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L'Europe peut-elle encore résister à la Chine ?

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Xi Jinping veut conduire la Chine vers de nouvelles conquêtes. L'appétit chinois est énorme et l'Europe pourrait en faire les frais.
Xi Jinping veut conduire la Chine vers de nouvelles conquêtes. L'appétit chinois est énorme et l'Europe pourrait en faire les frais.
© AFP - Fred Dufour

Repères. Le sommet entre l'UE et la Chine à Bruxelles début avril a mis en lumière les tensions entre ces deux grands acteurs. Les Européens qui ont longtemps fermé les yeux sur la stratégie politico-économique de la Chine sont divisés.

Des experts et des politiques, à commencer par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et le président Emmanuel Macron, constatent une grande naïveté de l’Europe face aux ambitions de Pékin, qui se défend de toute volonté hégémonique. L’immense projet des "nouvelles routes de la soie" mis en œuvre par la Chine depuis 2013 semblait avancer silencieusement, à la manière d’un rouleau-compresseur, sans rencontrer de réelle résistance depuis près de six ans. Jusqu’à cette visite de Xi Jinping à Rome, Monaco, Nice et Paris le mois dernier qui, du point de vue des intérêts chinois, apparaît plutôt contre-productive au sens où elle a réveillé un esprit de résistance au sein de la Commission européenne, mais aussi en France et dans une moindre mesure en Allemagne.

Le G7 pris dans l’engrenage avec l’Europe ?

L’Italie a involontairement contribué à tirer le signal d’alarme lors du passage à Rome du numéro un chinois le 23 mars, en devenant le premier pays du G7 à intégrer ces "nouvelles routes de la soie". Tout a été dit sur le gigantisme de ce programme chinois d’infrastructures terrestres et maritimes évalué plus de 1 000 milliards de dollars. Son but est de permettre aux produits chinois d’arriver encore plus massivement en Europe. A la fois par un réseau routier reliant la Chine à l’Europe occidentale (en passant par l’Asie centrale et la Russie) et par une voie maritime via l’océan Indien et la Méditerranée. Un projet déjà bien avancé sur le continent asiatique et en Afrique, mais encore peu développé dans l’Union européenne, d’où la signature remarquée intervenue lors de la visite-éclair de Xi Jinping à Rome. 

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L’Italie a beau insister sur le caractère "non contraignant" de l’accord signé par le dirigeant chinois et par le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte, les investissements chinois dans les ports de Gênes et de Trieste vont devenir une réalité tangible et faciliteront beaucoup l’accès de la Chine respectivement aux côtes méditerranéenne et adriatique de l’Italie. Ces protocoles d’accord entre l’Italie et la Chine restent pour l’instant modestes (2,5 milliards d’euros) mais préfigurent un potentiel de 20 milliards. L’appartenance de l’Italie au groupe des sept pays les plus industrialisés et partageant des valeurs communes donne à cette signature une valeur hautement symbolique, donc jugée inquiétante à Bruxelles. Pourtant, Pékin n’a pas attendu ces derniers mois pour tisser sa toile en Europe.

Giuseppe Conte, le chef du gouvernement italien, semble montrer au président chinois où il faut aller mais c'est bien Xi Jinping qui dirigue la manœuvre.
Giuseppe Conte, le chef du gouvernement italien, semble montrer au président chinois où il faut aller mais c'est bien Xi Jinping qui dirigue la manœuvre.
© AFP - Alberto Pizzoli

Stratégie de longue haleine

L’Europe ne découvre pas tout à coup les implantations chinoises sur son territoire et dans son espace économique. Mais l’Union européenne n’a guère été regardante sur les investissements réalisés au cours des dernières années par l’Empire du Milieu, ni clairvoyante sur la stratégie développée par Pékin. Et surtout elle a réagi en ordre dispersé face aux offres chinoises, à un moment où elle se débattait avec les conséquences désastreuses de la crise financière de 2008. Sous la pression de son économie défaillante, la Grèce a été l’un des instruments majeurs de cette politique, qui a ainsi abouti en 2016 à la vente des deux tiers du port du Pirée au groupe Cosco, premier armateur chinois. L’exemple est célèbre, d’autres investissements moins médiatisés ailleurs en Europe assurent à la Chine une présence dans une douzaine de ports européens, de Zeebrugge, Anvers et Rotterdam jusqu’à Valence et Bilbao. 

L'armateur chinois Cosco a de grand projets pour le port du Pirée
L'armateur chinois Cosco a de grand projets pour le port du Pirée
© AFP - Louisa Gouliamaki

Au-delà de ces prises de participation qui s’inscrivent dans la cible des "nouvelles routes de la soie", la plupart des secteurs d’activité en Europe ont ouvert leurs portes aux investisseurs chinois, sans provoquer jusqu’à présent de grands débats. En France, la Chine est notamment présente dans l’industrie hôtelière, le luxe et les vignobles. Tout au plus le rachat de grandes marques emblématiques du savoir-faire français suscite-t-il parfois des protestations de principe. Comme nombre de pays d’Europe, la France n’a tout simplement pas les moyens de refuser les avances des investisseurs chinois.

