran, en Algérie, dans les années 1940. Soucieuses de ne pas faire paniquer l'opinion publique, les autorités peinent à diagnostiquer ce qui se manifeste sous leurs yeux. On assiste alors à toutes les étapes de l'épidémie, révélatrices des transformations que la maladie provoque au sein du quotidien des Oranais, bouleversant des relations humaines que la peste se délecte à infester. Se pose alors une question cruciale : quelle attitude faut-il adopter ? Tandis que le journaliste Rambert cherche à braver le dispositif de confinement pour retrouver sa dulcinée, le Père Paneloux blâme les habitants eux-mêmes, jugés responsables de la colère divine. Le Docteur Rieux, lui, se refuse à la résignation et continue de se battre, d'assister les malades, malgré sa profonde affliction.

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Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils réfléchissaient sans cesse n’avait que le goût du regret. Ils auraient voulu, en effet, pouvoir lui ajouter tout ce qu’ils déploraient de n’avoir pas fait quand ils pouvaient encore le faire avec celui ou celle qu’ils attendaient - de même qu’à toutes les circonstances, même relativement heureuses, de leur vie de prisonniers, ils mêlaient l’absent, et ce qu’ils étaient alors ne pouvait les satisfaire. Impatients de leur présent, ennemis de leur passé et privés d’avenir, nous ressemblions bien ainsi à ceux que la justice ou la haine humaines font vivre derrière les barreaux. Pour finir, le seul moyen d’échapper à ces vacances insupportables était de faire marcher à nouveau les trains par l’imagination et de remplir les heures avec les carillons répétés d’une sonnette pourtant obstinément silencieuse. A. Camus, La Peste 

Sans doute peut-on percevoir dans cette peste camusienne une allégorie de la peste brune, du surnom donné au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Aurélie Palud, professeure agrégée en Lettres Modernes, expliquait en 2014 dans "Les Chemins de la Philosophie", que dans ce récit l’épidémie physique se révèle être une épidémie morale. Germe l’idée que l’homme porte le mal en lui-même. Par la contamination épidémiologique, l’homme éclaire le mystère de sa propre identité. 

54 min

Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance, mais ils n’en ressentaient plus la pointe. Du reste, le docteur Rieux, par exemple, considérait que c’était cela le malheur, justement, et que l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. Auparavant, les séparés n’étaient pas réellement malheureux, il y avait dans leur souffrance une illumination qui venait de s’éteindre. A présent, on les voyait au coin des rues, dans les cafés ou chez leurs amis, placides et distraits, et l’oeil si ennuyé que, grâce à eux, toute la ville ressemblait à une salle d’attente. Pour ceux qui avaient un métier, ils le faisaient à l’allure même de la peste, méticuleusement et sans éclat. Tout le monde était modeste. Pour la première fois, les séparés n’avaient pas de répugnance à parler de l’absent, à prendre le langage de tous, à examiner leur séparation sous le même angle que les statistiques de l’épidémie. Alors que, jusque-là, ils avaient soustrait farouchement leur souffrance au malheur collectif, ils acceptaient maintenant la confusion. Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent. A la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. A. Camus, La Peste 

Jean Giono, "Le Hussard sur le toit" (1951) : la "saloperie humaine"

1838. Angelo Pardi, hussard italien originaire de Piémont, est notre héros, en fuite après avoir remporté un duel mortel. Ses tribulations le mènent à Manosque, en Provence, où une épidémie de choléra fait rage. Poursuivi par les autorités, qui le croient coupable d’empoisonner les fontaines de la ville, il erre sur les toits des demeures délaissées. Il virevolte alors d’une maison à une autre, s’abstrait de l’abominable chaos de l’épidémie tout en s’offrant une contemplation impressionniste des paysages désolés d’une ville en agonie. Néanmoins, en bon personnage d'inspiration stendhalienne, Angelo accorde une importance particulière au devoir et à la vertu. Fort d’une immunité inexplicable et d’une noble dévotion, il se met au service de quelques condamnés dans l’espoir de les sauver du calvaire, se retrouvant aux premières loges de la danse macabre. Il s’insurge contre ce mal foudroyant qui, selon lui, révèle “la saloperie humaine”.

