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L’heure de la relance. Avec Amy Dahan, Julien Pillot, Antoine Dulin…

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L'heure de la relance.
L'heure de la relance.
© Getty - RichVintage / E+

La Revue de presse des idées. La relance visant à sortir de l’ornière l’économie française s’annonce massive. De nombreux milliards ont déjà été engagés, notamment sous la forme de prêts garantis par l’État. Mais comment bien dépenser cet argent et à qui bénéficiera-t-il d’abord ?

Il ne fait pas bon être pigiste par les temps qui courent, analyse Aude Dassonville pour le journal Le Monde. Ces salariés, comme tous les travailleurs free-lance ou intérimaires, sont en effet les premiers à faire les frais des économies sur la masse salariale. "Quand le confinement a été instauré, de très nombreux journalistes ont vu leur activité disparaître. Plus de rencontres à suivre pour les journalistes sportifs, plus de films, de livres, d’albums ou de concerts inédits pour les critiques, plus de voyages pour les spécialistes du tourisme, plus de hors-séries ou de suppléments (supprimés) à remplir". La période est noire pour la presse et encore plus pour ses précaires. Dans certaines rédaction cependant, des pigistes ont pu compter sur la solidarité de leurs collègues qui ont mis en place des cagnottes de soutien.

Dans la presse comme dans la plupart des secteurs d’activité, les plus impactés sont les plus jeunes, comme le note Antoine Dulin, le président de la commission Insertion et Jeunesse du Conseil économique, social et environnemental (CESE), dans un entretien à Libération : "les jeunes sont les outsiders du marché de l’emploi. Quand ce marché se contracte, ils en deviennent les variables d’ajustement. […] Depuis la fin du confinement, les signaux sont très alarmants : il y a 65 % d’offres d’emploi en moins pour les jeunes sur le site de l’Apec. […] Un jeune sur cinq vivait déjà sous le seuil de pauvreté : ce nombre va exploser. L’économie de la débrouille a disparu. Tout s’est arrêté brutalement : stages, missions d’intérim, petits boulots ou activités des autoentrepreneurs".

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Selon lui, la relance doit passer par des emplois aidés et l’extension du RSA. Des emplois aidés qui devraient, en particulier, être créés dans le domaine de l’environnement.

Relance et réchauffement climatique

L’historienne des sciences Amy Dahan souligne elle aussi que la relance doit être verte. Dans les colonnes de Libération, elle soutient que les milliards mobilisés devraient permettre de mettre en œuvre immédiatement les idées portées par la convention citoyenne pour le climat : "le plan de rénovation de l’habitat, et d’abord les logements insalubres ou les passoires thermiques, est intéressant à la fois pour le secteur du BTP et pour le climat, car on sait que les bâtiments sont responsables d’à peu près un quart de nos émissions de gaz à effet de serre. Il en va de même pour la transition de l’industrie agro-alimentaire, qui a vu au cours de cette crise une nette valorisation des circuits courts. L’agro-écologie, plébiscitée par les Français, a besoin de centaines de milliers de personnes supplémentaires aux champs et nécessite donc un vaste plan de formation de ces nouvelles filières et de ces nouveaux emplois à créer. Quant au mouvement de relocalisation des entreprises, médicaments ou autres biens vitaux pour notre souveraineté, il nécessite un vaste plan tant écologique que social et une intervention importante de l’Etat".

À lire aussi : Et si on parlait de reconversion plutôt que de relance verte ?

Lobbies contre lobbies

Une bataille s’est donc engagée et chacun cherche à attirer vers lui les flux financiers de la relance. Dans Bastamag, Olivier Petitjean craint que les lobbies industriels n’influencent le gouvernement : "alors que les drames humains et le confinement attiraient toute l’attention, les industriels et les porte-voix du secteur privé n’ont pas perdu de temps pour « ne pas laisser se gâcher une bonne crise ». Tirant profit de l’urgence et d’une situation exceptionnelle, ils ont poussé leurs intérêts auprès des décideurs, parfois avec une bonne dose de cynisme, sur des sujets qui n’avaient rien à voir avec le contexte sanitaire et social".

