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L'Hôtel de la Marine, entre histoire et anecdotes

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L'Hôtel de la Marine, place de la Concorde, a d'abord abrité sous l'Ancien Régime le Garde-Meuble de la Couronne puis le ministère de la Marine pendant plus de deux siècles. Photo du 4 mai 2021.
L'Hôtel de la Marine, place de la Concorde, a d'abord abrité sous l'Ancien Régime le Garde-Meuble de la Couronne puis le ministère de la Marine pendant plus de deux siècles. Photo du 4 mai 2021.
© Maxppp - Vincent Isore

C’est un lieu très rarement visité que le public peut découvrir dès ce samedi. L’Hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, a abrité pendant plus de deux siècles le ministère de la Marine, après avoir été le Garde-Meuble de la Couronne. Visite emblématique et insolite de ce site méconnu.

L’Hôtel de la Marine n’avait quasiment jamais ouvert ses portes au public. Construit en 1758, pour accompagner une statue du roi Louis XV, auquel la Ville de Paris souhaitait rendre hommage, l’édifice a abrité à partir de 1765, le Garde-Meuble de la Couronne. Cette institution avait pour objet de conserver et d’entretenir les meubles, tapisseries, objets d’art mais aussi les bijoux de la monarchie. En 1776, le peuple est autorisé à venir admirer ces collections royales, tous les mardis entre avril et novembre. Après la Révolution, la Marine s’y installe et y reste pendant 226 ans. Seule une ouverture lors des journées du patrimoine en 2016 a permis au public, le temps d’un week-end, de découvrir les lieux. Aujourd'hui, c’est un musée vivant, exploité par le Centre des monuments nationaux, figé dans le temps des XVIIIe et XIXe siècles, que peut visiter le public (après une réservation fortement conseillée). Petit tour du propriétaire, après cinq années de travaux, à la découverte de lieux emblématiques ou insolites du bâtiment.

Le bureau de Victor Schoelcher, à l’origine du décret sur l’abolition de l’esclavage

Le bureau de Victor Schoelcher au sein du salon diplomatique de l'Hôtel de la Marine
Le bureau de Victor Schoelcher au sein du salon diplomatique de l'Hôtel de la Marine
© Radio France - Fiona Moghaddam

Le bureau du sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies en 1848 se trouve aujourd’hui au sein du salon diplomatique. À l’époque, il était dans une autre partie du bâtiment, dans une pièce présentée aujourd’hui selon son utilité du XVIIIe siècle, c’est-à-dire le cabinet d’audience et de travail de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray, deuxième Intendant du Garde-Meuble. Le bureau du ministre de la Marine, où a été signé le décret, est dans une pièce à proximité du salon diplomatique.

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C’est à ce bureau Louis XV, c'est-à-dire de style rocaille, estampillé Dubois, que Victor Schoelcher a élaboré le décret d’abolition de l’esclavage, signé à l’Hôtel de la Marine, le 27 avril 1848.

"L’événement sans doute le plus important qui s’est déroulé à l’Hôtel de la Marine", d’après Jocelyn Bouraly, l’actuel administrateur des lieux. Victor Schoelcher avait été nommé en février 1848 à ce poste par Arago, alors ministre de la Marine. Durant deux mois, il a travaillé à ce bureau à l’écriture du décret, apogée de son combat contre l’esclavage mené durant vingt années.

Face au bureau de Victor Schoelcher. Reportage de Fiona Moghaddam

1 min

Aujourd’hui, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, présidée par Jean-Marc Ayrault, siège à l’Hôtel de la Marine, non loin des lieux où il a été mis fin à l’esclavage il y a plus de deux siècles. "Une portée symbolique importante et le signe de notre attachement à cet héritage et de l’importance de l’événement", selon Jocelyn Bouraly. 

