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L'horloge parlante raccroche, symbole de nos nouvelles voies d'écoute du temps

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L'horloge parlante est née parce que trop de gens appelaient l'Observatoire de Paris pour connaître l'heure exacte. Elle disparaît faute de clients.
L'horloge parlante est née parce que trop de gens appelaient l'Observatoire de Paris pour connaître l'heure exacte. Elle disparaît faute de clients.
© Getty - aire images / MirageC

L'horloge parlante, et payante, se tait faute d'utilisateurs. La fin d'une institution unique au monde à son lancement en 1933, victime notamment d'une heure gratuite qui a envahi les outils de nos vies. Retour sur ses tops mythiques et sur nos repères au temps avec l'historien Denis Savoie.

Au 4e top, elle n'est plus. L'horloge parlante débranche à partir de ce 1er juillet. Pionnière dès le début des années 30, elle ne fait plus recette : de plusieurs millions d'appels par an en 1991, on était passé l'an dernier à seulement quelques dizaines de milliers d'appels. Ce dispositif historique opéré par Orange et l’Observatoire de Paris permettait de donner l’heure exacte avec une précision de l'ordre de 10 millisecondes. Moyennant tout de même au moins un euro cinquante l’appel ! Ce coût et la présence désormais de l'heure gratuitement un peu partout dans nos vies (smartphones, ordinateurs ou four à micro-ondes) ont presque rendu caduc ce service mythique.

Entretien avec Denis Savoie, historien des sciences, conseiller scientifique à Universcience (Palais de la Découverte & Cité des Sciences et de l'Industrie) et chercheur associé à l'Observatoire de Paris et au département SYstèmes de Référence Temps-Espace, le SYRTE.

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Que représente pour vous la fin de l'horloge parlante ?

C'est la fin d'une époque parce que cela a été la première horloge parlante au monde. Pour la première fois, on avait accès à la seconde de temps via le téléphone. C'est toute une institution qui a aussi bercé mon enfance quand j'appelais pour avoir l'heure très précisément pour caler ma montre. Cela représente vraiment un tournant et une étape aussi cruciale dans l'histoire de l'Observatoire de Paris.

Un repère temporel s'éteint parce que le numérique et les autres méthodes de diffusion du temps ont rendu un petit peu obsolète le fait d'appeler cette horloge parlante. Au début, c'était très novateur. Mais évidemment, à partir des années 70, l'émetteur d'Allouis, dans le Cher, va diffuser le temps avec une précision d'une milliseconde, ce qui est remarquable. Il fonctionne toujours et alimente à peu près 200 000 horloges en France. Et puis les systèmes numériques de diffusion du temps, à la fois le GPS américain, le Galiléo européen et les systèmes qu'on appelle NTP, c'est-à-dire informatiques, ont rendu pratiquement obsolète cette horloge parlante qui était en plus payante. Aujourd'hui, il existe une gratuité totale de l'accès au temps avec une précision absolument incroyable.

L'horloge parlante a bien vécu mais elle a fait son temps ?

Ah oui ! D'ailleurs, pour les jeunes générations, l'horloge parlante reste quelque chose d'assez vétuste. Pour les jeunes, aujourd'hui, la façon d'avoir l'heure, c'est le téléphone portable. Et puis l'horloge parlante permet de caler votre horloge ou votre montre sur quelque chose de parfaitement rigoureux. Il faut avoir vraiment une utilisation précise de l'heure pour appeler l'horloge parlante. Parce que pendant longtemps aussi, les horloges et les montres n'avaient pas la précision de nos instruments actuels. Elles dérivaient.

Aujourd'hui, vous pouvez maintenir la seconde pendant plusieurs semaines sans qu'il y ait de dérive. Et de plus en plus de systèmes, des montres à quartz, des horloges à quartz, se calent vers des émetteurs automatiques. Sans avoir besoin d'appeler l'Observatoire de Paris, qui reste la référence historique dans le monde de la mesure du temps.

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Aujourd'hui, l'accès à cette mesure du temps a envahi nos quotidiens.

