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L'esplanade des Mosquées, poudrière du conflit israélo-palestinien

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Le Dôme du Rocher, l'une des deux mosquées de l'esplanade
Le Dôme du Rocher, l'une des deux mosquées de l'esplanade
© AFP - MATTHIAS TÖDT / DPA-ZENTRALBILD / DPA

Ce lieu saint de l'islam et du judaïsme à Jérusalem est au cœur d'un énième épisode de violences meurtrières. Depuis 50 ans, l'esplanade des Mosquées (Mont du Temple pour les Juifs) exacerbe les convoitises et les tensions entre Palestiniens et Israéliens.

L'installation par le gouvernement israélien de portiques détecteurs de métaux aux abords de l'esplanade des Mosquées a provoqué une flambée de violences dans la ville sainte ainsi qu'en Cisjordanie. Cinq Palestiniens et trois Israéliens sont morts depuis vendredi dernier. L'annonce le 25 juillet de leur retrait ne semble pas être de nature à ramener le calme.

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Cette décision d'installer des portiques faisait suite à l'attaque d'arabes israéliens contre des policiers israéliens le 14 juillet. Mais les Palestiniens y voient une volonté israélienne de revenir sur le statu quo qui fait de l'esplanade des Mosquées un sanctuaire pour eux. Face à l'extrême tension liée à ces portiques, le gouvernement de Benjamin Netanyahu a décidé de retirer le dispositif. Retour sur les précédentes vagues de violences parties de ce lieu saint de l'islam et du judaïsme.

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Plan de la vieille ville de Jérusalem-Est
Plan de la vieille ville de Jérusalem-Est
© AFP - Infographie AFP

1967 : Le statu quo

Lors de la guerre des Six Jours, Israël s'empare de la vieille ville de Jérusalem, comprenant notamment l'esplanade des Mosquées. Ce plateau rectangulaire de 14 hectares est soutenu à l'ouest par le Mur des lamentations, vestige deux fois millénaire du second Temple de Jérusalem, reconstruit par Hérode selon la tradition juive. C'est le lieu le plus saint du judaïsme, car le plus proche du Temple. D'où son nom de Mont du Temple chez les juifs. C'est sur ce même site qu'ont été construites les deux mosquées : le Dôme du Rocher et surtout Al Aqsa, troisième lieu saint de l'islam après La Mecque et la mosquée du Prophète à Médine. Cette juxtaposition religieuse est gérée grâce à cet équilibre fragile établi en 1967. Suite à l'annexion de Jérusalem-Est, contrôlée depuis 1949 par les Jordaniens, le ministre de la Défense Moshe Dayan s'engage alors à laisser l'esplanade sous autorité musulmane. Cette tâche est confiée à une fondation religieuse (Waqf) jordanienne sunnite.

Les termes de ce "statu quo" permettent aux juifs et aux chrétiens de se rendre sur place à condition de ne pas y prier. A l'époque, cette interdiction est acceptée d'autant plus facilement par la majorité des juifs, que les principales autorités rabbiniques israéliennes elles-mêmes prohibent l'accès au lieu pour des raisons religieuses. Mais depuis les années 1980, un courant messianique juif s'oppose à cette interdiction qui au fil des années va être de plus en plus bravée par les religieux juifs. A tel point La question de la souveraineté juive sur l'esplanade des Mosquées revient de plus en plus dans le débat via des déclarations de responsables religieux et politiques. Il n'en faut pas plus aux Palestiniens pour y voir une volonté de reprise en main. La tension est telle sur l'esplanade que régulièrement des visites de croyants juifs voulant prier provoquent des heurts parfois meurtriers.

Octobre 1990 : 22 morts sur l'esplanade

La situation est extrêmement tendue dans les territoires palestiniens depuis 1987 et le début de l'intifada. Le jour de la fête juive de Souccot, la situation dégénère en bain de sang sur l'esplanade des mosquées. Quelques jours avant, le mouvement ultranationaliste des Fidèles du Mont du Temple déclare vouloir se rendre sur l'esplanade pour prier et poser la première pierre d'un nouveau Temple. Les Palestiniens sont appelé à se réunir par milliers pour répondre à cette provocation. Le jour de Souccot, le face à face entre civils Palestiniens et forces de l'ordre israélienne dégénèrent. Les policiers israéliens ouvrent le feu sur la foule. 22 Palestiniens sont tués et 150 autres blessées dans ce que la presse qualifie à l'époque de "massacre". Une résolution de l'ONU qui "condamne particulièrement les actes de violence commis par les forces de sécurité israéliennes" ne suffira pas à calmer les Palestiniens. S'en suit une vague d'attentats-suicides en Israël et dans les territoires palestiniens.

