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L’esprit du 11 mai. Avec Patrick Boucheron, Eva Illouz, Marcel Gauchet, Pablo Servigne...

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11 mai 2020 : sortie de crise ou nouvelle phase d’une crise appelée à durer ?
11 mai 2020 : sortie de crise ou nouvelle phase d’une crise appelée à durer ?
© Getty - Xavier Bonilla/ Europa Press

La Revue de presse des idées. En ce premier jour de déconfinement en France, beaucoup d’articles se penchent sur ce qu’aura été cette période de confinement et sur ce à quoi pourrait ressembler le jour d’après. Sortie de crise ou nouvelle phase d’une crise appelée à durer ?

Un jour viendra où les humains parleront peut-être de ce temps comme du "Great Lockdown 2020", "Le grand confinement", et commenceront leurs récits par "C’était au temps du grand confinement..." 

Dans un très beau texte à lire dans son intégralité sur le site de la revue Esprit (qui a mis en ligne gratuitement son numéro du mois de mai et son dossier sur "le virus dans la cité"), l’historien Patrick Boucheron médite sur la difficulté de mettre des mots sur ce qui nous arrive : 

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Le temps viendra où celui que nous vivons trouvera à se dire. Et lorsqu’il inventera le moyen de se voir en face, ce temps enfin venu se mirera, comme toujours, dans le nom d’une époque passée. [...] Le 14 avril 2020, sur le blog du Fonds monétaire international, un chrononyme a fait son apparition, fantomatique comme toutes les apparitions. On le doit à Gita Gopinath, professeure indo-américaine à Harvard, signant un post intitulé : The Great Lockdown: Worst Economic Downturn Since the Great Depression. 

Mais pour le professeur au Collège de France, ce temps n’est pas encore venu : "Le temps viendra où l’on trouvera les mots pour le dire. Ceux qui nous accompagnent aujourd’hui sont incertains et lointains. Depuis un passé ancien, ils viennent à notre rencontre. Ils ne parlent pas haut et fort, ils ne disent rien de définitif. Ils attendent le moment de laisser place à l’écriture". Alors, en attendant,  l’historien "rassemble, relie et relit". Des livres et des images, le Léviathan, un texte de Louis Marin rapporté d’un voyage au Japon, la fresque de Lorenzetti sur laquelle il a écrit un formidable essai (Conjurer la peur, Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, Paris, Seuil, 2013), et Le Roi Lear de Shakespeare, dans sa langue originale : 

The weight of this sad time we must obey. Speak what we feel, not what we ought to say. [Au poids de ce sombre temps, il nous faut nous soumettre. Dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire.]

Moins de bruit

À quoi ressemblera "l’esprit du 11 mai" pour reprendre le titre de l’éditorial du directeur de la rédaction des Échos Nicolas Barré ? Voulons-nous par exemple retourner vers un monde bruyant ? Comment résonnera le jour d’après ? 

C’est la question que pose l’écologue et acousticien Jérôme Sueur dans une tribune collective au Monde. "Le confinement, écrit-il, ouvre pour le jour d’après des désirs sonores respectueux des santés humaine, animale et environnementale."

L’acousticien nous rappelle que "d_epuis 2018, l’Organisation mondiale de la santé considère le bruit comme l’un des principaux risques environnementaux pour notre santé. Les bruits peuvent en effet être toxiques : ils fragilisent notre système auditif, perturbent notre sommeil, affectent notre concentration et nos apprentissages, modifient nos systèmes endocriniens et cardiovasculaires. Ainsi, près de 11 mois de vie en bonne santé en moyenne par Francilien seraient perdus sur une vie entière._

Tout comme le bruit est nocif, les sons de la nature, plus discernables en période de confinement, ont indiscutablement des effets réparateurs sur notre santé. "Ils favorisent l’agrément des lieux pouvant rendre un habitat difficile – centre-ville, parking de supermarché, aire d’autoroute – plus agréable. Il en est de même pour les animaux – des mouches aux baleines – qui n’ont pas connu une telle situation depuis 200 ans."

Que faire pour éviter le retour du bruit ? "Nous pensons que l’amélioration de nos environnements sonores se fera surtout par une réduction des bruits de nos machines, un usage plus raisonné de celles-ci, une augmentation des sons de la nature et une meilleure écoute de l’autre."

