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L'espace au cinéma, aux confins du crédible

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Le film Seul sur Mars sort ce mercredi en salle. Sa promotion le présente comme un film de science-fiction extrêmement réaliste, soucieux de tenir un propos scientifique crédible. Une volonté qu’on entrapercevait déjà dans des films récents tels que Gravity ou Interstellar . Depuis Le Voyage dans la Lune de Méliès, la perception de l’espace et sa représentation au cinéma ont-elles tant changées ? Petite rétrospective non exhaustive.
Premier objectif : la Lune
En 1902, le film de Georges Méliès, Le Voyage dans la Lune , imagine pour la première fois ce que pourrait être l’espace au cinéma. L’oeuvre s’inspire alors du roman De la Terre à la Lune de Jules Verne, mais si le livre de l’auteur se pare d’explications techniques et scientifiques, Georges Méliès s’en tient, lui, à une représentation plus fantasque, qui tient presque du merveilleux : ainsi le professeur Barbenfouillis et ses comparses scientifiques sont vêtus avec des robes couvertes d’étoiles et la Lune à visage humain n’enlève rien au farfelu. L’intention n’est pas d’être réaliste et, d’ailleurs, le canon géant de 300 mètres de long envoyant sur notre satellite les protagonistes à bord d’un obus spatial ne tient guère compte des lois de la physique.

Georges Méliès a, avec succès, adapté le récit aux exigences narratives du cinéma, préférant aux vues photographiques animées des frères Lumière, propres au documentaire, le cinéma de fiction.

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Une version colorisée à la main du Voyage dans la Lune.

Les premiers films s’appuyant sur une vision scientifique de l’exploration spatiale n’apparaissent que bien plus tard. Parmi ces derniers, La Femme sur la Lune , film muet du réalisateur Fritz Lang, paraît en 1929. Le réalisateur y conte l’histoire d’un groupe de personnes parti sur la Lune pour y vérifier la présence de filons d’or.

Pour tourner ce long-métrage, Fritz Lang s’entoure d’un conseiller scientifique en la personne d’Hermann Oberth, considéré comme l'un des pères fondateurs du vol spatial. Grâce à son concours, le film donne à voir une fusée et une plateforme de décollage plausibles, alors même que le premier satellite, Spoutnik 1, ne sera lancé avec succès que près de 30 ans plus tard, en 1957.

Preuve que la science-fiction peut inspirer la réalité, Fritz Lang invente dans son film le principe du compte à rebours, qui sera repris par la suite par différentes agences spatiales : “Quand j’ai tourné le décollage de la fusée, je me disais : si je compte 1, 2, 3, 4, 10, 50, 100, le public ne sait pas quand le décollage aura lieu. Mais si je compte à rebours : 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1, 0 ! Cela devient très clair ”.

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Les maquettes de la fusée créées pour ce film sont jugées si réalistes par les nazis qu’ils les feront détruire, de peur qu’elles ne nuisent au secret entourant les missiles V2 conçus par Wernher von Braun… collègue, dans sa jeunesse, d’Hermann Oberth.

On connait la façon dont on ira dans l’espace depuis 1890, depuis l’ingénieur russe Constantin Tsiolkovski, le père fondateur de l’astronautique , rapelle Roland Lehoucq, astrophysicien et président du festival de science-fiction Les Utopiales. *Il a écrit un livre intitulé * Rêves de la Terre et du Ciel dans lequel il explique la façon dont on va aller dans l’espace avec des engins à réaction stabilisés par des gyroscopes et avec du propergol liquide… Il a tout compris. Dans les albums lunaires de Tintin, Hergé fait une mise en scène superbe, alors que l’on n’est encore jamais allé dans l’espace, mais il n’invente rien : il s’est documenté.

ll faut attendre 1950 pour voir apparaître un premier film narrant une histoire à peu près crédible de l’exploration spatiale (les astronautes sont enfin équipés de combinaisons) : Destination… Lune ! d’Irving Pichel. A l’aune de la guerre froide, le film se veut patriotique et propose une vision didactique et pédagogique de l’exploration spatiale, contribuant à ancrer la possibilité d’un voyage sur la Lune dans l’esprit du grand public. Pour ce faire, un dessin animé avec le personnage de Woody Woodpecker explique aux protagonistes du film (en anglais ici) les lois de la physique appliquées à la propulsion :

L’espace : prétexte à la science-fiction
En 1968, le cultissime 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, se situe à mi-chemin entre film d’anticipation (l’homme n’a toujours pas marché sur la Lune) et film de science-fiction, en associant une photographie réaliste et des thématiques telles que la vie extraterrestre et les intelligences artificielles.

