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L'Etat ? Quel Etat ? Avec Etienne Balibar, Harmut Rosa, Aurélie Filippetti, Mathieu Laine...

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Le monde est déstabilisé quand il est à l'arrêt. C'est comme un vélo nous explique Harmut Rosa.
Le monde est déstabilisé quand il est à l'arrêt. C'est comme un vélo nous explique Harmut Rosa.
© AFP - Angela Weiss

La Revue de presse des idées. Une revue de presse que l’on placera délibérément sous deux tutelles : celle de Walter Benjamin, et son « Que les choses continuent comme avant : voilà la catastrophe », et celle de Giuseppe Verdi, extraite de Nabucco, « Va, pensiero… » (« Va, pensiero… »).

Dans Le Monde, le philosophe Etienne Balibar répond aux questions de Jean Birnbaum. Il place ce moment inédit que nous vivons dans le temps long : « Ce que j’ai envie de dire, aujourd’hui, c’est que nous pouvons être certains d’une seule chose : l’histoire ne continuera pas comme avant. » 

C’est toute notre conception du temps qui est en train de changer, affirme le philosophe. « Avec l’idée d’anthropocène et les dévastations qu’elle annonce, nous prenons conscience que le temps historique et le temps géologique ne sont pas séparés. Aux XIXe et XXe siècles, le climatique et le biologique faisaient partie de ce que les économistes appellent des « externalités ». Si nous voulons garder quelque chose de cette fusion de l’histoire et de la politique, il faut donc que celle-ci devienne une biopolitique et une cosmopolitique. »

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Il met en garde les sociétés démocratiques : « L’un des traits de la démocratie, c’est la conscience que toute stratégie de protection collective, qu’il s’agisse de bouclage des frontières, de confinement, de traçage des « populations à risque », n’est pas inoffensive. La façon dont une société se veut « en guerre », même contre un virus, met en jeu la démocratie. »

Enfin, il réfléchit à la place de l’Etat aujourd’hui : 

Plus la crise avance, plus je me dis que cette question de l’Etat est centrale. Il faut la remettre en chantier à la lumière des expériences que nous sommes en train de vivre. Nulle part au monde l’économie capitaliste ne peut se priver d’une intervention étatique : financière, répressive, régulatrice, réparatrice, adaptatrice. 

Mais ajoute-t-il, « l’Etat qui revient en ce moment, c’est l’Etat budgétaire et monétaire et c’est l’Etat « patron » des services publics, en même temps que garant de leur ajustement à la demande sociale. Il est dirigiste, paternaliste, potentiellement autoritaire, éventuellement discriminatoire. Mais la notion de service public ne peut se laisser enfermer dans ces logiques verticales, et le pourra de moins en moins. »

LE RETOUR DE L’ETAT ?

Une réflexion sur le pouvoir de l’Etat que prolonge Aurélie Filippetti sur la plateforme Le Grand continent. Reprenant l’expression de l’écrivain Michaël Ferrier sur Fukushima, l’ancienne ministre affirme : « Il n’y aura pas de monde d’après, il n’y a qu’un monde d’avec. Avec le Covid-19 qui ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique mais contre lequel il faudra continuer de se prémunir par des outils de santé publique efficient. Avec la récession économique due à l’interruption presque totale de nos économies. Et avec les souffrances intimes qui découlent de cette tragédie humaine. »

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Elle nous invite à nous demander ce qui, dans les politiques publiques, a rendu possible ce que nous traversons, et s’en prend aux politiques néolibérales mises en places depuis quarante ans, avant de critiquer le ton martial du gouvernement actuel. 

Parler de guerre revient à couper la possibilité du débat démocratique sur les moyens à mettre en oeuvre. Mais ce n’est pas une situation de guerre que nous vivons. Le virus n’est pas un ennemi mais un organisme contre lequel nous pouvons agir par les moyens de la science et par de bonnes politiques publiques. Si nous en sommes aujourd’hui réduits pour survivre à nous priver de toute la dimension sociale de notre existence, c’est en dernier recours parce que nous manquons de matériel et de moyens, que nous avons perdu la souveraineté industrielle qui nous aurait permis de les fabriquer nous-mêmes. Ce faisant, par le confinement, nous sommes amenés à nous nier en tant que société, parce que nous sommes incapables de nous protéger nous-mêmes. Et au lieu de lancer une économie de guerre, nous la mettons à l’arrêt.

Par conséquent, la crise doit être une occasion d'apprendre de nos erreurs et de redonner toute sa place à l'État social, en France comme en Europe. « La pandémie nous montre comme jamais à quel point nous avons besoin d’une puissance publique qui prévienne, anticipe, régule, prévoie, et en un mot, qui définisse ce qui est bon pour la société et comment faire pour y parvenir. »

Cette vigueur du politique retrouvée, c’est aussi le thème du passionnant entretien accordé à Libération par le philosophe et sociologue allemand Harmut Rosa qui parle de « rupture historique ».