Invitée au micro de "la Compagnie des œuvres" en 2017, Sylvie Vignes, professeure de littérature française et spécialiste de Giono, défend que l’auteur a orchestré son intrigue autour du choléra pour sa force symbolique et révélatrice des passions humaines. Afin d’accentuer le souffle dramatique de son oeuvre, Giono s’est inspiré de la pandémie de choléra, bien réelle, de 1832, en exacerbant les symptômes de la maladie. On retiendra la puissance évocatrice des cholériques gioniens qui dégobillent une substance "semblable à du riz au lait". Surnommé “l’ami des peintres”, l’écrivain brosse avec génie le panorama d’une Provence tragique, en mobilisant des éléments picturaux dans ses descriptions de la nature. Giono inscrit ses personnages dans une exaltation épique et nous transporte sous la chaleur “écœurante”, “lourde et huileuse” d’un été maudit, tout en gardant une tonalité poétique et une construction musicale.

En savoir plus : Le toit de l’écriture
59 min

Le soleil était éclatant. La moindre eau sale se mit à fumer. Les journées étaient torrides, les nuits froides. Il y eut un cas de choléra foudroyant. Le malade fut emporté en moins de deux heures. [...] Les convulsions, l’agonie, devancées par une cyanose et un froid de la chair épouvantable firent le vide autour de lui. Même ceux qui lui portaient secours reculaient. Son faciès était éminemment cholérique. C’était un tableau vivant qui exprimait la mort et ses méandres. L’attaque avait été si rapide qu’il y subsista pendant un instant encore les marques d’une stupeur étonnée, très enfantine mais la mort dut lui proposer tout de suite des jeux si effarants que ses joues se décharnèrent à vue d’œil, ses lèvres se retroussèrent sur ses dents pour un rire infini ; enfin il poussa un cri qui fit fuir tout le monde. J. Giono, Le Hussard sur le toit 

Marcel Pagnol, "Les Pestiférés" (1977) : rocambolesque épidémie 

Dans Les Pestiférés, texte inachevé et longtemps oublié, Marcel Pagnol a ravivé l’épidémie de peste survenue en 1720 à Marseille. Cette nouvelle est publiée en 1977, après sa mort, dans le recueil Le Temps des amours. Trésor caché de la littérature d'épidémie, Les Pestiférés nous plonge dans les aventures d’une petite communauté marseillaise face à la propagation d’un terrible fléau. Après de vifs pourparlers, les notables du coin menés par Maître Pancrace, médecin, et Maître Passacaille, notaire, prennent la décision radicale de confiner le quartier, en s’organisant comme une forteresse assiégée. A travers le format de la nouvelle, Pagnol livre un savant enchaînement de péripéties toujours plus absurdes, si rocambolesques qu’on en oublierait presque le tragique sujet. Dans un élan survivaliste, chacun se voit confier une mission pour participer à l’effort de guerre. Guerre contre la propagation, guerre contre les profiteurs qui pillent les provisions. Tous s’enduisent profusément d’un liquide qu’on dit efficace contre la contagion, le “Vinaigre des Quatre Voleurs”, équivalent old school du gel hydroalcoolique. Le tout conté dans un ton délicieusement burlesque. 

L’ennui et la peur commencèrent bientôt à dérégler les mœurs de ces bonnes gens, et il y eut un grand nombre d’adultères, dont personne d’ailleurs ne sembla se soucier beaucoup, sauf le boucher Romuald, qui enrageait d’être cocu, mais que Pancrace consola par les considérations philosophiques d’une si grande beauté que le boucher, ayant fait cadeau de sa femme au boulanger, se mit en ménage avec la petite servante de l’épicier. Elle en fut bien aise, car elle craignait, depuis le début de la contagion, de mourir pucelle… Ces mœurs attristèrent le vertueux notaire, et d’autant plus cruellement qu’il en fut victime lui-même, car il se surprit un beau soir en pleine fornication avec la femme du poissonnier qui n’était ni jeune ni belle, mais capiteuse et entreprenante. Maître Pancrace le consola, en lui expliquant que la crainte de la mort exaltait toujours le sens génésique, comme si un être qui se croit perdu faisait un grand effort pour la reproduction de sa personne, afin de triompher de la mort… M. Pagnol, Les Pestiférés 

Alors que leur retraite est un succès, les rescapés sont confrontés à un nouvel obstacle : pour endiguer la propagation, les autorités de la région entreprennent de brûler tous les villages infestés. Selon Maître Pancrace, il serait insensé de manifester leur présence : les impitoyables pillards rodent. Pas d'autre choix, ils doivent quitter les lieux en toute discrétion. Dans une scène brillamment loufoque, les membres de cette micro-communauté se lancent alors dans une représentation théâtrale hors-pair pour fuir de leur quartier sans éveiller les soupçons. Faux soldats, faux cadavres de pestiférés, la mise en scène est parfaite. Si l’issue tronquée de cette nouvelle vous laisse sur votre faim, vous pourrez toujours trouver sa chute dans l’adaptation BD des Pestiférés (Samuel Wambre, Serge Scotto et Éric Stoffe, Editions Grand Angle, 2019). Le dénouement fut reconstitué par le petit-fils de l’auteur, Nicolas Pagnol, à partir des bribes de la transmission orale du récit de l'écrivain.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, "La Quarantaine" (1995) : le temps suspendu de la maladie

