Publicité

L’Histoire vaut-elle une fois pour toutes ? Avec Sébastien Ledoux, Kamel Daoud, Léonora Miano…

Par
L’histoire, une fois pour toutes ?
L’histoire, une fois pour toutes ?
© Getty - Paco Freire/SOPA Images/LightRocket

La Revue de presse des idées . Alors que de nombreux appels à déboulonner des statues de personnages historiques controversés se font entendre, la question de savoir s’il faut revisiter l’histoire avec les yeux d’aujourd’hui se pose. Revue de presse des arguments en débat.

Détruire la statue d’un personnage historique, est-ce nier notre histoire ? Dans Le Point, l’historien Sébastien Ledoux revient sur les propos d’Emmanuel Macron qui a déclaré, lors de son dernier discours télévisé : "la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire".

Le chercheur rappelle qu’en déboulonnant une statue, c’est déjà une trace au second degré que l’on efface, c’est-à-dire la trace de notre manière de penser au moment de l’édification de la statue : "il ne s'agit pas seulement d'histoire, mais de mise en récit publique de l'histoire nationale et je ne vois pas au nom de quoi cette mise en récit ne pourrait être débattue dans un espace démocratique".

Publicité

Ainsi, prenant l’exemple de Colbert, à qui l’on reproche sa contribution à la création du code noir, il ne lui "paraît pas illégitime d'interroger cet endettement collectif aujourd'hui". Pour Sébastien Ledoux, nous ne devons pas nous contenter de la dimension patrimoniale du personnage de Colbert comme l’a fait le président de la République. "Si Colbert est situé du côté du patrimoine de l'histoire nationale, comme une valeur intrinsèque composant l'identité de la nation qui ne serait pas discutable alors on passe à côté de la question qui est posée à la République aujourd'hui".

Surtout, il faudrait réfléchir positivement sur la mémoire dont nous voulons aujourd’hui, affirme l’historien : “à quand une statue de Jean-Baptiste Belley, ancien esclave né en Afrique devenu premier député noir de l'histoire nationale, qui a participé à la révolte de Saint-Domingue et qui fait partie de la délégation arrivant à Paris pour pousser les députés de la Convention à voter, le 4 février 1794, le décret de l'abolition de l'esclavage ?".

Lundi dernier, dans une tribune collective regroupant notamment Etienne Balibar, Sandra Laugier ou encore Pap Ndiaye, des intellectuels s’étaient insurgés contre les propos tenus en privés par Emmanuel Macron, selon lesquels "le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux".

Cette phrase les choque, même si, disent-ils "l’honnêteté nous oblige à le déclarer : nous ne sommes pas à l’instigation de ce mouvement social ; en revanche, il est pour nous une inspiration". Selon eux, Emmanuel Macron est "prêt à reconnaître des discriminations dans la société (les diplômes et les emplois), mais il n’est pas question pour lui de reconnaître la responsabilité des pouvoirs publics. Rien n’a été fait après la condamnation de l’État par la justice française pour « faute lourde » en matière de contrôles au faciès (vingt fois plus nombreux pour les jeunes hommes arabes ou noirs), et le gouvernement ignore les avis réitérés du Défenseur des droits sur les violences policières, en particulier contre les lanceurs de balles de défense".

Hier, toujours dans Le Monde, d’autres intellectuels dont Mona Ozouf ou Michel Winock s’en sont pris, au contraire, à la "passion justicière" qui, estiment-ils, règne en ce moment sur cette question de la mémoire. Pour eux, "que la chute d’une dictature appelle un peuple à renverser spontanément et à effacer les représentations des tyrans : on fait plus que le comprendre, on a pu en être joyeux, souvent, on espère pouvoir l’être encore demain, tout autour de la Terre. En revanche, en démocratie, pareille initiative revient aux élus du peuple, quel que soit le niveau de leur responsabilité".

Et ils ajoutent, mettant en garde contre les anachronismes : "nous fustigeons aujourd’hui le racisme, la misogynie, l’homophobie, le cléricalisme meurtrier, les massacres de masse… Nous n’en avons certes pas triomphé, mais notre monde occidental en affiche au moins, en général et bien heureusement, la détestation. Oui. Mais si on en pourchasse après coup les manifestations, songeons qu’il n’est plus d’hommage qu’on puisse continuer de rendre à un grand nombre de personnages du passé, illustres ou notoires. Ni en pierre, ni en bronze, ni en dénominations de toutes sortes".

Et de donner quelques exemples : "Périclès possédait des esclaves et il n’a pas donné, créant la démocratie grecque, le droit de vote aux femmes. Jules César s’est montré, en Gaule, d’une affreuse cruauté envers les habitants des villes qui ne s’étaient pas spontanément rendues. Ces grands socialistes que furent Fourier et Proudhon étaient antisémites. Les pères fondateurs de notre IIIe République étaient, à de rares exceptions près, colonialistes".

