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L'héritage d'Obama vu par Obama

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Barack Obama et David Axelrod à la Maison blanche le 19 février 2009
Barack Obama et David Axelrod à la Maison blanche le 19 février 2009
© AFP - Mark Wilson

Le 44e président américain a multiplié les discours d'adieu lors de ses dernières semaines à la Maison blanche, mais l'échange le plus intimiste qu'il ait eu sur le sujet est sans doute l'interview qu'il a accordée à son vieil ami et conseiller, David Axelrod.

David Axelrod est l'une des figures clefs de la carrière et de la vie de Barack Obama. "Architecte" des campagnes victorieuses de 2008 et 2012, il a été journaliste politique au Chicago Tribune avant d'être conseiller électoral dans les années 80. A l'époque déjà, "il se spécialise dans l'art de vendre des candidats noirs à des électeurs blancs", écrit The Economist dans un portrait. Il rencontre Barack Obama en 1992 et le conseille sur son discours de 2002 contre la guerre en Irak, "Je ne m'oppose pas à toutes les guerres, je m'oppose à une guerre stupide". David Axelrod est ensuite chargé de la communication auprès des médias lors de l'élection présidentielle de 2008 et, de 2009 à 2011, il occupe le poste de conseiller stratégique à la Maison blanche.

En 2012, il est à nouveau impliqué dans la campagne de réélection d'Obama mais il reste en dehors du pouvoir. En 2015, il rejoint CNN comme consultant politique et renoue avec ses premières amours, le journalisme. Il invite le "tout Washington" dans son émission "The Axe Files" diffusée en podcasts audio, y compris Barack Obama, fin décembre 2016.

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Conversation avec le président : <em>"Axelrod: I love you, man. Obama: Love you back, brother."</em>

C'est sans doute l'interview la moins formelle qu'ait jamais réalisée David Axelrod car on y entend deux amis qui font le bilan de tout ce qu'ils ont accompli : "ça a été un beau voyage" ("it's been a pretty good ride", lire ici la transcription intégrale). Diffusée le 26 décembre 2016 et enregistrée à la Maison blanche, cette entrevue est l'occasion de revenir sur les débuts difficiles de Barack Obama en politique, sur ses adieux et sur son héritage après le bureau ovale.

Ensemble, ils reviennent sur la première tentative de Barack Obama de se faire élire au Congrès en 2000 : "Tu échoues d'une courte marge, oh... 30 % ! Pour être le candidat démocrate à l'élection à la Chambre des représentants", lui lance Axelrod, "mais je dis souvent aux gens, ne sous-estimez pas pas l'humiliation publique d'une défaite en politique", répond le président, "c'est un sentiment de rejet que peu de personnes vivent à l'âge adulte". Pour se remonter le moral, Obama raconte qu'il décide d'aller à la convention démocrate de Los Angeles qui doit introniser Al Gore prochain candidat à la présidentielle mais, fauché après sa campagne ratée, Obama ne peut pas louer de voiture "ma carte de crédit est refusée, je suis à sec... Et une fois sur place, je n'ai pas la bonne accréditation, je n'ai accès à rien avec mon badge, juste au hall d'accueil... Je me sens comme un intrus et c'est un moment où je m'interroge sérieusement : 'Est-ce que je dois continuer en politique ?"'"

"J'ai été sceptique au début à propos du slogan "Yes we can"... Il me semblait un peu trop simpliste. Mais au final, ce que je voulais signifier c'était qu'il ne s'agissait pas que de moi, mais de nous."

En 2002, Obama recontacte Axelrod sur son envie d'être candidat au Sénat : "Il me restait l'énergie pour une dernière campagne électorale et si je ne la gagnais pas... - Tu aurais fait autre chose et laissé tout ça derrière toi... Tu as été si proche que ça d'arrêter la politique !" Mais on connaît la suite, Obama est élu au Sénat puis à la Maison blanche : "Cela dit des choses sur le poids du hasard en politique... Je n'étais pas meilleur quatre ans plus tard lorsque j'ai prononcé le discours d'ouverture de la convention démocrate de 2004 (discours qui l'a fait connaître aux Américains et au monde, NDLR) (...), mais une des raisons qui m'ont fait rester sain d'esprit est peut-être ce succès tardif. Si j'ai eu du succès, je ne le dois pas qu'à moi mais à certaines forces, à des grands équilibres (...) et donc pour être tout à fait honnête, j'ai été sceptique au début à propos du slogan "Yes we can" (oui nous pouvons)... Il me semblait un peu trop simpliste (...). Mais au final, ce que je voulais signifier c'était qu'il ne s'agissait pas que de moi, mais de nous."

Axelrod à Obama : "Pourquoi tu n'es pas dingue ?"

