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L'épineuse restitution des œuvres d'art au Bénin par la France

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Des statues béninoises exposées au musée du quai Branly à Paris, en 2007.
Des statues béninoises exposées au musée du quai Branly à Paris, en 2007.
© AFP - OLIVIER LABAN-MATTEI

La France doit-elle restituer des œuvres d’art aux pays africains ? Et notamment au Bénin, qui le réclame depuis 2016 ? Ou doit-elle, a minima, favoriser leur circulation ? C’est l’objet d’une conférence internationale qui a lieu ce vendredi à l’Unesco, à Paris.

Des pays d’Afrique, notamment le Bénin, réclament la restitution d'œuvres d’art. Des trésors "pris" à l’époque coloniale, entre autres par la France. Est-il possible de restituer ces œuvres d’art ? Faut-il les rendre partiellement ou totalement ? Les prêter ? Pourquoi ? 

Ces questions seront au cœur des discussions de la conférence organisée par l'Unesco ce vendredi, sur le thème : "Circulation des biens culturels et patrimoine en partage : quelles nouvelles perspectives ?" Différents ministres venus du continent africain participeront aux tables rondes, dont le ministre des Affaires étrangères du Bénin, Aurélien Agbenonci. Cette présence est d'autant plus importante que le Bénin a clairement demandé à la France la restitution de certaines œuvres d’art. "C'est la première conférence de ce type", s'enthousiasme Lazarre Eloundou, directeur adjoint de la division du patrimoine de l’Unesco. "ll y a 40 ans, la question de la restitution n’était pas aussi prenante, détaille-t-il, mais aujourd’hui, nous sentons qu’il y a un besoin des pays africains, surtout, de construire leur développement en s’appuyant sur la culture". 

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2016 : première demande officielle de restitution par le Bénin

Le 1er août 2016, jour de la fête nationale, le président béninois Patrice Talon envoie à Paris une demande de restitution de statues et d'objets royaux. C’est la première fois qu’une ancienne colonie d’Afrique subsaharienne fait officiellement une telle requête à la France. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Jean-Marc Ayrault, lui signifie alors une fin de non-recevoir, par le biais d’une réponse juridique : ces biens sont soumis au principe d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité et d’insaisissabilité.

Quelques années auparavant, le CRAN, Conseil représentatif des associations noires de France, avait fait campagne pour une réparation des crimes liés à la colonisation. La restitution d’œuvres d’art en faisait partie. Le 10 décembre 2013, l'association avait même organisé une visite surprise au musée du quai Branly, à Paris, pour montrer aux médias les trésors pillés par les armées coloniales au Bénin. Mais récemment, en novembre 2017, Emmanuel Macron a fait une déclaration qui a eu l’effet d’un vent d’espoir chez les dirigeants africains. En déplacement à Ouagadougou, il a annoncé : "d’ici cinq ans, je veux que les conditions soient réunies pour un retour du patrimoine africain à l’Afrique".  

Le Bénin s'est senti pousser des ailes. 

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Parmi les trésors réclamés : trois totems, mi-hommes, mi-animaux, qui trônent au cœur du musée du quai Branly. Ces statues proviennent du royaume de Dahomey, situé au sud-ouest de l’actuel Bénin. Un royaume puissant, basé sur le commerce des esclaves, qui a rayonné entre le XVIIe et XIXe siècle. Il a été fondé autour de la ville d’Abomey, capitale historique du Bénin. Entre 1892 et 1894, le général français Alfred Dodds mène la conquête du Dahomey. En 1892, il "emporte" ces imposantes statues lors de la prise du palais d’Abomey. Aujourd’hui, au musée du quai Branly, la pancarte devant les statues indique : "Statues du royaume de Dahomey, don du général Dodds". 