Concernant le code noir de Colbert, les auteurs entendent mettre l’histoire en perspective : "comment ne pas rappeler qu’il s’agissait d’une tentative pour encadrer et réglementer les comportements criminels de nombreux colons et d’adoucir un peu (oh ! certes très peu) le sort terrible de ceux qui en étaient victimes ?".

En revanche, disent-ils également en conclusion, c’est à nous de choisir aujourd’hui d’ajouter de nouvelles figures à notre histoire, et ainsi de la revisiter.

Le Journal de la philo
5 min

Ne pas humilier les humiliés

Dans Le Monde encore, l’écrivaine Léonora Miano vient contrer cette analyse : "la part lumineuse de l’œuvre colbertiste échappe. La conception que l’on eut autrefois de la grandeur nationale, méprisant autant le bien-être du peuple français que celui des Subsahariens destinés à la condition la plus avilissante, ne mérite pas d’hommage".

Le vrai problème résiderait selon elle dans le fait que ce sont les descendants d’esclavagisés qui demandent ces déboulonnages : "les descendants des Subsahariens déportés et réduits en esclavage sont-ils des frères ou des sujets ? La justice leur est-elle due ? Le pays tarde à voir, dans les esclavagisés d’autrefois, des membres de la famille. Eux aussi sont les ancêtres de tous, le fruit de leur labeur fut consommé par tous".

Elle appelle donc à ne pas humilier ceux qui le sont déjà suffisamment : "on ne crache pas sur des personnes issues d’un crime contre l’humanité, des citoyens français nés d’une violence ineffable. On ne les muselle pas à travers une parole pyromane, laissant entendre que le dossier est clos, qu’il n’y aura pas de débat".

L’Occident en cause

Plus largement, l’auteur de Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud, met en garde contre "l’instinct de mort dans les airs de la révolution totale imaginée par chacun". Par "chacun", il entend les "collapsologues, écologistes messianiques, antiracistes radicaux, populistes, tiers-mondistes nostalgiques et populistes du victimaire, ardents de la « souche » et racialistes inversés : ils sont foule et la foule fait désormais effet d’armées".

Dans cette atmosphère révolutionnaire, le coupable désigné par tous, dit-il, est l’Occident. Selon l’écrivain, "l’Occident est à la fois coupable et innocent. Or, tuer un coupable ne brise pas la chaîne de la douleur. Elle fait échanger les robes des victimes et des bourreaux. On le sait tous, et c’est une banalité utile à remémorer".

Et de dénoncer ce qu’il voit comme un esprit de vengeance généralisé : "de fait, il y a comme une convergence des luttes pour la meilleure fin d’un monde : victimaires, antiracistes, mais aussi masochistes intellectuels et sceptiques professionnels, suprémacistes et défaitistes esthètes. Le vœu de changer l’Occident se retrouve contaminé, profondément, par celui de le voir mourir dans la souffrance".

Il va même plus loin, en accusant certains intellectuels pour lesquels "il est plus facile de déboulonner la statue d’un tyran, au nord, sous les smartphones, que de déboulonner un vrai tyran vivant au « sud »". Et d’ajouter : "il n’est même plus besoin de relire les insanités d’un journaliste qui a fui son pays du Maghreb il y a vingt ans, se contentant de dénoncer la dictature « locale » sans y mettre les pieds, tout en passant son temps à fustiger les démocraties qui l’ont accueilli".

L’universalisme en question

Dans le journal suisse Le Temps, l’historien Olivier Meuwly élargit encore la focale à l’esprit des Lumières. Il souligne que des pays d’Europe de l’Est se sont senti humiliés par l’imposition d’un modèle occidental unique. C’est aussi un reproche que l’on retrouve dans les revendications des minorités noires d’Occident, dit-il : "Edward Saïd dépiste dans les droits de l’homme l’expression eurocentriste d’un néocolonialisme qui n’ose avouer son nom. L’historien Achille Mbembe est aujourd’hui l’un des avocats les plus connus de cette théorie. Alliées à son ennemi le christianisme, les Lumières justifieraient ainsi un mépris d’un genre nouveau pour tout ce qui échapperait à leur grille explicative".

Ainsi, pour lui, il faudrait relocaliser l’universalisme afin que chaque culture puisse se retrouver dans les valeurs qu’elles véhiculent : "le coronavirus a remis à la mode la question de la « relocalisation » : ne pourrait-elle pas aussi s’appliquer aux principes qui devraient nous gouverner, pour renforcer la force de l’État de droit ?".

Le débat, à défaut d’être universel, est en tous les cas mondial. 

La Théorie
3 min

Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Anne-Vanessa Prévost et l'équipe de la Compagnie des Œuvres