"Une autre chose que je voulais éclaircir, c'est pourquoi tu n'es pas dingue ? La plupart des hommes politiques portent avec eux une sorte de blessure, ils ont besoin de l'approbation des foules et du sentiment d'affirmation créé par l'élection. Je ne sais pas si tu te rappelles de notre échange quand tu es venu m'annoncer que tu allais te présenter à la présidentielle. Je t'ai répondu : "Je ne pense pas que tu sois assez pathologique (pathological enough) pour y aller..." Et pourtant, ton père t'a abandonné quand tu avais deux ans, ta mère, même si elle était très aimante, tu en as été séparé pendant de longues périodes... Tu aurais pu être quelqu'un en quête de reconnaissance."

"C'est difficile d'évaluer tous les facteurs qui contribuent à son caractère", répond Obama,"mais une partie de la réponse est que c'est mon tempérament tout simplement. Maintenant que nous sommes parents, et toi grand-père, on se rend compte qu'il y a une essence dans chaque gamin qui le protège et empêche certains traumas de s'exprimer. Et chez moi, à l'évidence, il y a quelque chose de plutôt calme, heureux, un entrain... - Mais tu... C'est une question bizarre à poser à un président des Etats-Unis... Tu t'es senti aimé quand tu étais gamin ? - Oui (...). Malgré tous les hauts et les bas de la vie, ma mère adorait ses enfants. Il n'y a jamais eu un moment où je ne me suis pas senti spécial, où je n'ai pas eu l'impression d'être un cadeau spectaculaire fait au monde (...). "

Dans cette interview, Obama estime aussi qu'il aurait été en mesure de gagner une troisième élection si la Constitution ne limitait pas le nombre de mandats à deux. Une affirmation qui a fait bondir son successeur sur Twitter : "NO WAY!", réplique Trump.

"La majorité des électeurs adhère à l'idée que l'Amérique est tolérante"

Axelrod et Obama reviennent ensuite sur ce fameux discours de 2004, un "discours fondateur" pour Axelrod. "Je l'ai vu comme un discours ambitieux, un discours sur nos aspirations", répond Obama "pas une parfaite description de ce qui est mais une description du meilleur de nous-mêmes et de ce que nous pouvons être, la Constitution, le combat pour l'abolition, la Guerre de Sécession, le mouvement des femmes, la lutte pour les droits syndicaux, cette image aussi de l'armée du Melting Pot pendant la Seconde guerre mondiale... L'Italien, le Polonais qui s'unissent pour combattre le fascisme. Il y a toujours eu une mythologie autour de ça... Mais à côté, il y a aussi une partie plus laide, des mouvements de réaction : l'extermination des Amérindiens, les lois instaurant la ségrégation, etc. (...) L'idée n'était pas d'enterrer cette part sombre mais de dire qu'il y a surtout cette autre trajectoire, ce combat pour la justice. Il y a cela dans ce pays qui est bon, qui nous unit et qui à la fin l'emporte. C'était l'idée de ce discours."

Rétrospectivement, Axelrod lui demande si cette promesse a échoué : "Après la victoire de Trump, beaucoup ont dit que tout cela n'avait été qu'un rêve. Ce que je réponds, c'est que les mentalités ont bel et bien changé, la majorité adhère à l'idée que l'Amérique est tolérante, diverse, ouverte (...) mais le problème, c'est que cela ne se manifeste pas toujours en politique... Tu sais, j'ai confiance en cette vision car je pense que si j'avais pu me présenter à nouveau, j'aurais pu mobiliser une majorité autour de ce projet". A propos de la défaite surprise d'Hillary Clinton, il ajoute : "On a, toi et moi, dirigé des campagnes électorales et il y a une tendance quand tu penses que tu vas gagner, comme en sport, c'est de la jouer sûre... Mais une fois que la partie est terminée, c'est toujours plus facile à dire."

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"Mais concernant l'avenir, je pense que le programme démocrate est le meilleur pour les classes populaires (working people), qu'elles soient blanches, noires, latinos... Un programme pour augmenter le salaire minimum, rénover nos infrastructures... - L'Education aussi. - Oui, l'Education, les congés parentaux, aider les syndicats à s'organiser, etc. Mais je pense que le sujet n'est pas que les Démocrates auraient abandonné la classe ouvrière blanche, c'est n'importe quoi. La loi santé (Obamacare) bénéficie à beaucoup d'électeurs de Trump, des gens en Virginie Occidentale, dans le Kentucky qui n'ont pas voté pour Hillary, pas voté pour moi mais qui en bénéficient. Le problème est que nous ne sommes pas sur le terrain pour leur faire comprendre que nous nous occupons d'eux, que nous suons pour eux... Pour leur dire que nous comprenons pourquoi ils sont frustrés...

Il y a une connexion émotionnelle à rétablir... Ce qu'il reste à faire, c'est s'organiser, s'occuper des partis locaux (state parties), des communautés locales (local races), se soucier de qui dirige les écoles, les mairies, des élections locales et ne pas penser qu'une grande série d'annonces progressistes que l'on présenterait au New York Times suffirait à nous faire gagner... Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que lorsque nous étions en campagne, toi et moi, nous arrivions à nous connecter aux gens. Mais une fois à la Maison blanche, tu es occupé à gouverner, notamment à cause de la contrainte du temps, tu ne peux pas tout faire... Et à ce moment-là, tu deviens sujet à un filtre... Fox News, Rush Limbaugh, la NRA et tous ces médiateurs qui interprètent ce que l'on fait... Si tu n'es pas sur le terrain, comme en campagne, pour expliquer tes décisions, alors beaucoup de gens entendent leur son de cloche.