Fin XIXe siècle, à bord de l’Ava pour rentrer chez eux, Léon et son frère Jacques voguent vers l’île Maurice. Après une escale imprévue à Zanzibar, deux des passagers de leur embarquement révèlent des symptômes de variole. Tous sont contraints de débarquer sur l’île Plate, havre volcanique de l’Océan Indien, où ils devront rester en quarantaine pour une durée indéterminée. Inspiré par un événement de la vie de son grand-père, Le Clézio rapporte dans La Quarantaine l’expérience de l’isolement forcé, sur une île où la colonisation sépare les Européens des "coolies", ces immigrés indiens engagés pour travailler dans les colonies. Contrairement aux auteurs cités précédemment, Le Clézio s'attache moins à décrire la maladie que l'imaginaire stimulé par l'exil en nous-mêmes. Léon porte le récit à la première personne, retrace sa rencontre avec la belle Suryavati, ou encore ses escapades entre le quartier de la Quarantaine, réservé aux Européens, et celui des Indiens. Jacques semble bien plus inquiet : "Nous sommes prisonniers" s'alarme-t-il. L’attente désespérée d’un navire de sauvetage, les jeux de pouvoir entre deux mondes, les rapports de force au sein de leur propre communauté redoublent l’atmosphère morbide imposée par l’épidémie. Et pourtant, au-delà du marasme, Léon nous raconte dans un phrasé intime comment il s’imprègne de la nature rugissante de l’île. Il transgresse l’enfermement mental de la quarantaine.

La lune éclaire le sable et la lagune. Le vent a lavé le ciel noir. Il fait presque froid. Je marche pieds nus sur mon sentier, sans faire de bruit. Je suis vêtu seulement d’un pantalon et d’une chemise sans col, et l’air de la nuit me fait frissonner délicieusement. J’ai le cœur qui bat comme un collégien qui a fait le mur. Tandis que j’attendais que tout le monde soit endormi, j’écoutais les coups de mon cœur, il me semblait qu’ils résonnaient dans tout le bâtiment de la Quarantaine, jusque dans le sol, qu’ils se mêlaient à la vibration régulière qui marque le passage du temps. Depuis le débarquement, ma montre s’est arrêtée. Sans doute l’eau de mer, le sable noir, ou le talc qui affleure, qui vole dans les rafales de vent. Je l’ai mise de côté, je ne sais plus où, je l’ai oubliée, peut-être dans la trousse de médecin de Jacques, avec mes boutons de manchette et le petit crayon en or de l’arrière-grand-père Eliacin. Maintenant, j’ai une autre mesure du temps, qui est le va-et-vient des marées, le passage des oiseaux, les changements dans le ciel et dans la lagune, les battements de mon cœur. J. M. G. Le Clézio, La Quarantaine

Laura Kasischke, "En un monde parfait" (2009) : bonheur vs virus

Chez l’autrice Laura Kasischke, le récit d’épidémie est un outil pour dresser un portrait au vitriol de la middle class américaine d'aujourd'hui. Jiselle, trentenaire et hôtesse de l’air, s’inquiète de voir sa vie défiler sous ses yeux alors qu’elle n’est toujours pas “installée” dans une situation conjugale stable. Quand Mark Dorn, un commandant de bord veuf et affreusement parfait, la demande en mariage trois mois après leur rencontre, Jiselle n’hésite pas une seconde. Tandis qu’une épidémie de grippe traverse les Etats-Unis, emportant des centaines de victimes dans sa tornade (la pop-star Britney Spears succombe dès la page 3 !), l’héroïne d’En un monde parfait se mue en ménagère pour s’occuper des trois enfants de son tout-nouveau mari. Disséquer l'épidémie au bistouri littéraire n'est pas l'intention de l'autrice. Elle projette à l'inverse une idée diffuse, lointaine, de la maladie. Presque irréelle tant les personnages peinent à y croire, la grippe est ici un parfait prétexte pour décortiquer un état d'esprit symptomatique de notre époque. Finalement, qu’est-ce qu’une pandémie devant la poursuite effrénée du bonheur ? Dans cette radiographie sardonique de nos sociétés occidentales contemporaines, Laura Kasischke nous embobine dans un récit troublant, tant il fait écho à nos conduites actuelles en réaction à la propagation du coronavirus. Face à l’appréhension du chaos, l’insouciance et l'urgence de vivre à toute vitesse.