À l’affût des secrets d’État

Derrière cette porte, sur la droite, un petit renforcement permettait aux espions de venir écouter les discussions qui se déroulaient au sein du salon diplomatique
Derrière cette porte, sur la droite, un petit renforcement permettait aux espions de venir écouter les discussions qui se déroulaient au sein du salon diplomatique
© Radio France - Fiona Moghaddam

La visite se poursuit juste derrière le bureau de Schoelcher. Au sein de ce salon diplomatique, "un salon XIXe utilisé par les marins pour les réunions officielles entre État-major français et État-major étranger où se tenaient des discussions au sommet, à caractère diplomatique", se trouve une petite niche. Derrière une porte dérobée, un espace étroit permettait à un homme ou une femme de venir écouter, en toute discrétion, les conversations qui se tenaient dans ce salon. Une trappe au fond de cette niche permettait aussi d’épier les participants. "Il n’y a pas de diplomatie sans espionnage" dit Jocelyn Bouraly. À l'époque, seuls les plus avisés avaient connaissance de cet endroit.   

Au temps du Garde-Meuble, cette salle avait une toute autre vocation. Elle accueillait les bijoux de la Couronne.

Entre les deux fenêtres, une armoire abritait des trésors bien connus : le Régent, le Sancy, le Diamant bleu, le Grand Saphir, le spinelle "Côte de Bretagne". C’est ici-même qu’ont été volés les joyaux de la Couronne, en septembre 1792. Les malfrats se sont aidés d’un lampadaire, se sont hissés sur la loggia et ont fracturé le volet pour pénétrer dans la pièce. La trace de l’effraction est encore visible aujourd’hui.                                
Jocelyn Bouraly, administrateur de l'Hôtel de la Marine

Le volet porte toujours la marque de l'effraction lors de laquelle les joyaux de la Couronne ont été volés en 1792
Le volet porte toujours la marque de l'effraction lors de laquelle les joyaux de la Couronne ont été volés en 1792
© Radio France - Fiona Moghaddam
La vue sur la place de la Concorde, depuis le salon diplomatique
La vue sur la place de la Concorde, depuis le salon diplomatique
© Radio France - Fiona Moghaddam

Une pièce "libertine"

Dans le cabinet des glaces, figurent des miroirs aux murs et  au plafond
Dans le cabinet des glaces, figurent des miroirs aux murs et au plafond
© Radio France - Fiona Moghaddam

Parmi les pièces restaurées de l’appartement du premier Intendant du Garde-Meuble, Pierre-Elisabeth de Fontanieu, se trouve un endroit tout à fait insolite : le cabinet des glaces.

Pierre-Elisabeth de Fontanieu a occupé les lieux de 1772 à 1784. Cet "intellectuel, esthète, homme raffiné et célibataire" était passionné de gemmologie et de danseuses d’opéra et de ballet. "On lui prête un comportement de libertin" raconte Jocelyn Bouraly. Contigu à sa chambre figure donc le cabinet des glaces aux boiseries dorées et décor de miroirs peints représentant des déesses greco-romaines. L'ensemble des murs et le plafond sont en fait recouverts de miroirs. "Sofa, coussins et miroirs au plafond, je n’en dis pas davantage, le programme semble écrit ! La pièce n’avait pas simplement pour vocation les adorations spirituelles" lance dans un sourire Jocelyn Bouraly. 

Les peintures représentaient des divinités féminines gréco-romaines nues et il est dit que c’est l’épouse du second Intendant, Madame Thierry de Ville-d’Avray, assez prude, qui a souhaité rhabiller ces divinités et en aurait maquillé certaines en chérubin pour que le décor fut plus convenable.                                
Jocelyn Bouraly

Lorsque la Marine occupait les lieux, le décor a été transporté à Fontainebleau, dans les appartements Louis-Philippe puis réintégré à la fin du XXe siècle à l’Hôtel de la Marine. Certains miroirs ont d’ailleurs été abîmés durant le transport.