"Les réseaux sociaux renforcent les préjugés, séparent au lieu de rassembler"

Ils entendent "Obama veut me confisquer mes armes (...), Obama ne respecte pas ma culture, il ne s'occupe que des élites de la côte ouest et de la côte est, des minorités..." Et une partie de mon combat pendant ma présidence, ce à quoi je vais consacrer du temps après, est comment arriver à passer à travers tous ces filtres... Et cela devient plus compliqué maintenant avec les réseaux sociaux, qui donnent aux gens des informations qui renforcent leurs préjugés, qui les séparent au lieu de les rassembler... Par exemple, ce que nous avons fait pour la ruralité. Avec mon secrétaire à l'agriculture, Tom Vilsack qui vient de l'Iowa, nous avons investi beaucoup et cela a payé mais personne n'en parle au journal de 20h (nightly news)... Il faut donc trouver un moyen de le montrer aux gens, de manière viscérale, créer une connexion émotionnelle..."

David Axelrod et Barack Obama pendant la campagne de 2008
David Axelrod et Barack Obama pendant la campagne de 2008
© AFP - Charles Ommanney

Les deux hommes abordent ensuite la tendance, néfaste, des partis à catégoriser l'électorat : "On se dit qu'on a tel groupe avec nous, tel groupe aussi... Ce qui fait une coalition pour gagner", dit Axelrod. "Oui cette courte majorité démocrate, la coalition Obama", répond le président, "si on la fait correctement, on peut probablement gagner des élections présidentielles de façon répétée mais on ne peut pas gouverner. Et donc le défi pour les Démocrates et les progressistes est maintenant de trouver un moyen de parler aux régions rurales, aux états ruraux, passer à travers cette histoire compliquée du sud, rallier des électeurs blancs sans trahir nos engagements pour les droits civiques et la diversité... Si on n'y arrive pas, on pourra toujours gagner des élections mais on verra les mêmes schémas que pendant ma présidence : un président progressiste mais un Congrès bloqué qui ne peut avancer sur aucune mesure."

Axelrod : <em>"Et toi maintenant ? Certains attendent que tu sois à la pointe de l'opposition face à la nouvelle administration..."</em>

Mes intentions sont de dormir, faire un beau voyage avec mon épouse... 'Et il a intérêt à être beau', m'a-t-elle dit. Elle le mérite. Je vais commencer à réfléchir au premier livre que je veux écrire, il faut déménager... Et il faut que je reste calme pendant un moment. Il faut du calme. Cela prendra du temps. Il faut intégrer tout ce qui m'est arrivé avant de reprendre de bonnes décisions. Ensuite, mes priorités sont de construire cette prochaine génération de leaders, organisateurs, journalistes, responsables politiques... Je les vois en Amérique, j'en vois dans le monde, ils ont vingt, trente ans, plein de talents, des idéaux. Et la question, c'est : comment les réunir, comment leur donner les outils pour arriver à faire changer les choses ? Je veux utiliser mon statut pour aider à développer cette prochaine génération de talents.

Je fais parfois cette blague, je ne veux pas être le vieil homme assis au bar qui ne fait qu'être là et qui revit de vieilles gloires... - La bonne nouvelle, c'est que tout le monde te paierait des coups. - (Rires) Je veux être sûr de tout faire pour aider la prochaine génération de leaders, pas seulement en politique, mais dans la vie civique... Et je pense que j'ai les connexions, la crédibilité pour y arriver de façon assez unique. (...) L'idée est aussi de laisser la place à de nouvelles têtes, de ne plus m'impliquer au quotidien... Ce serait contraire à nos traditions pour un ex-président mais je pense aussi que cela empêcherait de nouveaux talents d'éclore. (...) Bien sûr, si nécessaire, je pourrais intervenir sur des sujets qui touchent aux fondements de notre démocratie. Je suis toujours un citoyen et cela implique des devoirs (...).

Axelrod : Ce serait négligent de ma part de ne pas te répéter que je t'aime.

Obama : Je t'aime aussi mon frère.

Axelrod : Je te suis infiniment reconnaissant, je te l'avais dit à la fin de la campagne en 2012, tu m'as fait le plus beau des cadeaux en me permettant de croire en mes idéaux à nouveau.

Obama : Oui, tu devenais un peu cynique.

Axelrod : Oui et je pense que tu as fait cela pour beaucoup de gens et c'est le plus des cadeaux que l'on puisse offrir.

Obama : Merci à toi.

Axelrod : Donc au nom de tous, merci.

Obama : Ça a été un beau voyage.

Axelrod : Un grand voyage".

A lire et écouter : Huit ans d'Obama en huit émissions