C'était déjà le cas avec les montres, mais il fallait l'avoir au poignet et maintenant elle est sur tous les appareils. Sur nos téléphones, sur nos ordinateurs grâce à des horloges très précises et sur tant d'autres outils. Il suffit aussi de vous connecter au site de l'Observatoire de Paris et vous avez le temps légal français donné à une seconde près. C'est totalement gratuit et aujourd'hui l'heure est absolument omniprésente partout. Cela existait déjà depuis un peu le XIXᵉ siècle. Mais aujourd'hui, nous bénéficions d'une heure précise parce que cela a longtemps été un handicap : comment régler précisément son horloge ou sa montre ? Quel est le repère ? L'Observatoire de Paris a longtemps été la référence pour diffuser l'heure sur le territoire. Parce qu'au XIXᵉ siècle, et évidemment a fortiori avant, les horloges étaient chaotiques. Dans une ville, elle n'indiquaient pas toutes la même heure. Donc, il a fallu un étalon de référence qui diffuse la même heure précise pour tout le monde.

Et d'où est née cette idée de donner une voix au temps ?

La voix donnée au temps existait un petit peu avant. Je ne parle pas seulement des cloches qui sonnaient le midi et qui se basaient pour cela d'ailleurs sur des méridiennes, c'est-à-dire sur des cadrans solaires qui indiquaient midi. Il faut penser au canon du Palais royal qui indiquait le midi solaire et d'où vient l'expression midi pétante. On a déjà diffusé le temps via le son avec ces canons solaires, également installés en haut de la tour Eiffel. Et à l'Observatoire de Paris, rendre accessible le temps via une voix deviendra une nécessité avec le développement du téléphone dans les années 1930. Ce sera celle de Marcel Laporte, dit Radiolo. [NDLR : puis celle d'un postier longtemps resté anonyme, Henri Thoillière, avant la comédienne Marie-Sylvie Behr]

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Il y a eu plusieurs tentatives de voix et le défi était d'enregistrer un commentaire ininterrompu de 24 h capable de supporter un nombre quasiment illimité de lectures. C'est le défi que s'étaient lancés les concepteurs de l'horloge parlante, en particulier le directeur de l'Observatoire de Paris : Ernest Esclangon. À l'époque, on ne dispose que du 78 tours, donc on a mis un mécanisme d'horlogerie, avec un tambour, pour rendre facilement cette heure accessible. C'était vraiment totalement novateur, la première l'horloge parlante au monde.

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"Rappelons-nous que c'est grâce à la diffusion de l'heure que la tour Eiffel est toujours debout"

Marcel Laporte était une star de la radio. Et la radio demeure une repère vocal, sonore, de notre temps. Notamment avec ses balises horaires.

Pendant longtemps, les radios étaient des références horaires. C'est encore le cas pour France Inter. C'est toujours via l'émetteur d'Allouis d'ailleurs, mais on ne l'entend pas. Un récepteur spécial est indispensable pour avoir les tops horaires qui sont donnés en permanence sur tout le territoire français. D'ailleurs, c'est valable pour d'autres pays : chaque pays a son émetteur pour diffuser l'heure légale sur le territoire national. Des tentatives ont eu lieu au début du XXᵉ siècle qui n'étaient pas forcément à destination du grand public. Rappelons-nous que c'est grâce à la diffusion de l'heure que la tour Eiffel est toujours debout. Sinon, on l'aurait détruite. C'est parce que les astronomes ont eu l'idée en 1910 de la transformer en émetteur radio pour diffuser justement le temps des horloges de l'Observatoire, sur une distance d'à peu près 5 000 kilomètres de rayon, permettant d'atteindre les bateaux et donc de résoudre le problème de la localisation et de la longitude en mer. Cette heure reste un repère.

Pendant longtemps, Europe 1 avait son célèbre carillon. France Inter a ses tops horaires. Mais petit à petit, on constate qu'il n'y a plus que France Inter pratiquement qui a des tops précis. Toutes les autres radios ont un peu décorrélé parce que cela devient d'une banalité totale. Les gens ne font plus attention à l'heure parce qu'elle est présente dans les téléphones. On peut l'avoir très précisément. C'était était impossible avant.