Les fameuses statues du royaume de Dahomey, exposées au Quai-Branly.
Les fameuses statues du royaume de Dahomey, exposées au Quai-Branly.
© AFP - GERARD JULIEN

"Pour que les Béninois retrouvent une fierté"

Le Bénin revendique ce qu’il appelle des "trésors pillés". Selon les autorités, entre "4 500 et 6 000 objets sont en France" : des trônes, des portes de bois gravées, des sceptres royaux, entre autres. "Des symboles de la royauté, une partie de l’histoire essentielle", selon Marie-Cécile Zinsou. La jeune femme, franco-béninoise, fille de Lionel Zinsou, l’ancien Premier ministre du pays, a créé une fondation privée en 2005 à Cotonou. Initiative tournée vers l’action sociale et la culture et dédiée à l’art contemporain africain. Elle a organisé en 2006 une exposition dans sa fondation en partenariat avec le quai Branly. Des œuvres issues du musée parisien ont ainsi été exposées pendant trois mois au Bénin.

L’expérience était géniale, raconte Marie-Cécile Zinsou, le public béninois a enfin pu voir ces œuvres. Ce genre d’exposition est essentiel pour connaître son histoire, ses origines et surtout pour revenir sur le travail de sape qu’a fait la colonisation au sujet de notre identité. La colonisation a quand même créé une sorte de mépris intellectuel pour notre histoire. Et cela a été très intégré par les jeunes gens sur leur propre histoire. Ils ne la connaissent pas et le peu qu’ils en savent ne les rend pas fiers. Si l'on décide d’exposer ces objets au Bénin, c’est le retour de la fierté et c’est cela qui est très important. 

La porte du palais du roi Glegle du royaume de Dahomey, exposée au Quai-Branly.
La porte du palais du roi Glegle du royaume de Dahomey, exposée au Quai-Branly.
© AFP - GERARD JULIEN

Est-elle favorable à la restitution des œuvres au Bénin ? "Je suis pour la libre circulation, la façon dont elle est faite à vrai dire, m’intéresse peu. En Afrique, nous sommes les seuls à ne pas avoir droit à ces œuvres. On nous dit qu’elles sont universelles, mais cette universalité est uniquement destinée à l’Europe et aux Etats-Unis". Selon Marie-Cécile Zinsou, il faudrait que le Bénin ait quelques œuvres importantes : 

Nous ne pouvons pas nous contenter d’avoir tout notre patrimoine au quai Branly. 

Pas d’obligation juridique

Pour autant, une restitution se fait-elle d’un claquement de doigt ? "Il y a trois dimensions, juridique, politique et culturelle, qui sont toutes imbriquées", précise Emmanuel Pierrat, avocat, spécialiste du marché de l’art et auteur de 'Faut-il rendre les œuvres d’art ?' : 

En droit pur, la France n’est pas contrainte de rendre grand-chose. Car pour cela, il faudrait qu’il y ait eu un vol, au sens pénal. Donc hors spoliation ou vol colonial, comme par exemple un objet pillé sur des fouilles en cours, ou dans un musée. S’il n’y pas vol, il n’y a aucune obligation juridique de restituer l’objet. 

De plus, si la France manifestait la volonté de restituer certains objets au Bénin, il faudrait qu’elle vote une loi dans ce sens, comme ce fut le cas notamment pour la restitution de vingt têtes maories à la Nouvelle-Zélande, en 2012. "Les rares fois où la France a restitué des œuvres, c’était de son propre fait", ajoute l’avocat.

Jeu politique

La dimension politique et le jeu diplomatique entre les Etats sont des éléments clés. "En ce qui concerne le Bénin, s’avance Emmanuel Pierrat, je ne suis pas sûr que la France soit dans une relation où elle a forcément besoin ou envie de faire un geste diplomatique". Le directeur adjoint de la section du patrimoine de l’Unesco affirme, lui, que des discussions sont en cours entre les deux pays. Il évoque notamment le rôle de Bénédicte Savoy, historienne, et Felwine Sarr, économiste sénégalaise, deux experts nommés par le président Macron en mars dernier, dans le cadre d’une mission autour de la restitution par la France du patrimoine artistique de l’Afrique subsaharienne. L'annonce de cette mission a été faite lors d'une rencontre officielle entre Emmanuel Macron et son homologue béninois Patrice Talon.