Un inventaire de 900 pages

"Le grand intérêt et la chance de ce bâtiment, c’est que nous avons retrouvé 900 pages d’inventaire", raconte Joseph Achkar, décorateur chargé avec Michel Carrière de restaurer l’intérieur de l’Hôtel de la Marine. Un inventaire détaillé, extrêmement précis et quasiment permanent, d’une grande rareté car la plupart des inventaires n’étaient dressés qu’après décès par un huissier ou lors d’un changement de décor. "Tout était noté", selon Joseph Achkar. Ce qui a permis aux deux spécialistes du XVIIIe siècle de restaurer à l’identique les décors du XVIIIe et XIXe siècles.  

Ce qu’on a fait n’est pas hasardeux, ni le fruit d’une imagination, nous avons une base historique bien précise.                          
Joseph Achkar, décorateur de l'Hôtel de la Marine

Un travail qui a donc été facilité comme pour reconstituer par exemple les peintures sur soie de la salle à manger des appartements de l’Intendant.

Nous avions le descriptif des tissus, des soies peintes contre les murs. Et nous avions aussi le nom du peintre : Alexis Peyrotte. Il a alors suffi de suivre le peintre qui était un spécialiste de peinture sur soie. La restitution qui est toujours un casse-gueule n’a pas été hasardeuse car nous avions une base historique et un descriptif assez précis.                          
Joseph Achkar

Ces peintures sur soie ont été reconstituées selon le descriptif de l'époque et à la manière du peintre d'origine Alexis Peyrotte. À gauche, une commode restituée par l'Élysée.
Ces peintures sur soie ont été reconstituées selon le descriptif de l'époque et à la manière du peintre d'origine Alexis Peyrotte. À gauche, une commode restituée par l'Élysée.
© Radio France - Fiona Moghaddam

Un travail d’autant plus facilité que les décors ont été extrêmement bien conservés, à environ 70%. Lorsqu’ils ont investi les lieux, les marins étant de l’Ancien Régime, "ils n’avaient pas un esprit de revanche, raconte Joseph Achkar. Ils n’ont absolument rien arraché, ni abîmé. La seule chose qu’ils ont faite c’est, comme sur leur bateau, repeindre et repeindre." Les peintures d’origine ont été mises au jour, protégées par un vernis, sous de multiples couches de peinture, jusqu'à une vingtaine par endroit. 

Pour le mobilier, le Centre des monuments nationaux a mené un travail de recherche et de localisation des meubles et objets originaux. C’est ainsi qu’une commode qui était jusqu’à présent à l’Élysée, commandée par Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray à Jean-Henri Riesener (célèbre ébéniste du XVIIIe siècle), a été restituée par le président de la République Emmanuel Macron à l’Hôtel de la Marine. 

Afin d’être le plus proche de la réalité des XVIIIe et XIXe siècles, les décorateurs ont aussi acquis des tissus d’époque, notamment pour les rideaux et les chaises.

Des collections de l'émir du Qatar

Une partie de l’Hôtel de la Marine accueillera la collection du Cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani. Un espace de 400 m² lui est attribué dans l’ancienne galerie des tapisseries du Garde-Meuble et de la salle autrefois affectée au centre opérationnel de la Marine. Un accord de mécénat a été conclu avec la Fondation Al Thani, lui permettant de présenter la collection privée de la famille royale du Qatar pendant vingt ans. 

Al Thani a soutenu très généreusement le projet de restauration de l’Hôtel de la Marine et a procédé à l’acquisition pour le Centre des monuments nationaux de certains meubles prestigieux et onéreux aujourd’hui présentés dans les appartements de l’Intendant.                    
Jocelyn Bouraly

Sur les 132 millions d’euros de budget pour la restauration de l’Hôtel de la Marine, 20 millions proviennent du mécénat ou d’autres ressources. 

La collection Al Thani, très éclectique, contient plus de 6 000 œuvres, notamment de l’Antiquité, avec des objets d’art pré-colombier, du Moyen-Orient, de la Chine ancienne… Pour l’inauguration, à l’automne, les pièces maîtresses seront présentées comme cette figure royale d’Egypte ancienne ou encore ce pendentif en bois Maya. La Fondation Al Thani prévoit deux expositions par an.