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L’histoire des religions est-elle une science ?

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La parade de Pâques à New York
La parade de Pâques à New York
© Getty - John Smith/VIEWpress

Le Journal des idées. Elle existe comme savoir vérifiable et critiquable, en constante révision, visant l’approche rationnelle. Mais son objet semble évanescent : la foi est-elle réductible à une analyse objective ?

Les religions monothéistes ont développé elles-mêmes une herméneutique serrée durant des siècles. Un matériau inépuisable pour l’historien, mais dès qu’on cherche à déterminer l'essence de la religion, on se heurte à des questions contradictoires. Dans un article canonique de la revue Commentaire, Alain Besançon évoque ces difficultés.

Saint Augustin remarquait qu'à l'origine du christianisme il y avait eu trois miracles. Le premier est la résurrection du Christ. Le second est que les apôtres aient cru en cette résurrection. Le troisième est qu'il y ait eu des gens pour croire les apôtres. Ainsi Augustin était parfaitement conscient que sa foi reposait sur un mystère. Et cependant il affirma contradictoirement que la foi cherche l'intelligence : fides quaerens intellectum, c'est-à-dire une certaine rationalité. C'était définir un programme.

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Les Pères de l'Église relèvent le défi en puisant dans l'héritage de la philosophie et ses méthodes logiques. Platon, Aristote ou Plotin, Cicéron, Épictète sont réquisitionnés. "Origène constitua à Césarée une école qui se modelait sur les écoles philosophiques néoplatoniciennes." Aux conciles de Nicée puis de Constantinople (IVe siècle) un credo est établi. C’est le "symbole de Nicée" : la foi repose sur trois "mystères" inaccessibles à la raison humaine : la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption. Pour ce qui concerne l’exégèse, le judaïsme et l’islam ne sont pas en reste. Al Farabi, Averroès, Maïmonide, à la fois théologiens, savants critiques des sciences de leur temps, philosophes, mais aussi – selon Pierre Bouretz dans Lumières du Moyen Âge - phénoménologues de la religion, constituent d’imposants corpus dans le cadre de la translatio studiorum, le passage, par la traduction notamment et le commentaire, des savoirs de l’Antiquité grecque et latine au monde médiéval. Thomas d'Aquin "demandait à Aristote et à Platon les preuves rationnelles de l'existence de Dieu, tout en les sachant bordées par le mystère révélé". Son système "pouvait se lire comme un compendium complet de la culture antique".

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Naissance de l’histoire des religions

Au XIXe siècle, d’autres auteurs se sont impliqués en faisant la distinction entre l’histoire avec ses classifications - notamment géographiques : Europe, Asie, Afrique, Amérique, Océanie - et la science du sacré comme expérience collective. Auguste Comte, Ernest Renan, Émile Durkheim, puis Max Weber s’emploient à produire une science de la religion, dont ils espèrent dégager l'essence "_à partir des leçons que suggère l'histoire positive du phénomèn_e".

Une religion est un système de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent dans une même communauté morale appelée église tous ceux qui y adhèrent. Émile Durkheim

Rudolf Otto, dans son célèbre ouvrage Das Heilige (1917), s’est employé à démonter le caractère spécifique de l'expérience du sacré, "qu'on ne peut ramener à aucune autre catégorie de l'expérience humaine". Mais comment définir la croyance subjective sans admettre l'existence objective du sacré, c’est-à-dire de Dieu ? Dumézil et Lévi-Strauss ont résolu l’aporie en montrant que tout phénomène religieux suppose une structure, une logique propre et une vision du monde.

Une activité joyeuse de rires, danses et spectacles

Mais pour Philippe Borgeaud, auteur de La Pensée européenne des religions (Seuil), "les Européens ont occulté l’altérité radicale des autres religions en les regardant avec leurs propres lunettes". Il explique dans Le Monde "comment les notions de paganisme et d’idolâtrie, initialement destinées à combattre les religions antiques, ont été projetées sur les croyances du Nouveau Monde".

L’usage non critique des notions religieuses pose un obstacle à la compréhension des religions. Assimiler par exemple les kamis des croyances japonaises ou les orixas afro-américains à des "dieux" revient à rester dans une logique chrétienne.

L’historien des religions estime notamment qu’il faut se détacher de la notion de "transcendance", et même du mot "Dieu", un terme latin d’origine indo-européenne lié à l’idée de ciel lumineux. Et il cite l’anthropologue Philippe Descola, qui en définissant les quatre ontologies de l’animisme, du naturalisme, de l’analogisme et du totémisme, a contribué à renouveler ce regard dans Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005).

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Le Journal des idées de Jacques Munier est proposé uniquement en version numérique pendant le mois d'avril, vous retrouverez toutes ses diffusions précédentes et à venir ici.