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L'Histoire fait date dans le jeu vidéo

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C’est une des périodes les plus emblématiques de l’Histoire de France : la Révolution. La République lui doit son drapeau, sa devise “Liberté, Egalité, Fraternité” et ses principes fondateurs, à travers la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen . Cette période clé, fantasmée, pourrait-on, grâce au jeu vidéo, la revivre ? La découvrir telle qu’elle était à l’époque, ou, a minima, telle qu’on se la représente ? C’est en tout cas ce que propose le jeu vidéo Assassin’s Creed Unity : incarner dans le Paris du XVIIIe siècle le personnage d’Arno, jeune homme plongé au coeur des événements de la Révolution française.

ACU Place de la Grève
ACU Place de la Grève

La tentation est belle, pour le joueur féru d’Histoire comme pour le néophyte, de s’égarer dans les ruelles d’un vieux Paris fidèlement reconstitué, d’escalader les parois de Notre-Dame ou de la Bastille , recréées d’après les documents d’époque. Mais se pose nécessairement la question de savoir s’il est possible de reproduire, dans un jeu, la complexité d'une période donnée.

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ACU Notre-Dame de Paris
ACU Notre-Dame de Paris

C’est justement ce débat qu’a soulevé Jean-Luc Mélenchon, l’ex-président du Front de Gauche , sur France Info en s’appuyant sur une bande annonce d’Assassin’s Creed Unity qu’il juge antirépublicain :

C’est de la propagande contre le peuple. Le peuple, c’est des barbares, des sauvages sanguinaires. Et celui qui est notre libérateur à un moment de la Révolution, Robespierre, est présenté comme un monstre. On dénigre pour dénigrer ce qui nous rassemble, nous les Français. C’est une relecture de l’Histoire en faveur des perdants et pour discréditer la République une et indivisible.

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Force est de constater qu’aucun personnage ne ressort grandi de cette bande-annonce, qu’il s’agisse du peuple, de Robespierre ou encore de la noblesse. Diffusée à l’occasion de la Comic con, une convention consacrée à la pop culture, elle était cependant destinée à un public américain, pas toujours au fait des nuances de la Révolution française, et ne se veut pas représentative du contenu du jeu.

La réaction de Jean-Luc Mélenchon interroge néanmoins sur la capacité d’un jeu vidéo à démêler les fils d’une période historique qui divise les historiens eux-mêmes. La licence* Assassin’s Creed* , dont le cinquième opus “Unity” vient de sortir, est concernée au premier plan par ce débat, tant sa volonté de marier une représentation crédible du XVIIIe siècle et un récit forcément fantastique brouille les pistes.

Paris au XVIIIe siècle
Si Antoine Vimal du Monteil, producteur du jeu , assure que ce cinquième épisode n’a aucunement vocation à être “une leçon d’Histoire ”, il est difficile d'oublier le fait que la campagne de promotion du jeu, comme avec les précédents épisodes de la saga, s’est articulée autour de la reconstitution fidèle d’une période historique , et ce grâce à l’appui d’historiens spécialistes de l’époque.

“Notre mot d'ordre c’est “ L’Histoire est notre terrain de jeu*”* , assure ainsi Antoine Vimal du Monteil, rencontré à l’occasion de la Paris Games Week, le salon français du jeu vidéo. Ç a n’est pas un jeu sur la Révolution française mais pendant la révolution française, mais il faut quand même être précis et on ne veut pas faire de gros arrangements avec l’Histoire, on souhaite respecter les faits historiques” :

ACU Antoine Vimal Personnages et scénario

3 min

Toute la difficulté pour les créateurs d’Assassin’s Creed est de parvenir à intriquer la trame narrative du personnage aux “zones d’ombre de l’Histoire ”. C’est à dessein que certains anachronismes architecturaux ont été laissés et d’autres évités, comme cette erreur historique qui consiste à croire que Marie-Antoinette aurait suggéré au peuple venant à manquer de pain de manger de la brioche.

