L'hypnose, un vieux procédé artistique
L'hypnose, un vieux procédé artistique

L'hypnose, un processus artistique de plusieurs siècles

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L'hypnose, un processus artistique de plusieurs siècles

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Elle a éloigné des artistes des sujets institutionnels, elle préfigure l'abstraction et permis le développement du surréalisme. Voici comment l'hypnose a été une source créatrice de nouveaux langages artistiques.

Quel est le point commun entre le sculpteur de bustes institutionnels Théophile Bra, le dadaïste Marcel Duchamp ou l'artiste vidéaste Tony Oursler ? Tous trois étaient adeptes du même procédé artistique : l'utilisation de l'hypnose pour développer un nouveau langage artistique. C'est ce que met en lumière l'exposition Hypnose au Musée d'arts de Nantes, Pascal Rousseau commissaire de l'exposition et historien de l'art nous éclaire sur ce phénomène.

58 min

Une autre sensibilité artistique

Dans les années 1780, le docteur Mesmer importe en France un procédé nouveau : le magnétisme animal, aujourd’hui appelé hypnose. Transes, convulsions, délires, chants, crises de pleurs ou de rires… Ses patients issus de la bourgeoisie entrent dans un état entre veille et sommeil grâce à un baquet censé les aider à rétablir leur fluide intérieur. Même s’il est considéré par beaucoup comme un charlatan la polémique est née. Bienfaits ou méfaits du magnétisme sont régulièrement débattus dans les journaux.

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Convaincus que cet état second favorise la créativité, des artistes s’emparent de l’hypnose comme moyen artistique. 

Par exemple, on s’aperçoit que les sujets sous hypnose sont souvent très sensibles aux systèmes de correspondance, entre les couleurs, les sons,... Ils deviennent des synesthètes. Ce qui montre que sous hypnose on atteint un degré de sensibilité qui est beaucoup plus ouvert. Pascal Rousseau, historien de l'art

Les romantiques du XIXe s’emparent de ces "transes somnambuliques" pour exprimer leur intériorité. C’est le cas par exemple du sculpteur Théophile Bra. Hypnotisé par sa femme magnétiseuse, il délaisse ses sculptures institutionnelles, ses bustes officiels pour s’adonner à des dessins qui préfigurent l’abstraction. Il réalise sous hypnose plus de 8 000 dessins aux traits avant-gardistes.

À gauche un buste officiel réalisé par Théophile Bra, à droite un de ses dessins réalisée sous hypnose
À gauche un buste officiel réalisé par Théophile Bra, à droite un de ses dessins réalisée sous hypnose
© Getty

Tout à coup, je fus saisi dans l’atelier d’impulsions fortes, dominatrices, irrésistibles, ma main s’attacha magnétiquement à ma table et traça les premiers signes idéographiques. Théophile Bra, le 26 juin 1826  

La recherche d'un autre que soi

Cette dualité entre l’artiste et son double sous hypnose peut parfois aller encore plus loin :

Jusqu’à même s’inventer des personnalités plurielles. Il y a une doublure qui est recherchée dans l’hypnose et qui jouera sur des curseurs qui sont assez intéressants. Je pense en particulier à l’expérimentation d’un curseur sur le genre. On pourrait dans l’état d’hypnose passer d’un adulte masculin à un enfant féminin, à un vieillard, etc. Pascal Rousseau, historien de l'art

Anemic Cinema par Marcel Duchamp
Anemic Cinema par Marcel Duchamp
© AFP

C’est sous un autre nom, une autre identité et un autre genre que Marcel Duchamp signe certaines de ses œuvres réalisées sous hypnose : Rrose Sélavy, ou "Eros, c’est la vie” est l’alter égo féminin de l’artiste avec lequel il produit un nouveau langage artistique, dont Anémic cinéma, poème visuel.

Cette spirale est une technique habituelle de l’hypnotisation et dans laquelle il insère des phrases qui sont illisibles mais qui sous l’état second, permettent d’accéder à ce nouveau sens. Pascal Rousseau, historien de l'art

"L'époque des sommeils" chez les surréalistes

Longtemps jugée comme une pratique indigne, voire comme une supercherie, l'hypnose est finalement réhabilitée par les surréalistes. André Breton, Paul Éluard, Louis Aragon… organisent des séances collectives de sommeil hypnotique. Le poète Robert Desnos en étant un fervent adepte. 

Pendant ce qu'on appelle "l'époque des sommeils" en 1922, il [Robert Desnos] s'endormait partout et en n'importe quelle circonstance et dans cet état, il écrivait à toute vitesse des textes passionnants et étourdissants. On peut dire que simulation, ce qui a été insinué très souvent , ou non simulation, le cas n'en était pas moins curieux et phénoménal. Georges Hugnet à propos de Robert Desnos sous hypnose - 1964

Discussion entre l'astronome et le toucan au sujet de l'étoile
Discussion entre l'astronome et le toucan au sujet de l'étoile
- de Robert Desnos - musée des arts de Nantes

Aujourd’hui encore, l’hypnose est utilisée comme processus de création. C’est le cas de Matt Mullican, qui, grâce à l’auto-hypnose  produit un vocabulaire graphique particulier, ou encore de Tony Oursler qui utilise la vidéo dans ses installations hypnotiques. 

Si pour les artistes l’hypnose a été source d’inspiration, elle est aussi un moyen de s’adresser différemment à son public.

Dans l’hypnose on sort d’une sorte de temps réel pour aller puiser dans un passé immémorial mais surtout, pour aller se projeter dans un futur à venir. Et il y a beaucoup d’artistes somnambuliques, d’artistes sous hypnose qui sont intimement convaincus que ce qu’ils produisent sont des œuvres qui ne pourront être comprises que dans un futur plus ou moins proche. Pascal Rousseau, historien de l'art

À lire :

Hypnose - Art et hypnotisme de Mesmer à nos jours de Pascal Rousseau. (Beaux-Arts de Paris Editions – Musée d’arts de Nantes)