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L’objectif de Kubrick - créer un long-métrage scientifiquement crédible doté de décors réalistes - est si bien atteint que des conspirationnistes affirment par la suite que l’être humain n’aurait jamais marché sur la Lune : pour eux, les décors et effets spéciaux créés pour le film auraient ainsi été réutilisés par la NASA pour faire croire, un an plus tard, que Neil Amstrong était le premier Homme à poser un pied sur la Lune.

Kubrick a-t-il placé la barre du réalisme trop haut ? Reste que les grands films traitant de l’espace en font, dès lors, un élément narratif dont la crédibilité scientifique s’efface au profit du récit. Ainsi Solaris (1972) d’Andreï Tarkovski ou Alien, le 8ème passager (1979), de Ridley Scott, font de l’espace un prétexte au huis clos :

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Les films de space opera , tels Star Wars (1977) ou Star Trek (1979), adaptation de la série de 1966, imposent quant à eux l’espace comme un prétexte aux batailles spatiales, où l’esthétique prédomine sur l’acuité scientifique.

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Ca n’est pas parce que le film est plausible scientifiquement qu’il est bon , relativise Roland Lehoucq. L'épisode 5 de Star Wars est super, même si d’un point de vue scientifique c’est nul. Le fait que la science soit bien traitée rajoute une couche dans les qualités d’un film, mais ce qui est intéressant c’est avant tout que le film soit efficace. S’il est bon on a envie de l’étudier et, à ce moment-là, on constate que c’est aussi un film riche et donc qu’on peut l’analyser, que ce soit du point de vue du scénario, des séquences, des effets spéciaux, des costumes et éventuellement du point de vue de la science. C’est la richesse des regards qui fait l’intérêt d’un film ”.

C’est d’ailleurs le reproche qui est fait à Brian de Palma pour son film Mission to Mars , sorti en 2000. Marqué par le film *Destination... Lune ! * d’Irving Pichel, le réalisateur affirme que le “haut degré de réalisme [l]'avait beaucoup impressionné ” et qu’ils ont donc “*traité * Mission to Mars dans la même optique ”. Brian de Palma collabore avec la NASA pour s’assurer du réalisme de l’aventure qu’il porte à l’écran, mais malgré des qualités évidentes, tant sur la mise en scène que la crédibilité, le scénario du film peine un peu à convaincre le public.

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Dans un genre dominé par la science-fiction, le long-métrage Appollo 13 (1995) a donc fait figure d’exception. A mi-chemin entre le film catastrophe et le documentaire, la volonté de son réalisateur, Ron Howard, de raconter une histoire vraie (la NASA a d’ailleurs rendu disponible plusieurs milliers de photos de la mission en HD il y a peu) le contraint au réalisme, d’autant que l’incident est documenté : ce sont d’ailleurs les bandes de transmission radio de la mission Appollo qui ont été utilisées pour la version originale du film.

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** "L’important c’est que le module d’incrédulité ne soit pas trop durement secoué"

Les années 2010 marquent le retour d’une volonté de crédibilité scientifique dans les films à gros budget, amorcée par le film Moon de Duncan Jones (2009), jamais sorti en salles en France. Truffé de références à 2001 : l’Odyssée de l’espace , le film se veut un angoissant huis clos, judicieusement porté par une forte cohérence scientifique.

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C’est avec Gravity que le grand public redécouvre des films traitant la thématique de l’espace de façon plus sérieuse. En 2014, Alfonso Cuarón propose ainsi un scénario minimaliste au service d’un film catastrophe faisant la part belle au réalisme. Basé sur une théorie scientifique, le syndrome de Kessler, le film a été loué pour sa crédibilité, et primé à de nombreuses reprises pour la qualité de ses décors (les engins spatiaux sont fidèlement représentés) et ses effets spéciaux. Pour autant, Cuarón se permet aussi de nombreux écarts par rapport à la réalité : “Du point de vue de la mécanique orbitale il y a plein d’erreurs, mais il y a aussi plein de bonnes choses, précise Roland Lehoucq. Dans * Gravity, la physique n’est fausse qu’aux endroits où cela est nécessaire pour un aspect fondamental du scénario. Quand ils ont, par exemple, besoin de faire mourir un personnage sur un sacrifice, la physique est grossièrement violée. Mais c’est pour une raison scénaristique* .“

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Dans * Interstellar, Christopher Nolan a simplifié des wagons de trucs sur la science à partir de critères non-scientifiques* , poursuit l’astrophysicien. Le seul critère c’est : “je veux de belles images” et “est-ce que ce film va marcher ?”. Le critère ne sera jamais “la science doit être bien d’abord et le scénario suivra”.”