1996 : Un tunnel sous l'esplanade

Le Premier ministre de l'époque, Benjamin Netanyahu, donne son feu vert au percement d'un tunnel archéologique le long du Haram al-Sharif ("Noble Sanctuaire"), selon le nom donné à l'esplanade des Mosquées par les musulmans. Cette décision provoque des manifestations et des émeutes qui se soldent par 70 morts palestiniens et 17 côté israélien.

Octobre 2009 : Prière sur l'esplanade

L'approche de la fête juive de Souccot est de nouveau un moment de tensions extrêmes. Alors que des dizaines de milliers de juifs viennent prier au Mur des Lamentions en contrebas, certains fidèles ultranationalistes annoncent leur volonté de prier sur l'esplanade. De nouveau, des centaines de Palestiniens se mobilisent et l'affrontement avec les forces de sécurité israéliennes dégénèrent et font plusieurs morts.

28 septembre 2000 : Une visite "provocation"

La deuxième intifada trouve son point d'origine dans la visite sur l'esplanade des Mosquées d'Ariel Sharon, alors chef de l'opposition israélienne, escorté par des centaines policiers. Plusieurs années après les accords d'Oslo et alors que le conflit s'enlise, cette présence est vécue comme une véritable provocation. Une manifestation palestinienne est durement réprimée. Le lendemain, sept Palestiniens sont tués et 220 blessés. Le jour suivant, on dénombre 26 morts côté palestinien et 500 blessés. C'est le début de "l'intifada Al-Aqsa". Elle dure cinq années et fait plus de 5.000 morts, dont les trois quarts sont des Palestiniens. Régulièrement, les heurts secouent l'esplanade. Aux incidents impliquant des Palestiniens, les autorités israéliennes répondent par une interdiction de l'accès au site pour les Palestiniens de moins de 50 ans, voire 40 ans lorsque les incidents sont particulièrement graves. Une interdiction vécue à chaque fois comme injuste et qui provoque des heurts, à leur tour réprimés par les autorités israéliennes. Un cycle infernal dont chaque camp se renvoie la responsabilité.

Octobre 2015 : La réaffirmation du statu quo

Jérusalem et l'esplanade des Mosquées n'échappent pas à la vague de violences qui touchent la totalité des territoires palestiniens. Depuis plusieurs semaines, les attaques mortelles au couteau se multiplient contre civils et militaires israéliens. Au cœur de l'été, des extrémistes juifs ont mis le feu à une maison palestinienne. Les parents et un bébé sont brûlés vifs. Certains observateurs parlent d'une intifada des couteaux. Pour ne rien arranger, une énième rumeur sur la reprise en main par les Israéliens de l'esplanade des Mosquées fait descendre les Palestiniens dans la rue. Courant octobre, le secrétaire américain John Kerry supervise des pourparlers pour faire retomber la pression. Cela passe notamment par la réaffirmation israélienne d'un respect scrupuleux du statu quo sur l'esplanade des Mosquées. Par ailleurs, le Premier ministre israélien décide d'interdire l'accès du Mont du Temple aux ministres et aux députés. Certains d'entre eux sont accuser d'envenimer la situation en se rendant sur place en compagnie de religieux ultranationalistes.

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L'esplanade des Mosquées symbolise le conflit israélo-palestinien dans sa complexité et sa tension perpétuelle. Elle marque aussi le caractère religieux du conflit qui a en partie supplanté les revendications nationalistes palestiniennes. La tension autour du lieu ne semble pas prête de retomber tant elle suscite les convoitises de part et d'autre. Surtout dans un contexte de colonisation qui se poursuit dans la partie palestinienne de la vieille ville de Jérusalem-Est. Le plateau de 14 hectares représente pour les Palestiniens le dernier carré à "défendre", au point de réagir à la moindre rumeur de projet israélien, alimentant ainsi le cycle sans fin de la violence.