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L'excellence dans les facs et les labos : piqûre de rappel ou plutôt baiser de Judas ?

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Au moins 51 facs ont un département en grève, et 132 laboratoires sont mobilisés depuis le 5 décembre
Au moins 51 facs ont un département en grève, et 132 laboratoires sont mobilisés depuis le 5 décembre
© Getty - ATU Images

La mobilisation à l'université et dans les laboratoires de recherche ne tarit pas depuis deux mois, tandis que sous la version préparatoire de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche se dessine une refonte en profondeur d'une économie de la recherche déjà fragile.

“Enfin ! Ça faisait onze ans qu’on n’avait pas vécu de cette manière une résistance !” C’est par ces mots que les organisateurs aux manettes des deux journées de Coordination nationale des facs et des labos en lutte accueillaient plus de 450 participants, venus tôt le matin, samedi 1er février, remplir à ras bord une salle des congrès de la Bourse du travail de Saint-Denis. Sur deux jours, ils compteront jusqu’à 700 participants au total, alors que ça fera deux mois, le 5 février, qu’un mouvement social va s’amplifiant au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche : au 1er février, on dénombrait 51 facs à déclarer au moins un département en grève, et 132 laboratoires mobilisés contre la réforme des retraites et, imbriquée, la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, qui les concerne directement. Ceux qui étaient là venaient en tant que chercheurs ou enseignants-chercheurs en poste (un peu moins d’un participant sur deux), précaires de l’enseignement supérieur, sans poste ou contrat stable (les plus nombreux), ou étudiant (à peine 15% de l’assistance).

Mais parce que la mobilisation a, très tôt, élargi ses contours et son répertoire, il faut ajouter à ces premières statistiques, entre autres :

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On compte aussi de nombreux séminaires annulés... ou hackés par leurs propres organisateurs, qui proposent parfois une contre-programmation exceptionnelle. A Paris, le séminaire de l’EHESS, “Politiques des sciences”, et sa nouvelle focale, “La 'soumission' de projet - Bureaucratie, management et capital humain” (accessible en vidéo) annonce ainsi, entre autres, pour sa prochaine séance le 6 février, l’historien Johann Chapoutot avec une intervention titrée : “'Celui qui attribue un chiffre à des lettres est un con', ou comment le management saisit l'Université”.

L’actualité de ces facs et ces labos mobilisés est celle d’un mouvement couteau-suisse qui entend : 

  • combattre la réforme des retraites pour prendre le relais des cheminots et de la RATP, mais aussi parce que l’absence de débouchés et le recrutement, de plus en plus tardif, des enseignants-chercheurs à un poste stable hypothèque leurs propres retraites si le nouveau calcul prend en compte les nombreuses années de galère avant la titularisation (et parfois de misère, avec des cours sous le smic horaire) 
  • monter au front sur la défense du service public en général
  • et en même temps battre le rappel des troupes alors que le gouvernement a annoncé l’entrée en vigueur de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche pour 2021.

Les intéressés n’ont pas attendu qu’elle arrive devant le Parlement courant 2020 pour découvrir les contours de la loi : sur le site du ministère de tutelle, le projet est consultable sur une plateforme où les professionnels du supérieur avaient jusqu’au mois de mai 2019 pour faire remonter leurs réactions. Des groupes de travail et des rapports intermédiaires ont suivi, qui ont permis un premier tour de chauffe courant 2019. Pour, finalement, déboucher sur cette mobilisation, plus large et plus dense mais disparate, à mesure qu’émergeait le mouvement de contestation de la réforme des retraites.

Sur le site du ministère de Frédérique Vidal, on lit : “Objectif : redonner à la recherche de la visibilité, de la liberté, et des moyens”. Puis, très vite, qu’il s’agit de prioriser autour de partenariats de financement, et d’une “recherche sur projet”. Au ministère, on défend l’idée de financer moins mais de financer mieux, afin de construire une recherche plus solide, plus compétitive, et mieux placée à l'échelle internationale. Le paradigme n’est pas nouveau et on comprend mieux la mobilisation actuelle en plongeant dans l’histoire de l'université française - et de ses statuts. Car derrière les points techniques et les acronymes un peu barbares pour n’importe qui serait étranger au monde de l’université et de la recherche, c’est en fait le scénario d’un choc des cultures, et d’un virage aigu qui se déplie. Mais cette histoire s’encastre dans une histoire plus longue, et une sociologie bien précise, de l’université à la française, qu’il faut avoir en tête pour comprendre le refus qui se fait jour contre cette nouvelle étape du processus de réforme.