Cette crise nous a appris à porter un masque pour ne pas nuire à l’autre en cas d’infection, elle nous a appris à garder nos distances physiques pour éviter la propagation du virus, "elle doit nous apprendre à protéger l’autre de toute intrusion sonore, en anticipant les conséquences de la propagation de nos bruits."

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L’heure des bilans

Quels souvenirs conserverons-nous de notre vie confinée ? Quel bilan, provisoire, pouvons-nous en tirer ? La sociologue franco-israélienne Eva Illouz, dans L’Obs, en tire sept leçons éclairantes.

  • Leçon n°1

4,6 milliards d’habitants de la planète ont volontairement renoncé à leur mobilité, leur travail et leur vie sociale, sans grandes et notables protestations. [...] Ce que le confinement de ces milliards de personnes a démontré, c’est l’extraordinaire pouvoir de l’État dans le monde entier et, partout, l’extraordinaire capacité d’obéissance des citoyens à ce dernier.

  • Leçon n°2 : 

Seule la combinaison "démocratie forte – Etat providence" pourra s’offrir le luxe de défendre la vie des citoyens en trouvant un équilibre entre leur liberté, leur survie économique et leur santé. Tandis que les démocraties semi-libérales ou illibérales se servent des crises (sanitaires ou autres) pour faire des coups d’Etat antidémocratiques et pour piétiner les droits des citoyens.

  • Leçon n°3 : Le néolibéralisme nuit à la santé.

Si la gestion de cette crise suit le modèle de 2008 (renflouer les riches) plutôt que celui du New Deal (aider toutes les classes sociales, et en particulier les chômeurs), elle débouchera sur un néo-féodalisme et des troubles sociaux massifs.

  • Leçon n°4 : La confiance des citoyens est sapée.

Dans de nombreux pays du monde, une grande partie de la population se sent profondément trahie par ses dirigeants. On peut donc dire que les endroits les plus touchés du globe seront ceux (comme Israël) où la crise sanitaire génère à la fois une crise économique et politique. La question sanitaire sera-t-elle à l’origine d’insurrections citoyennes à travers le monde ?

  • Leçon n°5

Si nous avons appris quelque chose durant cette période, c’est que la maison ne peut pas réparer l’absence d’un monde partagé. [...] La maison n’est supportable que lorsque le monde extérieur y est intégré via la télévision, Internet ou les services de livraison. En dehors de cela, la douceur du foyer devient amère, en particulier pour ceux qui vivent dans des logements exigus conçus pour les classes moyennes et ouvrières des zones urbaines et périurbaines

  • Leçon n°6 : la valeur du travail et de la production se trouve complètement inversée

Nous devons en effet notre survie aux femmes et aux hommes qui travaillent dans les supermarchés, dans les hôpitaux, aux gens qui nettoient les rues, aux livreurs qui nous apportent de la nourriture à domicile, aux agents qui entretiennent l’électricité ; ce sont ces personnes qui sont devenues essentielles à notre existence. Les célébrités ou les financiers sont apparus dans toute la splendeur de la vacuité de leur travail, tandis que ceux qui occupent les activités habituellement invisibles et dévalorisées se sont révélés être nos piliers. S’il y a une leçon à retenir ici, c’est que notre monde "normal" fonctionne avec une échelle de valeurs fausse et inversée.

  • Leçon n°7

Nous avons fait là l’expérience concrète de l’extraordinaire sens civique de la population laïque, grâce à la discipline dont ces citoyens ont fait preuve et aux réseaux de bénévoles qu’ils ont mis en place. Cela doit rester un jalon dans la conscience et l’identité des laïques. Leur comportement pendant la crise démontre que la religion ne peut plus revendiquer de supériorité morale.