L’exécutif entend de son côté prendre conseil auprès d’un groupe d’économistes constitué pour l’occasion autour de lui. Mais selon le professeur à HEC Thomas Paris, tous ces économistes regardent dans le même sens, celui de la macro-économie. Il manque à cette commission, estime-t-il dans Le Monde, "le réel, ou tout au moins la capacité à le prendre en compte sans la médiation d’un cadre économique". Trop de statistiques et pas assez d’études de terrain conduisent à une mauvaise appréciation des mesures à prendre, ajoute-t-il. Or, "cette connaissance du terrain existe, elle est le fait de chercheurs en économie ou d’autres disciplines, et des acteurs eux-mêmes. Elle est négligée depuis longtemps au profit d’une approche basée sur un dialogue avec une poignée de représentants « officiels » - grands patrons ou figures sectorielles incontournables - et de données macroscopiques, assortie d’un basculement en périodes de crise sur la réunion de commissions prestigieuses ou la convocation d’États généraux".

Futurologie

Il est vrai que les économistes ne peuvent pas tout, et on leur demande souvent de prédire l’avenir ! Cela est dangereux, estime l’enseignant chercheur en économie et stratégie Julien Pillot, dans The Conversation.

"Sauf à posséder des talents divinatoires hors du commun, les économistes et autres cabinets d’étude qui vendent leurs prévisions à plusieurs mois ont toutes les chances de se tromper". Pour  le chercheur, "en pareille situation, l’utilité de l’économiste ne réside aucunement dans sa capacité à prédire ce qui est par essence imprédictible, mais plutôt de produire des résultats qui permettront, bout à bout, de mieux comprendre le nouvel environnement économique international, et de réviser ses modèles de prévision pour prendre en compte la nouvelle donne".

Car si les économistes ont leur mot à dire, ils ne doivent pas se contenter de réfléchir dans leur coin : "en empruntant aux autres disciplines, telles que la sociologie ou les sciences de l’environnement, il [leur] sera également possible de contribuer activement au débat d’idées ainsi qu’au renouvellement, ou à l’enrichissement, de la pensée économique".

Ainsi, conclut-il, "à défaut de savoir prédire l’avenir, les économistes restent des observateurs avisés capables d’aider les décideurs à décrypter les mutations en cours et à se poser les bonnes questions pour agir. C’est là tout ce qu’ils peuvent s’autoriser en temps de crise. Et ce n’est déjà pas si mal".

Travailler mieux ou travailler plus ?

Mais alors, comment organiser cette relance ? Pour le consultant Romain Robert, deux types de stratégies sont possibles pour sortir au plus vite de la crise. La première consiste à "travailler plus", à faire des efforts et se serrer la ceinture. C’est, nous dit-il, la méthode classique de la droite. La seconde, celle du "travailler mieux", est davantage portée par la gauche. Elle prône de nouvelles façons de produire et une relance par l’écologie.

"La seconde stratégie apparaît beaucoup plus séduisante que la première. Privilégier les prairies verdoyantes au sang et aux larmes tient de l’évidence. Elle s’intégrerait presque dans une version 2.0 du progrès social".

Mais il lui trouve aussi des limites : "le progrès social est de facto conditionné au progrès économique, et plus particulièrement aux gains de productivité, dont il n’est à long terme qu’une simple clé de répartition. Choisir le progrès social est donc un choix entre le « vivre mieux » et le « gagner plus ». Il est le fruit de décisions politiques, presque toujours disproportionnées eu égard aux réalités économiques du moment. Il fait ainsi l’objet dans un second temps d’ajustements – allant bien souvent jusqu’à des renoncements retentissants – pour le ramener à son rôle de « part de gâteau » de la croissance".

Pour le chercheur, il faut garder en tête que "la progression structurelle des dépenses sociales d’une population toujours plus âgée, financées par un endettement galopant, ont durablement affaiblie [la France]. Il a fallu attendre la toute fin du quinquennat Hollande et le crédit d’impôt compétitivité emploi pour constater un début de réindustrialisation de l’économie française".

"La stratégie du « travailler mieux » est, qu’on le veuille ou non, tributaire de la santé économique du pays. Elle s’imposera à long terme, s’inscrivant dans une sorte de sens de l’histoire. Mais il faudra d’abord « travailler plus »".

Deux visions s’affrontent donc, dans un pas de deux qui rappelle furieusement l’atmosphère du monde d’avant.

À réécouter : Faut-il travailler plus ou travailler moins pour relancer notre économie ?

Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo et l'équipe de la Compagnie des Œuvres