Cette volonté de restitution historique, c’est véritablement dans la représentation architecturale et à travers certains moments clés de 1789, libres de toute interprétation, tel *Le Discours des Etats généraux * de Louis XVI, que le joueur peut la retrouver :

ACU Antoine Vimal Architecture

3 min

ACU La Bastille
ACU La Bastille

Laurent Turcot, historien, professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières , auteur de l’ouvrage Le promeneur à Paris au XVIIème siècle , a été sollicité par *Ubisoft * pour aider les créateurs d'Assassin's Creed à “penser XVIIIe siècle” et leur fournir des données susceptibles de les aider à reproduire un Paris aussi réaliste que possible, que ce soit à l’aide des gravures de Nicolas Jean-Baptiste Raguenet ou à l'aide d'ouvrages à propos des tenues d'époque :

ACU Laurent Turcot documents historiques

2 min

La joute des mariniers, de Raguenet.
La joute des mariniers, de Raguenet.

Mais s’il est difficile de reprocher quoi que ce soit au décor, il est en revanche bien plus délicat d’insérer un scénario dans une trame historique . Un second trailer illustre bien toute la difficulté de synthétiser l'Histoire quand le but est, évidemment, d’attirer et de divertir le joueur :

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Cette vidéo, nécessairement courte de par son statut de trailer, regroupe des images fortes en l’espace de quelques secondes… d’où l’emplacement d’une guillotine sur le parvis de Notre-Dame, alors qu’il est notoirement connu que les exécutions publiques ne prenaient jamais place devant la cathédrale.

Le jeu, un divertissement avant tout
La synthèse conduit à simplifier, et les trailers en sont un très bon exemple , estime Maxence Bidu, doctorant en Histoire médievale et amateur de jeux vidéo. Il y a beaucoup de choses montrées, fausses sur le plan historique, et cela prouve que lorsque l'on est obligé de condenser en une à deux minutes de trailer, on doit présenter un maximum d’images marquantes qui vont donner envie au client d’acheter le jeu. La plupart des problèmes dûs à la reconstitution du passé sont donc liés à des limitations de temps, d’espace, de forme, qui vont obliger le créateur à caricaturer .

Une représentation ne sera jamais fidèle , du fait des limitations techniques, mais les créateurs de jeu en sont parfaitement conscients, voire en jouent, précise Maxence Bidu :

ACU Bidu Représentation de l'histoire

3 min

Guylain Delmas, maître de conférence informatique à l’université Paris VIII, chercheur sur les questions du récit interactif appliqué aux jeux vidéo, fait une distinction nette entre le jeu vidéo et le serious game :

L’objectif de base du jeu vidéo est le divertissement du joueur. Des éléments de contexte vont être mis au service de ce divertissement, dans lesquels le joueur va piocher des connaissances ” :

ACU Guylain Delmas JV et serious game

2 min

Contrairement au serious game , qui met les mécaniques du jeu vidéo au service d’un but pédagogique, le jeu vidéo, au même titre que le cinéma, utilise l’Histoire à ses propres fins. “Je ne pense pas qu’on puisse livrer toute la complexité d’une époque , juge Maxence Bidu. On va forcément simplifier les enjeux pour faciliter la compréhension et on va finalement livrer des représentations qui pourront être remises en question.

**Traiter l’Histoire dans le jeu vidéo, est avant tout une question de positionnement. ** Les développeurs prennent-ils le rôle de créateur, d’artiste, ou bien se targuent-ils d’apprendre au public ?

ACU Bidu Qui doit apprendre

1 min

L’Histoire, utilisée en tant que contexte, peut être riche d’enseignements, et ce qu’il s’agisse de découvrir l’architecture ou des évènements historiques comme avec Assassin’s Creed, ou bien encore de saisir les dynamiques qui animent une société à l'aide des jeux de stratégie , comme Civilization ou encore Crusader Kings 2 :

ACU Bidu Stratégie CK

2 min

Une responsabilité pédagogique ?
La question est de savoir si, en s’inscrivant dans l’Histoire, le jeu vidéo a ou non une responsabilité au regard de ses joueurs. Jean-Clément Martin, autre historien à avoir travaillé sur le dernier jeu d'Ubisoft, s'en explique d'ailleurs et fait le parallèle avec la littérature du XVIIIe siècle :