D'où est venue cette nécessité d'un accès au temps précis ?

Cela date du XIXᵉ siècle parce que c'est devenu une nécessité économique, notamment avec le développement du chemin de fer et des postes. Et c'est la première fois que les Français ont été confrontés à une journée scandée en minutes. Avant, les gens ne vivaient pas avec une telle précision. Aujourd'hui, nous sommes complètement sous l'emprise du temps. À tel point que l'historien Côme Souchier a parlé d'un "gouvernement du temps".

C'est une nécessité économique, sociale, après avoir été longtemps une nécessité aussi religieuse. Mais aujourd'hui, notre vie est complètement réglée par le temps à la minute près, pour prendre un train, pour prendre un avion ou un mode de transport, voire pour les échanges boursiers, où là on descend à la précision de la microseconde. Nous sommes plus que jamais sous une emprise totale du temps.

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Comment s'est faite la régulation du temps ?

Plusieurs tentatives de régulation du temps ont eu lieu. Il ne faut pas croire que l'horloge parlante a réglé toutes les horloges en France. On a déjà la télégraphie, tout ce qui est le télégraphe électrique. Des tentatives à Paris ont été faites au XIXᵉ siècle de réguler toutes les horloges de la capitale via des systèmes pneumatiques, via des systèmes électriques. Mais finalement, l'horloge parlante, c'était une sorte de démocratisation. Et puis on entendait quelqu'un ! C'était tout le plaisir et la joie de cette horloge : c'est quelqu'un qui vous donnait l'heure.

À l'origine, quand vous vouliez avoir l'heure précise au début du XXe siècle, vous deviez appeler l'Observatoire de Paris. Et le directeur de l'Observatoire Ernest Esclangon passait son temps avec son concierge à répondre au téléphone pour donner l'heure précise aux gens ! Il ne pouvait plus utiliser sa ligne. C'était un vrai problème, il donnait l'heure aux gens toute la journée. Au bout d'un moment, il n'en pouvait plus, et il a voulu imaginer un système automatisé. C'est ce qui a donné cette horloge parlante qui est entrée en service en 1933.

Paul Nimier, directeur des établissements Brillie et son collaborateur, M Le Goff, avec la première horloge parlante construite par eux, en 1932.
Paul Nimier, directeur des établissements Brillie et son collaborateur, M Le Goff, avec la première horloge parlante construite par eux, en 1932.
© Getty - Gamma-Keystone

Et quelle précision atteignent aujourd'hui les instruments de mesure du temps ?

On arrive à une précision extraordinaire de dix moins quinze secondes au mieux, même plus. Mais pour la vie usuelle, avec l'horloge parlante, la précision était en moyenne de 30 millisecondes sur le territoire français. Avec l'émetteur horaire d'Allouis permet une précision de une milliseconde. Cela dépasse nos besoins dans la vie de tous les jours. En revanche, des entreprises et des laboratoires, notamment de physique, ont besoin d'une précision stupéfiante. C'est délivré par des horloges atomiques.

Plusieurs révolutions ont eu lieu en matière d'horlogerie. Au XVIIᵉ siècle, avec l'invention du pendule à balancier par Huygens. Puis il faut attendre vraiment le début du XXᵉ siècle et des horloges à quartz pour faire un bond énorme dans la mesure du temps et mettre en évidence les irrégularités de rotation de la Terre. Et dans les années 1950, on va inventer les horloges atomiques et cela va faire faire un bond stratosphérique à la mesure du temps. Et aujourd'hui, tous les GPS, tous les Galileo, et à peu près 400 horloges atomiques dans le monde fabriquent le temps. C'est ce que l'on sait faire de plus précis. Depuis 1967, la seconde est calée sur une définition atomique par la transition du césium 133. On a abandonné la rotation de la Terre sur elle-même parce qu'elle présentait des irrégularités. Et aujourd'hui, le temps est défini par des horloges atomiques.

À lire aussi en complément > Les dernières heures de l'horloge parlante. Par Alban Barthelemy et Camille Lestienne pour Le Figaro