Dans un long entretien accordé à L'Express, Marcel Gauchet fait pour sa part un bilan critique de la gestion politique et médiatique de la crise. Il estime qu'il va être difficile de sortir du "gouvernement de la peur" : "Depuis le début de la crise, l'exécutif a joué de ce ressort, faire peur aux gens, pour obtenir la discipline, à défaut d'être capable de proposer une attitude individuelle responsable en l'absence de masques et de tests. Ajoutons que les médias ont joué un rôle de renforcement anxiogène. Ils étaient dans leur élément : une cause sensationnelle, émotionnelle et consensuelle... La voie royale ! Ils s'y sont engouffrés, avec un martèlement de chiffres absolus donnant l'impression d'une immense catastrophe en cours, sans fournir les éléments de proportion qui auraient permis de relativiser les choses. Résultat, les gens ont peur, et de façon souvent irrationnelle. (...) Sortir de l'angoisse collective n'est pas chose aisée, d'autant plus que cette crise a amplifié les symptômes d'un mal français qui vient de loin : tous nos démons, un moment mis en sourdine, resurgissent avec vigueur et rendent ce déconfinement plus que compliqué.  

S’il est compliqué, comment se profile-t-il néanmoins? Marcel Gauchet fait l’hypothèse de deux France : "celle des gens qui ont peur pour leur emploi et la France des gens qui savent qu'ils seront payés de toute façon à la fin du mois et pour lesquels rien ne presse. [...] Mettez tous ces éléments bout à bout et vous obtenez un climat délétère qui va peser lourd dans l'organisation de l'après-crise."

Que peut la politique européenne dans cet après-crise?

"La politique européenne se veut d'avant-garde sur le plan écologique. Mais il est clair que, tant qu'on n'aura pas établi une taxe carbone sur les productions importées, tout ce qu'on pourra raconter sur notre "verdissement" sera de la foutaise !" Marcel Gauchet

Pour éviter que nous tombions dans la "foutaise", d’autres avancent des idées. C’est peu ou prou ce que fait l’ingénieur agronome Pablo Servigne dans un entretien au quotidien Libération. Celui qui a fait connaître au public le terme de "collapsologie" dans son essai Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015) exclut tout retour "à la normale", et prescrit plusieurs mesures, parmi lesquelles "considérer rapidement la question alimentaire comme un enjeu de sécurité nationale" ou à long terme, comme le suggère le philosophe écologiste Dominique Bourg, "créer une "Chambre du futur», constitutionnelle, entre l’Assemblée nationale et le Sénat, qui intègre le temps long et la complexité dans notre manière de faire de la politique, pour ne plus avoir la tête dans le guidon. Cela veut dire intégrer, dans chaque décision politique, les effets sur les écosystèmes, la finitude des ressources, le climat, etc. "

Pour poursuivre le mouvement d’entraide et de solidarité qui s’est exprimé lors de la crise, "il est nécessaire, affirme Pablo Servigne, de faire en sorte que chacun éprouve des sentiments d’égalité, de confiance et de sécurité. L’entraide apparaît alors naturellement, et au contraire elle disparaît immédiatement si l’on se sent en insécurité ou que l’on ressent de l’injustice."

Cela nous montre bien qu’il faut "prendre soin des collectifs" et "qu’un des horizons politiques d’émancipation, c’est l’autonomie : reprendre en main notre production, revenir à plus de convivialité, ne pas dépendre des choses nuisibles. C’est un horizon : aller vers plus d’autonomie individuelle et collective à toutes les échelles, en famille, dans le quartier, la ville, la région, le pays…"

Crise de sociabilité

Il n’est jamais bon de s’orienter selon des alternatives binaires, estime pour sa part la philosophe Bérénice Levet dans un entretien au Figaro :

La polarité affairement/confinement est tout autant l’indice d’un déséquilibre anthropologique que la polarité progressiste/conservateur. [...] Il nous faudrait être capables de sortir de ces alternatives du tout ou rien, du tourisme de masse ou de la mise au repos complet, de la consommation et de la production effrénées ou de l’interruption de l’activité. Il serait bon que nous nous inspirions de la sagesse des Anciens, que nous retrempions notre plume dans leur encrier et redonnions de la légitimité à des notions en apparence aussi désuètes que celles de "juste mesure", de "juste milieu", de "discernement", de "convenance".

Pour Bérénice Levet, cette crise sanitaire est "une crise de la sociabilité". Celle-ci affecte toutes les civilisations, car c’est l’homme en son humanité qui est ici en jeu: ‘’Il n’est rien à quoi il semble que nature nous ait plus acheminé qu’à la société’’, écrivait Montaigne. Mais elle est plus âprement éprouvée en France tant ‘’l’esprit de société’’ (Benedetta Craveri) marque de son sceau l’identité française et distingue la France d’entre toutes les nations. » 

Et s’il devait rester un geste de notre sociabilité confinée, lequel serait-il ? 