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American way of search

En réalité, voilà plus de quinze ans que ce “mode projet” innerve les différentes réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche. Une approche qu’on dit souvent “à l’anglo-saxonne” parce qu’aux Etats-Unis, par exemple, les fonds sont plus conséquents mais souvent alloués tous les cinq ans aux laboratoires - dont une partie de l’activité consiste, du coup, à se faire valoir et à chercher de l’argent. Une approche plus familière aussi aux sciences dites “dures” (chimie, physique, biologie, mathématiques…) dont les recherches empiriques impliquent parfois des investissements si coûteux qu’elles sont passées de longue date en “mode projet” - ce qui peut en partie expliquer pourquoi le changement de culture hérisse d’abord du côté des sciences humaines et sociales (85% des participants à la Coordination nationale samedi 1er février même si quelques laboratoires d’astrophysique ou d’écologie avaient dépêché leurs représentants).

Concrètement ce “mode projet” implique des crédits recherche qui peuvent être resserrés, mais surtout qui sont attribués au coup par coup, sur validation administrative, et depuis un projet singulier qui doit être défendu par écrit, et reconnu éligible par la tutelle. Autrement dit, il faut candidater, convaincre, et faire valoir. Dès 2005, un même objectif présidait déjà à la création de l’Agence nationale de la recherche (ANR). Quinze ans ont passé depuis, et les chercheurs sont nombreux à dénoncer le surcroît de procédures et de dossiers à remplir qu’elle a généré - en fait, ils disent plutôt “bureaucratie”. Or cette nouvelle façon de faire est advenue justement au moment où les personnels techniques et administratifs du supérieur, à qui reviennent historiquement une partie de ces tâches d’ingénierie dans les laboratoires, voyaient leurs postes diminuer, ou fragmentés. 

En 2008, Nicolas Sarkozy enjoignait à “inculquer” à “une nouvelle génération” “non plus le réflexe du financement récurrent mais la culture du financement sur projet, la culture de l'excellence, la culture de l'évaluation” :

Je souhaite voir se développer davantage encore les financements de l'Agence nationale de la recherche, y compris les programmes blancs, grâce auxquels de nouvelles équipes, de nouveaux sujets de recherche peuvent émerger [...]. Affranchis de toute contrainte, affranchis de toute idéologie, affranchis de tout dogmatisme, tournant le dos à la pensée unique, les chercheurs les plus inventifs doivent pouvoir trouver à l'ANR les moyens d'exprimer pleinement leur créativité.

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"Tenure tracks", ces saisonniers de la fac hors saison

Aujourd’hui, ces "nouvelles équipes affranchies" sont plus nombreuses à fonctionner sur des contrats courts, avec le recrutement de docteurs sans poste sur des missions limitées dans le temps. Ce fonctionnement a rapproché le monde de la recherche de ce qu’ont pu connaître, parmi d’autres secteurs, l’hôtellerie-restauration, le bâtiment ou parfois le journalisme, avec les CDD d’usage, destinés à couvrir une demande ponctuelle. Avec ces contrats de cinq ou sept ans qu’on appelle (en bon jargon franglais) les “tenure tracks”, le projet de loi “LPPR” actuel généraliserait le principe à des postes d’enseignement à la fac via des contrats déterminés de cinq voire sept ans sans titularisation, ni toujours le même niveau de rémunération.

Ce fonctionnement pourrait bien avoir aussi asséché bon nombre de laboratoires, assurent les intéressés : il y a déjà plus de cinq ans, en octobre 2014, 660 directeurs de laboratoires cosignaient une lettre ouverte à François Hollande, alors Président de la République. Dans cette lettre (toujours consultable par ici), ils dénonçaient des effets pernicieux de l’ANR sur la recherche, et écrivaient notamment:

Depuis l'instauration du financement de la recherche par appels à projets, notamment ceux de l'[ANR], le financement direct des laboratoires s'est vu réduit à sa plus simple expression. Il ne couvre parfois même pas le fonctionnement courant des laboratoires. Dans le même temps, le taux de sélection des projets proposés à l'ANR dans le cadre de l'appel d'offre générique se réduit d'une année sur l'autre : il est passé de 20 % des demandes financées il y a 5 ans à 8,5 % en 2014.