Un front commun européen ?

Paris a donc appelé à la rescousse deux acteurs majeurs de l’Europe lors de la visite de Xi Jinping fin mars à Paris, l’Union Européenne et l’Allemagne. Pour signifier au dirigeant chinois que l’Europe se réveille et exiger une réciprocité dans les échanges entre le vieux continent et l’Empire du Milieu. Nul ne peut dire si le numéro un chinois qui règne sur un pays de 1,4 milliard d’habitants a été très impressionné par les déclarations de Jean-Claude Juncker, d’Angela Merkel ou d’Emmanuel Macron. Xi Jinping a néanmoins dû déceler un frémissement lors du Conseil européen qui s’est tenu quatre jours plus tôt à Bruxelles, où le président de la Commission européenne a qualifié le Chine de "concurrent", de "partenaire" mais aussi de "rival". Des propos qui illustrent un changement de ton et une prise de conscience

Jean-Claude Juncker, Emmanuel Macron et Angela Merkel veulent un front commun européen face à la Chine de Xi Jinping
Jean-Claude Juncker, Emmanuel Macron et Angela Merkel veulent un front commun européen face à la Chine de Xi Jinping
© AFP - Ludovic Marin

L’Union européenne semble désormais décidée à obtenir une contrepartie à l’ouverture de ses marchés. Lors du sommet UE / Chine du 9 avril, les principales barrières aux échanges commerciaux vont être listées avec l’objectif ambitieux de les supprimer d’ici 2020. Bruxelles veut pouvoir sanctionner les entreprises des pays qui n’ouvrent pas leurs marchés publics, comme le fait généreusement l’Europe. L’Union européenne espère aussi mieux contrôler les investissements étrangers dans les secteurs  stratégiques et limiter les transferts obligatoires de technologie. Ce réveil européen ne signifie pas pour autant l’unanimité de l’Union européenne.

La tentation chinoise

Les nombreux pays européens qui se sont laissé tenter par les sirènes des investissements chinois dans leurs activités industrielles ou leurs infrastructures de transport, témoignent d’un faible niveau de vigilance face à la puissance financière de la Chine. Parallèlement à la Grèce et à l’Italie, beaucoup d’autres pays d’Europe ont déjà ouvert en grand leurs bras aux émissaires de Pékin. La Pologne, la Hongrie, la Roumanie mais aussi le Portugal et l’Espagne par exemple. Partout où les difficultés économiques et budgétaires ont donné à penser à des dirigeants européens que le salut pouvait venir des centaines de millions d’euros prêts à être investis par la Chine. Sauf que le processus (presque toujours le même) place les pays bénéficiaires de cet apport financier dans une situation de dépendance. 

Même s’il est moins ostensible en Europe, le procédé pourrait à terme se vérifier comme en Afrique. Les banques chinoises prêtent de l’argent pour financer la construction ou la rénovation d’infrastructures lourdes, au bénéfice de pays qui n’ont pas les moyens de s’en charger eux-mêmes. Lorsque les États concernés ne peuvent plus rembourser, la Chine propose de racheter ces équipements afin d’alléger leur dette. Des relations sonnantes et trébuchantes qui ont aussi des conséquences diplomatiques. 

Les valeurs européennes à l’épreuve de la Chine 

En juin 2017, lors de la 35e session du Conseil des droits de l’homme à Genève, la Grèce s’était opposée à une déclaration - censée émaner des 28 pays de l’Union Européenne - condamnant les agissements du régime chinois dans ce domaine. A l’époque, le ministère grec des Affaires étrangères avait tenté de se justifier en faisant valoir que "des critiques souvent sélectives et non productives ne facilitent pas la promotion des droits de l’Homme (…) ni les relations avec l’UE"__. Une extrême prudence qui en dit long sur les craintes que suscite Pékin parmi ses débiteurs. Quelques semaines plus tôt, Alexis Tsipras avait participé dans la capitale chinoise au sommet des "nouvelles routes de la soie". 

Manifestants tibétains pour les droits de l'homme en Chine le 25 mars 2019 à Paris
Manifestants tibétains pour les droits de l'homme en Chine le 25 mars 2019 à Paris
© AFP - Kenzo Tribouillard

La question des droits de l’Homme en Chine n’a évidemment rien d’anecdotique. Lors de la visite à Paris de Xi Jinping le mois dernier, Emmanuel Macron a fait part à son homologue chinois des "préoccupations" de la France et de l’Europe à ce sujet, évoquant "des échanges francs" et précisant avoir abordé "plusieurs cas individuels". Les droits humains ne sont qu’une facette de la relation compliquée entre l’Europe et la Chine. L’Union européenne s’alarme désormais d’un plan global de Pékin pour asseoir son emprise dans le monde entier et tenter d’imposer son propre paradigme. L’arrivée programmée de la 5G - téléphonie haut débit de dernière génération - dépeint assez précisément cette situation. L’industriel chinois Huawei qui dispose d’une certaine avance dans cette technologie séduit les Européens. Mais les 28 s’inquiètent des risques de piratage et d’espionnage que pourrait offrir l’implantation massive de ce système.