Sorti en 2014, le film de science-fiction Interstellar s’appuie sur un propos scientifique sérieux pour justifier son scénario et se veut didactique sur la question des trous de ver. Mais si le film n’est pas exempt de qualités dans sa cohérence scientifique, Roland Lehoucq tient à temporiser : “Dans la représentation du trou noir, le scientifique [l'astrophysicien Kip Thorn, ndlr] leur a donné toutes les billes pour que l’entreprise d’images numériques fasse du bon travail. Mais l’image finale du trou noir, avec son disque d’accrétion, comporte des éléments justes et d’autres faux. Nolan l’a dit explicitement : il a viré des éléments qui ne lui plaisaient pas. [...] L’important c’est que le module d’incrédulité ne soit pas trop durement secoué.

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“Interstellar* c’est un film sur le temps : si les gens réfléchissent là-dessus c’est parce que le film est bien. S’il était moisi, ils ne se seraient pas posés de questions. Si la science est bien traitée tant mieux, mais si elle ne l’est pas, ça n’empêche pas le film d’engendrer une réflexion sur des thèmes de nature scientifique.* ”

Un public plus exigeant ?
La salve de films qui, en l’espace de quelques années, se sont mis à traiter sérieusement de la thématique de l’espace ne serait-elle qu’une coïncidence ? Si ce type de longs-métrages semblent produits à la chaîne, c’est avant tout parce qu’ils suscitent l’intérêt du public : les chiffres d’exploitation sont là pour le prouver. L’image des sciences a évolué de manière positive au cours des dernières années, d’autant que des agences comme la NASA ou l’ESA ont appris à communiquer de manière très efficace sur le renouveau de leurs programmes spatiaux. “Les informations scientifiques sont devenues relativement accessible et plus “lisibles” , explique ainsi Hans Bodart, doctorant en physique et biologie et créateur du site Sci&Fi, qui s’intéresse à la science et à sa représentation dans la fiction. Ça a eu pour effet de rendre le public moins naïf face à la science et donc plus exigeant sur sa représentation dans une œuvre de fiction. Les erreurs de continuité scientifique sont plus visibles et sortent plus facilement le lecteur ou le spectateur de l’immersion. Un résultat intéressant, c'est que l'imaginaire peut sembler bridé par les connaissances et le savoir, mais en parallèle la science-fiction se construit aussi différemment. Soit elle se joue de ce savoir, soit elle utilise celui-ci pour aller plus loin et explorer ce qui reste de l'inconnu.

A l’heure où la NASA envisage de plus en plus sérieusement un voyage habité vers Mars, l’acuité scientifique de Seul sur Mars tant sur la question des voyages spatiaux que les procédés scientifiques permettant à Mark Watney de survivre a valu au film les éloges de la presse :

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Pour autant, si le livre éponyme à l’origine de cette adaptation signée Ridlley Scott raconte chaque processus scientifique par le menu, le film, lui, fait l’impasse sur nombre de détails et confère ainsi à la science une dimension merveilleuse, voire magique. Le procédé a beau alléger singulièrement l'un des principaux défauts du livre, il donne aussi à l’astronaute un statut quasi-héroïque. La science, dès lors, s’apparente à une religion dans laquelle il suffit d’avoir une foi absolue pour résoudre les problèmes. Une idée que l’on retrouve, par exemple, dans le cycle Fondation de l’écrivain Isaac Asimov, où une civilisation à la dérive en vient à vénérer les scientifiques. Anticiper les dérives propres à la science : c'est un invariant de la science-fiction, qu'elle traite ou non de l'espace.

Les films de science-fiction, s’ils permettent d’appréhender certains concepts scientifiques et nourrissent la réflexion, ne sont donc pas en capacité d’offrir des explications techniques précises. A ces fins, on leur préférera certaines séries documentaires, à l’image de Cosmos : une odyssée à travers l’univers .