Aucune guerre n’avait pas réussi à stopper le monde aussi rapidement, massivement et brutalement, déclare le théoricien de l’accélération. Et, plus extraordinaire encore, « ce n’est pas le virus qui a fait tomber les avions et fermé nos écoles, cinémas et universités, et même stoppé les championnats de football. C’est une décision politique. La décélération spectaculaire à laquelle nous assistons est le résultat d’une action politique qui semblait pourtant si impuissante face à la crise climatique, aux marchés financiers ou à l’augmentation permanente des inégalités sociales. Tout à coup, nous réalisons qu’une action politique efficace est possible ! »

A quoi assistons-nous avec ce ralentissement général du monde ? Harmut Rosa utilise une métaphore originale mais très efficace. 

C’est comme avec un vélo : un vélo ne peut rester stable sur la route que tant qu’il se déplace. En fait, plus il se déplace rapidement, plus il est stable. Cependant, si vous arrêtez le vélo et ne le supportez pas artificiellement de l’extérieur, il tombe, simplement. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons en ce moment : nos institutions ne fonctionnent plus, et ça n’a rien d’une situation souhaitable.

Si le ralentissement soudain provoqué par le Covid-19 a des conséquences tragiques, nous dit-il, c’est aussi un moment où l’avenir est ouvert. « Avant le virus, il semblait que nous ne pouvions rien faire contre la logique de l’accélération, le dynamisme des marchés et la puissance des grandes entreprises. Les acteurs politiques et la démocratie semblaient impuissants. [...] Nous venons de réaliser que nous pouvions réellement agir politiquement : nous avons le pouvoir d’arrêter les roues - et c’est un premier pas vers un autre chemin, vers l’adoption d’un nouveau paradigme. » 

Voilà en quoi, aussi dure soit l’épreuve aujourd’hui, même si la décélération n’est pas pour tout le monde, même si « nous ne vivons pas l’utopie de la décélération », le philosophe nous enjoint à « réinventer collectivement la modernité ». « Ce sont précisément ces rares moments historiques où l’avenir est ouvert, où nos délibérations et nos actions peuvent faire la différence : aucun modèle économique ou sociologique, aucune science future ne peut désormais prédire comment nous allons continuer, si nous allons retourner dans les anciennes voies ou trouver de nouvelles idées et solutions. Ce n’est pas une question de connaissance, mais d’action politique. »

Cependant, le pouvoir du gouvernement sur nos vies et sur nos libertés n’est pas sans poser des questions. Aujourd’hui, dans les pages Vox du Figaro, c'est l'essayiste et historien Maxime Tandonnet qui s'interroge sur la légitimité du confinement. « Dans quelle mesure le confinement général de la population au minimum pour deux mois est-il compatible avec les principes de nécessité et de proportionnalité qui peuvent seuls autoriser un gouvernement démocratique à mettre entre parenthèses la liberté d’aller et venir, c’est-à-dire une liberté qui est la mère de toutes les libertés ? »

Liberté qui selon Maxime Tandonnet nous amène à nous questionner sur celle de la responsabilité : « La tentation sera grande d’accuser les fonctionnaires. Si ces derniers ont commis des fautes en n’appliquant pas les règles ou les consignes, leur responsabilité est engagée. Mais si la catastrophe est venue d’un manque d’anticipation ou de réactivité, la responsabilité incombe alors aux dirigeants politiques concernés, dont la mission intrinsèque est de prévoir et d’effectuer les bons choix. »

Face à ce qu'il nomme « un vaste consentement populaire au sacrifice temporaire de la liberté », il estime que « l’opinion est un grand fauve dont la docilité et la résignation apparentes peuvent basculer, sous l’effet de la douleur ou de la colère, le temps d’un éclair, en foucade imprévisible. »

ET L’EUROPE DANS TOUT ÇA ?

Même si l’on assiste au grand retour de l’Etat-nation, dans The New Statesman, l’ancien Premier ministre du Royaume Uni Gordon Brown insiste quant à lui sur la nécessité de coordonner les efforts à l’échelle mondiale. Après avoir reconnu que cette crise soulève des questions sur la mondialisation et qu’elle invite à repenser notre modèle, il souligne qu’elle intervient en plein retour du protectionnisme, et que la coopération internationale est cruciale. « Si on ne peut pas se mettre d’accord sur le multilatéralisme sanitaire, alors sur quelle sorte de multilatéralisme peut-on s’accorder ? »

Nécessaire pour penser l’après-crise, la coopération internationale l’est notamment sur le plan économique. D’où un appel à toutes les bonnes volontés : 

Dans les prochaines semaines et les prochains mois, nous allons devoir parler du rétablissement de la croissance. Nous devrons être capable de soutenir l’économie. Nous devrons être capable de remettre les gens au travail. Mais nous aurons besoin de demande si nous voulons que les gens retrouvent du travail et que la croissance reprenne. Nous aurons donc besoin de stimulation monétaire et fiscale, et pour cela, les pays devront travailler ensemble. Même les Etats-Unis n’auront pas le pouvoir de ressusciter leur économie sans coopérer avec les autres pays. Au lieu de revenir en arrière, il est donc essentiel de se demander : quels problèmes peuvent seulement être réglés à une échelle globale, dont on ne peut pas trouver des solutions à une échelle nationale ? Trouvons un moyen de coordonner nos actions.