"Dans le futur imaginaire, écrit la journaliste Mar Padilla dans El País, l’une des rares certitudes que nous aurons sur ce présent pandémique sera que chaque jour, au coucher du soleil, nous sommes sortis sur nos balcons pour applaudir."

Ce geste inédit, apparemment anodin, dit beaucoup de nous. « Les applaudissements laissent voir que même confinés, chacun dans son intimité, nous sommes tous dans le même bateau, comme les “animaux désintéressés” que nous sommes » selon les mots d’Emmanuel Lévinas pour définir l’humain. 

Alors que Paul Celan ne voyait "pas de différence entre une poignée de main et un poème" écrit la journaliste, et "alors que la distanciation sociale est obligatoire et les salutations physiques un lointain souvenir, les mains qui applaudissent sont [...] une action collective, une conversation sans mots qui désire la rue, les terrasses bondées, le travail, la plage. Nous applaudissons sans connaître la réelle signification de notre geste, comme des prophètes hallucinés, imaginant le silence glacial et macabre d’un soir sans acclamation."

De sociabilité, il est aussi question dans la tribune du sociologue David Le Breton dans Le Monde. Ou plutôt, du manque de sociabilité que va provoquer la banalisation du masque, "rupture anthropologique infiniment plus lourde de sens que la mise en question de la poignée de main ou de la bise." Le sociologue estime en effet que "nos échanges quotidiens seront mis à mal par le port du masque qui uniformise les visages en les rendant anonymes et défigure le lien social", et que cette dissimulation du visage, loin d’être anodine, "ajoutera au brouillage social et à la fragmentation de nos sociétés."

Pour quelle raison ? Eh bien parce que "nul espace du corps n’est plus approprié pour marquer la singularité de l’individu et la signaler socialement. [...] Le visage relie à une communauté sociale et culturelle par le façonnement des traits et de l’expressivité, ses mimiques et ses mouvements renvoient à une symbolique sociale, mais il trace une voie royale pour démarquer l’individu et traduire son unicité."

La dissimulation du visage impliquant celle de l’identité, David Le Breton craint une multiplication des incivilités :

Sans visage pour l’identifier, n’importe qui a la possibilité de faire n’importe quoi, la confiance en sera sans doute ébranlée. [...] Un monde sans visage, dilué dans la multiplicité des masques, serait un monde sans coupables, mais aussi sans individus. Roger Caillois évoquait autrefois le masque en disant laconiquement de lui qu’il est "ce qui reste du bandit". 

À réécouter : Visage Visage

Alors quels "déconfinés" saurons-nous être ? Voici pour finir une petite leçon à méditer de la rabbine Delphine Horvilleur, inspirée d’une vieille histoire talmudique qui l’obsède depuis quelques semaines, raconte-t-elle sur le site de L’Obs :

On raconte qu’au deuxième siècle de notre ère vivait en Galilée un homme nommé Rabbi Shimon Bar-Yoh’ai [...] Accusé par les autorités romaines d’être une menace pour l’empire, il fut condamné à mort et se réfugia dans une grotte de Galilée. Là, il vécut douze années entières, sans aucun contact avec le monde extérieur, confiné pour échapper à la mort et entièrement immergé dans l’étude de la Thora.

Douze ans plus tard, il sortit de sa cachette. Mais "en constatant qu’au dehors, le monde vaquait à ses occupations profanes et délaissait l’étude, il fut pris de colère. Selon la légende, partout où ses yeux se posaient, le monde prenait feu. » Une voix céleste lui hurla alors : "Si tu es sorti de ta grotte pour détruire mon univers, retournes-y immédiatement." Ainsi, poursuit Delphine Horvilleur, Rabbi Shimon connut une seconde vague de confinement, avant d’être autorisé à revenir au monde. Il apprit alors à poser sur le monde un regard apaisé, et selon la légende, à "soigner avec les yeux".

Comment, dès lors, nous assurer que notre retour au monde ne rendra pas nos regards incandescents, ne nous fera pas jeter au dehors un œil destructeur, empli de mépris pour ceux qui vivent autrement et ne partagent pas notre "vérité" et nos interprétations ? 

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Références