Pourquoi attendre ? était devenu une sorte de mantra. [...] Les médias associaient la guerre, la peur de la grippe, ce climat aussi chaud qu’inquiétant, au comportement des adolescents et des adultes. Des bars étaient bondés au milieu de la journée. Les liaisons entre collègues de travail étaient monnaie courante. Grossesses imprévues et grossesses programmées. Il y avait, semblait-il, une femme enceinte à chaque coin de rue et un bébé dans sa poussette sur chaque trottoir. Les garçons qui n’étaient pas incorporés dans l’armée après le lycée se marginalisaient pour devenir poètes. On rapportait qu’à Las Vegas il était si fréquent que des joueurs restent devant leur machine à sous jusqu’à tomber d’épuisement que des ambulances attendaient, moteur en marche, derrière les casinos. Les chapelles célébrant les mariages vingt-quatre heures sur vingt-quatre ne désemplissaient pas. Il se consommait autant de champagne que les magasins de spiritueux avaient adopté le principe d’une seule bouteille par client afin d’éviter les réactions violentes de ceux qui trouvaient les rayonnages vides. Mais Jiselle ne pensait pas à cette actualité quand elle répondit à Mark que, oui, elle consentait à devenir sa femme. L. Kasischke, En un monde parfait

59 min

Philip Roth, "Némésis" (2010) : la culpabilité face au mal

A l’été 1944, Bucky Cantor a 23 ans. Il vit à Newark, aux Etats-Unis. Malgré ses grandes aptitudes physiques et son corps de gymnaste, il n’a pas pu rejoindre les corps armés mobilisés pour la Seconde Guerre mondiale, à cause de sa très mauvaise vue. Il se retrouve alors directeur des terrains de jeux sportifs de Weequahic, quartier juif de la ville. Honteux de ne pas pouvoir participer à l’effort de guerre, il se retrouve pourtant en première ligne d’un tout autre front : une épidémie de poliomyélite. Touchant principalement les enfants, elle frappe de plein fouet l’entourage de Bucky. Quand elle ne tue pas, la polio atrophie les membres de ses victimes, les rendant lourdement handicapés. Comment accepter un tel drame ? Dans Némésis, dernier roman de sa carrière, Philip Roth épluche les émotions suscitées par la fureur d’une épidémie. Aussi interroge-t-il les réactions de Buck, ce héros, dégoulinant de loyauté et assoiffé de réponses, face à la “tyrannie de la contingence”. Comment mesurer sa culpabilité face à un mal invisible, qui décloisonne toute rationalité ? L’épidémie est-elle le fait d’une Némésis, du nom de cette déesse de la mythologie grecque qui châtie l’excès, la démesure et l’orgueil ?

27 min

- Tous ses amis sont terrifiés, dit Mr Michaels. Ils sont terrifiés à l’idée qu’il la leur a passée et que maintenant ils vont avoir la polio aussi. Leurs parents sont dans tous leurs états. Personne ne sait quoi faire. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on aurait dû faire ? Je me creuse la cervelle. [...] Y a-t-il un garçon qui ait pris plus grand soin de sa chambre et de ses affaires et de lui-même qu’Alan ? Tout ce qu’il faisait, il le faisait bien du premier coup. Et toujours content. Toujours prêt à plaisanter. Alors pourquoi est-il mort ? Y a-t-il une justice là-dedans ?      
- Il n’y en a aucune, dit Mr Cantor.      
- Vous faites tout bien et tout bien et encore tout bien, depuis toujours. Vous vous efforcez d’être quelqu’un de réfléchi, de raisonnable, de vous montrer conciliant, et puis voilà ce qui arrive. Quel sens peut bien avoir la vie ?      
- On a l’impression qu’elle n’en a pas, répondit Mr Cantor.      
- Où est la balance de la justice ? demanda le pauvre homme.      
- Je n’en sais rien, Mr Michaels.        
- Pourquoi est-ce que la tragédie frappe toujours les gens qui le méritent le moins ?        
- Je ne connais pas la réponse, répondit Mr Cantor.  
- Pourquoi pas moi plutôt que lui ? P. Roth, Némésis

59 min