« Ne cherchez plus le penseur de l'après-Covid-19. Nous l'avons trouvé. Il s'appelle Luigi Zingales et c'est l'un des économistes les plus écoutés de la planète. Pour cet Italien, professeur à l'université de Chicago, le monde d'après devra revenir aux origines de ce qu'est vraiment le capitalisme en en corrigeant ses insoutenables déviances. » Voilà les premières lignes de l’article que l’économiste Mathieu Laine consacre à Luigi Zingales dans Le Point. « L'enseignement de Zingales est essentiel : évitons de sauter à pieds joints « dans ce qui n'a jamais marché » et s'est toujours soldé dans la pauvreté et les larmes. Hayek et l'histoire l'ont admirablement démontré. Le socialisme, l'autoritarisme et l'étatisme, tout ce qui semble collectivement nous tenter, sont des routes de servitude. Pour autant, « nous ne pourrons tout reprendre comme avant » et Zingales, ce penseur du retour au « capitalisme émancipateur », ce défenseur « de la liberté et du mérite comme socles de la civilisation » doit nous inspirer. »

Critique de Donald Trump qu'il irait jusqu'à comparer à Berlusconi, l'économiste italien porte un regard critique sur la gestion de la crise du Covid 19 des deux côtés de l'Atlantique : « Zingales regrette que « l'Europe, et pas seulement la BCE, ne s'investisse considérablement plus pour faire jaillir, enfin, un sentiment viscéral de citoyenneté européenne chez ses habitants ». Quant au plan de sauvetage américain, il l'estime « dangereusement capturé par les lobbys au bénéfice des groupes proches du pouvoir qui ne sont pas les plus touchés par la crise. »

L’Europe, tiens, parlons-en. Alors que les dirigeants européens sont de nouveau réunis aujourd’hui pour chercher des solutions économiques à la récession, l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing signe avec une vingtaine de personnalités européennes une tribune publiée simultanément dans une quinzaine de médias européens dont La Repubblica, Die Welt ou Le Soir ou en France L’Opinion.

Face à cette crise mondiale, leur texte pose la question de l'Europe de demain, de ses compétences et de son rôle à venir : 

Le paradoxe d’aujourd’hui est que nous savons que nous avons besoin d’une Union européenne plus forte et plus résistante, mais que les crises de la dernière décennie ont provoqué des réactions nationalistes qui compliquent des efforts supplémentaires vers de vraies solutions. Nous sommes conscients qu’une partie de la confiance des citoyens européens a été ébranlée, ces dernières années, et nous espérons que l’esprit de coopération et d’unité saura prévaloir.

Tandis que Yanis Varoufakis explique que ce n’est pas de solidarité que l’Europe a besoin dans une tribune publiée sur la plateforme Project Syndicate, où il dit que le blocage autour des « eurobonds » repose sur un problème de vocabulaire (on devrait parler de « rationalité »), Valéry Giscard d’Estaing en appelle lui à la solidarité des citoyens : « Un Conseil européen vital se tient ce jeudi. Le temps n’est plus aux hésitations ou aux réticences anciennes. Que les dirigeants européens fassent preuve de courage et parlent d’une même voix pour apporter toute l’aide nécessaire aux pays les plus cruellement touchés par le coronavirus ! »

Dans un contexte géopolitique fait de tensions, l'Europe doit se positionner : « Dans un monde qui retombe dans la tentation des luttes de pouvoir, à Pékin, Washington, Moscou, Delhi et Ankara, nous, Européens, devons défendre les valeurs qui fondent notre Union, à savoir la dignité de l’être humain, la liberté, la démocratie, l’État de droit et la paix. Cela est unique au monde. Ce n’est qu’en donnant à l’Europe une dimension politique à part entière que nous pourrons construire la société de demain et empêcher le monde de retomber dans les tragiques erreurs du passé. »

  • POUR ALLER PLUS LOIN :

On lira par ailleurs avec intérêt Le 1 sur les frontières dans lequel on trouve notamment un entretien avec le géographe Michel Foucher et un article du sociologue François Dubet. On prendra du temps pour comprendre ce qui se passe au Japon grâce à l’écrivain Akira Mizubayashi dans L’Obs. On s’arrêtera sur les analyses de ceux qui nous montrent, chiffres à l’appui, combien le virus touche en priorité certaines populations déjà fragiles. C’est le cas aux Etats-Unis, comme le décrit Romain Huret dans Libération, c’est le cas en France, où, « loin d’égaliser les chances devant la mort, l’épidémie de Covid-19 va probablement creuser les inégalités sociales de mortalité » nous dit Olivier Galland dans Telos. On étudiera avec attention les propositions de George Soros publiée sur la plateforme Project Syndicate, traduite en français sur le site de l’Echo et les craintes en matière de surveillance numérique de l’économiste Jean Tirole dans L’Obs, sur lesquelles nous reviendrons (peut-être) demain...