Ne nous égarons pas non plus dans une recherche de « vérité » qui n’a pas lieu d’être ici. Demandons-nous au *Quatre-vingt-treize * de Victor Hugo de dire l’histoire de la Vendée placée abusivement au cœur de la Bretagne ? Estimons-nous que La semaine sainte de Louis Aragon dit tout des Cents-Jours ? Ces deux romans incontestablement réussis prennent des distances avec « la réalité » historique. Il est inutile de se formaliser du fait qu’un jeu, assimilé à un conte, ait un rapport très aléatoire à l’histoire, telle qu’on la raconte, car peut-être qu’en plus, on la raconte mal cette Histoire que l’on prétend savoir !

Le créateur ne doit pas se dédouaner de son rôle, mais on ne peut pas lui demander d’être un professeur d’Histoire ”, affirme Maxence Bidu :

ACU Bidu JV et pédagogie

2 min

Les premiers jeux vidéo dits historiques, et notamment la série développée par Cryo Interactive avec Versailles , Egypte et Chine , avaient déjà la volonté de placer une intrigue dans une époque, un siècle particulier. Ces jeux revendiquaient un objectif éducatif, et bien qu'incomplets du fait des limites techniques, ce n'est pas un hasard si la plupart de leurs joueurs les ont découverts via le centre d'information de leur collège ou lycée. Depuis, le développement du jeu vidéo en a fait un média de masse. Il est devenu en l’espace de quelques années la première industrie culturelle au monde (66 milliards de $ de chiffre d'affaires mondial en 2013), et chaque opus d’Assassin’s Creed s’écoule à plus de 10 millions d’exemplaires. L’influence de ce média n’est donc pas neutre, particulièrement dans le cas d’un jeune public qui va découvrir la Révolution française à travers ce prisme . Et le plein potentiel de l'activité vidéoludique est encore loin d'être atteint.

C'est ce qu'a constaté Laurent Turcot, l'historien ayant travaillé sur Assassin's Creed Unity , qui compte se procurer une version du jeu purgée de ses éléments de scénario pour montrer à ses étudiants l’architecture du Paris de 1789. “La jeune génération pense en terme de jeux vidéo, il faut s’en saisir, les appréhender et en expliquer les biais ” :

ACU Laurent Turcot JV et éducation

2 min

S'approprier le jeu vidéo
Le problème ne vient donc pas tant du jeu vidéo lui-même que de la représentation qui en est faite dans la culture populaire.“Le jeu vidéo est encore considéré aujourd’hui comme un divertissement d’enfants ….. Il faut prendre conscience de son impact, que les spécialistes s’intéressent à ces représentations et donnent leur avis dessus. Cela favoriserait le dialogue entre la culture populaire et la culture scientifique.Maxence Bidu :

ACU Bidu JV et spécialistes

2 min

Laurent Turcot corrige lui-même les approximations du jeu concernant Robespierre, confirmant qu'il n'avait rien d'un tyran assoiffé de sang. “Le souci de la simplification amène à des déformations monstrueuses. C’est le rôle de l’historien d’apporter les nuances qui sont nécessaires .”

ACU Laurent Turcot Histoire est un angle d'attaque

2 min

La réaction des leaders du Front de Gauche, que ce soit celle de Jean-Luc Mélenchon ou d'Alexis Corbière, témoignent justement de cette appropriation d'un média qui, longtemps, n'a pas été pris au sérieux. L'ex-candidat à la présidentielle s'en explique d'ailleurs sur son blog :

Le droit à la critique sur la forme comme sur le fond, loin d’être un mépris est, à l’inverse, une reconnaissance.

Le jeu vidéo est maintenant assez digne d'intérêt pour qu'on s'offusque de ses représentations au-delà du champ de la morale. Son récit aussi, au regard de son influence, est à considérer.
Jeux vidéo : le petit Made in France

Comment se portent les studios indépendants français de jeux vidéo ? Quand on parle de jeux français, on cite souvent Ubisoft, devenu un acteur mondial. Mais derrière ce fleuron, il existe tout un tissu de petits studios de développement qui essaient de se faire une place sur le marché porteur des jeux vidéo, en essayant de surmonter les obstacles liés au financement et à l’édition.