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Objets légitimes, objets utiles

Derrière la manière dont l’argent est attribué (et concentré), qui peut sembler technique, c’est en fait de pilotage qu’il s’agit. Car qui dit candidature et validation, dit évaluation. Ces termes “pilotage” et “évaluation” sont aujourd’hui au cœur du projet de réorganisation du monde de la recherche. Le gouvernement veut prioriser et, en fait, mieux choisir. Si une chercheuse comme la politiste Béatrice Hibou interviendra à l’EHESS (le même jour que Johann Chapoutot) pour “Chercher par projet : bureaucratisation néolibérale et liberté académique ?” c’est parce que, parmi les chercheurs vent debout, ils sont nombreux à redouter une sélection des objets de recherche qui mettrait à bas leurs libertés académiques dès lors que certains sujets seraient jugés plus ou moins valables, intéressants, ou rentables.

Au pilotage, les chercheurs mobilisés objectent ainsi depuis leur autonomie. Ils dénoncent un tri dangereux des objets, qu’ils affirment voir se profiler. Le 28 janvier, le sociologuiste Philippe Blanchet publiait par exemple sur le site AOC un texte rappelant en quoi, historiquement, le statut des universitaires français garantissait au contraire leur indépendance. Et deux jours plus tard, comme d’autres laboratoires, le CESSP adoptait en assemblée générale et à l’unanimité, une motion qui commençait par : 

Le gouvernement actuel conduit une politique de régression sociale comme peu en ont mené ces vingt dernières années. Elle attaque de front le système des retraites et, à travers lui, ce qui perdure d’Etat social. Elle mine les libertés académiques et met en danger l’autonomie de l’enseignement supérieur et de la recherche.

A vrai dire, cette tension autour de l’autonomie de la recherche n’est pas nouvelle, et elle irrigue bien des crises qui sourdent (et parfois éclatent) dans l’enseignement supérieur et la recherche depuis longtemps. Comme, par exemple, la vive polémique née des déclassements au concours du CNRS, en sociologie, en 2017 et en 2019. A chaque fois, le pilotage se revendique depuis un même objectif : "l’excellence". Avec “évaluation” et “pilotage”, c’est l’autre mot-clé de la réforme. Interrogé sur les critères de recrutement, c’est au nom de l’excellence qu’Antoine Petit, le président du CNRS, balayait les critiques en juin 2019.

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Et quelques mois plus tard, en novembre 2019, aux 80 ans du CNRS, c’est pour l’excellence encore qu’Emmanuel Macron, jugeant le système de recherche à la française “mou, peu différenciant”, exhortait à assumer “une politique d’évaluation qui ait des conséquences : on n’a pas de moyens pour une avancée homothétique pour tout le monde”. Exemples étrangers à l’appui, les chercheurs Peggy Cennac, Claire Lemercier et Alexandre Zimmer démontraient dans un texte éclairant, publié le 24 janvier sur le site “La Vie des idées”, en quoi il était mathématiquement discutable que la concentration et l’hyperspécialisation servent tout compte fait la productivité ou la fulgurance.

C’est là que les dimensions techniques et politiques de la réforme se rejoignent, qui mettent en relief à la fois l’esprit du texte et un remaniement profond du travail des professionnels du supérieur (via leur statut notamment). Car qui dit objectif d’excellence et évaluation dit en fait sélection. Sélection parmi les sites de l’enseignement supérieur et de la recherche, d’abord : l’objectif du gouvernement est de privilégier certains laboratoires, et certaines unités, plus que d’autres - on appelle ça “une politique de pôles”. Mais sélection parmi les chercheurs aussi, selon qui serait jugé brillant, prometteur, rentable, excellent donc - et qui le serait moins.

Aux premiers, la recherche (et la gloire), aux autres les "tenure tracks" pour enseigner à la chaîne sans considération pour dix ou douze ans d’études, un doctorat, et parfois déjà des travaux spécialisés et prometteurs ? C’est ce que dénoncent les facs mobilisées, pour qui ce double tri heurte de plein fouet un imaginaire universitaire dont se revendiquent notamment une catégorie bien précise : les enseignants-chercheurs. Leur statut (et les obligations qui vont avec) est en effet dans l’œil du cyclone, dès lors que seulement certains sites seraient voués à obtenir le gros des crédits de recherche, tandis que la plupart des facs seraient avant tout préposées à de l’enseignement de masse. 

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Facs de grouillots vs tireurs d'élite ?

Or les enseignants-chercheurs ont pour vocation de se partager entre enseignement et recherche, a priori à parts égales. Si leur temps d’enseignement était revu à la hausse, ou si leurs crédits recherche fondaient au profit de pôles distinctement dédiés à une recherche de pointe, c’est toute la tradition d’un métier qui s’équilibre seulement par ses deux jambes qui s’en trouverait chamboulée. L’inquiétude est d’autant plus forte que le nombre de postes se contracte, aussi bien du côté des chercheurs “purs” que du côté des enseignants-chercheurs. Mais aussi parce que, concrètement aujourd’hui en France, les étudiants ne fréquentent pas les mêmes établissements ni les mêmes filières, selon l’origine sociale de leur famille. Ainsi, c’est le spectre d’un système à deux vitesses lui-même emboîté dans un autre système à deux vitesses qui mobilise aujourd’hui une partie des chercheurs en grève.