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Selon Bénédicte Savoy (interrogée par Valérie Crova) , "il y a un réel désir pour que les choses bougent aujourd'hui" :  

"A la fin des années 1970, cette question des restitutions a été beaucoup traitée, avec des avancées très fortes. Mais aujourd'hui, pour une raison qui m'échappe encore, nous avons rétro pédalé".

7 min

Se pose aussi la question du "jeu" politique interne au Bénin. Lionel Zinsou, père de Marie-Cécile Zinsou, a été le Premier ministre du pays entre juin 2015 et avril 2016. Il fut également le candidat malheureux à la présidence face à Patrice Talon, le même qui, dès son élection en 2016, a réclamé des œuvres à Paris. Et Lionel Zinsou est également le président depuis 2014 de la Société des amis du musée du quai Branly, qui "accompagne le développement et le rayonnement du musée en France et à l’étranger", selon son site Internet.

Cette demande de restitutions est-elle un moyen pour l’actuel président du Bénin de régler ses comptes politiquement ? De reprendre la main à des fins électoralistes ou d'apparaître plus crédible ? Difficile de l’affirmer, mais certains avancent ces hypothèses.    

"C_e qui est sûr,_ selon Marie-Cécile Zinsou, c’est qu’il manque une volonté d’Etat. Notre gouvernement nous avait annoncé la création de grands musées nationaux, mais rien n’est fait pour le moment. Rien n’est fait également pour protéger ce qui existe déjà dans le pays. Par exemple, le palais royal d’Abomey est classé au patrimoine mondial, et cela fait deux ans que rien n’est fait dans ce palais. Récemment, il y a eu un incendie qui en a ravagé une partie. "

"Mettre en place un musée de bonne qualité, cela ne demande pas beaucoup d'argent. Il faut de l'électricité, de la sécurité et de la compétence humaine, et ça, nous l'avons !"

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Les experts européens ont longtemps argué que les conditions de conservation et de sécurité dans les musées africains n’étaient pas adéquates. Une démarche désormais dépassé, juge le directeur adjoint de l’Unesco, Lazarre Eloundou : "c’est d’ailleurs ce débat du passé qui bloque aujourd’hui les discussions". Il ajoute : 

Il faut écouter les pays qui demandent la restitution de leurs biens, et d’un autre côté, il faut également continuer à préserver les biens culturels car ce sont des témoignages importants de l’histoire. 

D’où la position délicate de l’Unesco, qui souhaite par cette conférence de vendredi "trouver des solutions collectives et consensuelles, encourager la réflexion et le dialogue entre toutes les parties prenantes". 

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"Le mot restitution a quelque chose qui m’ennuie"

Qu’en pensent les musées qui détiennent les œuvres ? Stéphane Martin, président du quai Branly, répondait à ce sujet à Christine Ockrent, en décembre dernier, pour l’émission " Affaires étrangères", sur France Culture

Le mot restitution a quelque chose qui m’ennuie, car un retour à la case départ est un pur fantasme. Il faut que l’Afrique retrouve son patrimoine sous un angle patrimonial scientifique, car cela est indispensable pour se construire. Mais il ne faut pas que ce travail complexe ne devienne l’otage d’un travail sur la repentance, la punition de l’époque coloniale. Il faut permettre qu’un nouveau partage existe. En prenant exemple, notamment sur le Louvre Abu Dhabi, avec l’angle scientifique pour la construction d’un vrai projet culturel. Sur cette base-là, et non sur la base de la revendication de restitution liée à une situation ancienne de propriété, il faut avoir le courage d’essayer de construire quelque chose qui inscrive l’Afrique dans une géographie culturelle qui ne cesse de s’élargir.

En Europe, d'autres musées engagent également une réflexion sur la restitution de certaines œuvres. Le British Museum a proposé d'en prêter quelques unes au Nigeria ou à l'Ethiopie : des objets pillées lors d'une expédition britannique en 1868. Mais le célèbre musée rechigne à les donner. 

En Allemagne, le débat est plus avancé, le pays étant davantage sensible à la question depuis les spoliations nazies. Plusieurs musées ont lancé des travaux pour identifier l'origine de milliers d’œuvres issues de l'époque coloniale : du Cameroun, du Togo ou encore de la Tanzanie.