Il faut lire les travaux que publie de longue date l’historien Christophe Charle pour comprendre comment on en arrive là. Car si on a pu déshabiller Pierre… sans nécessairement rhabiller Paul, c’est aussi parce qu’historiquement, les forces de l’ESR n’arrivent pas comme un seul homme (ni très chaudement couvert) devant leur tutelle. Le système français de l’enseignement supérieur et de la recherche tel que nous le décrit l’historien est même traditionnellement divisé et inégalitaire. 

Pour ce grand spécialiste de l’histoire des biens culturels, se représenter l’université française comme un idéal profondément égalitaire, et même universel, est... une vue de l’esprit. Car de même que les enfants des familles les mieux dotées vont en fait très peu à la fac, tous les professionnels de l’ESR sont, depuis longtemps, loin de bénéficier des mêmes conditions de travail, des mêmes chances de carrière… et tout simplement des mêmes moyens pour faire leur travail. Il y a un peu plus de deux ans, Christophe Charle publiait par exemple sur le site La Vie des idées “Les racines de la crise universitaire”, où il voyait dans cet éclatement des statuts, des moyens mais aussi du prestige, ce qui a rendu possible vingt ans de diète dans l’ESR, qu’on ne peut comprendre qu’avec son histoire.

Charle éclaire notamment les réformes successives de l’enseignement supérieur et de la recherche depuis ce mirage : cet idéal universitaire, égalitaire et équilibré, n'aurait au fond jamais existé que chez une infime minorité de chercheurs et enseignants-chercheurs... elle-même issue d’une poignée d’établissements prestigieux et parisiens mais pas représentatifs, précise-t-il. Or ces niches sont, à le lire, à peu près les seuls endroits du supérieur où les enseignants-chercheurs disposent à la fois de moyens plus importants pour faire de la recherche, d’horaires de cours plus légers, et d’effectifs étudiants plus confidentiels à qui ils peuvent enseigner dans le prolongement direct de leurs recherches.

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Aux origines des sanctuaires pour érudits

En 2008, dans un article pour la Revue d’histoire moderne et contemporaine, l’historien remontait aux origines des statuts d’enseignant-chercheur d’une part, et de chercheur d’autre part. Il montrait que, dès la création de l’Ecole pratique des hautes études par Victor Duruy, en 1868, il s’était agi de sanctuariser un lieu d’érudition pour répondre aux critiques de savants qui s’appelaient alors Louis Pasteur ou Ernest Renan. Si transmission il y avait dans ce lieu-là, elle passerait essentiellement par des séminaires à l’allemande... et non par de vastes cours magistraux.

Un demi-siècle plus tard, le physicien Jean Perrin sonnait de nouveau l’alarme et critiquait la faiblesse de la recherche dans les universités, qui pourtant à l’époque passaient plutôt pour des temples du savoir respectés. C’est suite à des critiques dans cette veine qu’avaient été créés des établissements de recherche autonomes, dédiés à des chercheurs recrutés en dehors de l’université : le CNRS, en 1939, ou l’INED en 1941, par exemple.

Sauf qu’à l’époque, on imaginait plutôt un turnover, avec des rotations entre enseignants à la fac, et chercheurs ponctuellement délestés de leurs cours pour aller faire de la recherche à temps plein dans ces nouveaux lieux autonomes. C’est ce turnover-là qui s’est rapidement tari pour laisser place, dans les années 80, à deux filières figées, qui, de plus en plus, ont fini par se regarder en chien de faïence. Pire : alors que le différentiel de prestige, mais aussi d’autonomie, entre un poste dans une université de province et, par exemple, une carrière au CNRS, était initialement compensé par des salaires moins avantageux dans la filière recherche, les conditions de travail à la fac se sont tellement dégradées avec l’explosion du nombre d’étudiants que les va-et-vient sont devenus à peu près inexistants de la filière recherche vers l’université. En 1982, un rapport signé de l’anthropologue Maurice Godelier montrait déjà que les chercheurs du CNRS n’étaient que 6,6% à rejoindre la fac en 1967, puis tout juste 4,1% en 1972… avant de tomber à 2,9% en 1976. C’était il y a plus de quarante ans.

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